Hommage à Chantal Akerman

  • PDF
  • Email
  • Add to favorites

Séance Rencontre

avec Bertrand Van Effenterre, réalisateur, scénariste, producteur

chantal_akermanA 16h: LETTERS HOME  De Chantal Akerman (Fr, 1h44, 1986). Avec Coralie Seyrig, Delphine Seyrig

“11 février 1963, Sylvia Plath, poétesse américaine, trente ans, mariée, deux enfants, se donne la mort. Une longue et minutieuse correspondance la reliait jusque-là à sa mère. (…) Il y a dans ce film vidéo une telle intensité de regard, un tel désir d’échanger des mots qui réconfortent, et aussi une telle volonté de meurtrissure, que les images, que les sons, croisés les uns aux autres, finissent par faire mal. De ces incessants croisements naît une émotion qu’il est difficile de contenir.” A. de Baecque, Cahiers du cinéma n°399, septembre 1987.

 

histoires d'amériqueA 18h:  HISTOIRES D’AMERIQUE (film suivi d’une rencontre) ( Fr, 1h37, 1989). Avec Eszter Balint, Mark Amitin, Stefan Balint

New York au lever du jour. A proximité du pont de Williamsburg, des femmes, des hommes, des vieillards, des enfants racontent leur vie, leurs souvenirs. Chantal Akerman est a la recherche de son identité juive…

 

p12189893_p_v8_aaA 21h:  NO HOME MOVIE (Fr/ Belg, 1h55, 2015). Parce que ce film est avant tout un film sur ma mère, ma mère qui n’est plus. Sur cette femme arrivée en Belgique en 1938 fuyant la Pologne, les pogroms et les exactions.

Cette femme qu’on ne voit que dans son appartement. Un appartement à Bruxelles.

Un film sur le monde qui bouge et que ma mère ne voit pas.

Samedi 18 juin à partir de 16 h

Cinéma des Carmes 7 rue des Carmes 45000 Orléans 02 38 62

 

“Chantal Akerman : une femme à la caméra disparaît

Films-manifestes ou comédies loufoques, installations dans les musées ou documentaires hypnotiques… la cinéaste belge avait su combiner cinéma expérimental et commercial, autofiction et autodérision. Elle est morte le lundi 5 octobre. Elle avait 65 ans.

Une femme qui tient la caméra. Comme une grande et toute seule, au risque justement de cette solitude. Mais sans crainte de quiconque, sinon d’elle-même. Filmant envers et contre tous les dogmes, sociaux, esthétiques surtout. C’est bien une pionnière à vif, qui vient de s’éteindre brutalement, à l’âge de 65 ans. Pionnière, Chantal Akerman le fut assurément dans sa manière très précoce d’utiliser sa caméra comme un stylo ou un pinceau. Elle n’a que 17 ans lorsqu’elle réalise Saute ma ville, son coup d’essai et déjà un manifeste tragi-burlesque, déjà un autoportrait plein de douceur et de violence. Le cinéma brûlant à la première personne, ce cinéma qui ose dire « je » et qui se moque bien de paraître impudique, elle en fut assurément une figure phare. A la lisière de l’expérimental, mais jamais totalement dedans, avec toujours un pied dans le cinéma « commercial » – celui qui sort en salles. Un autre qu’elle, son frère d’âme, suivra en parallèle, de loin ou de plus près, ce chemin, c’est Philippe Garrel. Tous deux cinéastes fétiches d’une certaine modernité jusqu’à l’extrême, dans les années 70. Tous deux brandis à l’époque comme des étendards.

Née en 1950, Chantal Akerman a grandi à Bruxelles et venait d’une famille juive de Pologne, qui fut déportée à Auschwitz. Sa mère y survécut. Ce trauma de la Shoah, on le retrouve souvent dans ses films très intimistes, mais toujours reliés d’une manière ou d’une autre à son histoire familiale, à ses ancêtres, à la diaspora en Europe ou aux Etats-Unis (Histoires d’Amérique). Elle aussi est tentée par l’exil : après Mai 68 et un bref passage dans une école de ciné à Bruxelles, elle met vite les voiles pour gagner New York, où elle s’installe un moment. Là-bas, elle arpente la ville en tous sens, fréquente le milieu underground, flashe totalement sur le cinéma expérimental (Warhol, Mekas, Snow…), lequel aura une influence décisive sur sa démarche à venir. Témoin, son premier film majeur, en noir et blanc, dont le titre est tout un symbole, Je, tu, il, elle (1974). Elle s’y met en scène en jeune femme désœuvrée, cloîtrée chez elle, se goinfrant de sucre à la petite cuillère, écrivant par terre. Puis, une fois dehors, on la voit faire du stop et croiser la route d’un camionneur (Arestrup, beau comme Brando), avant d’enlacer tendrement une amie dans un lit.

Montrer un tel ballet amoureux entre filles, c’était déjà gonflé. Mais le retentissement vient surtout dans la foulée, avec Jeanne Dielman, 23 quai du commerce, 1080 Bruxelles (1975), portrait d’une ménagère veuve (inoubliableDelphine Seyrig) qui reçoit des « clients » l’après-midi chez elle. Sur le quotidien morne filmé en temps réel (que n’a-t-on pas glosé à l’époque sur la fameuse scène d’épluchure des pommes de terre !), sur le hiératisme des plans dilatés jusqu’à plus soif, Akerman frappe un grand coup. « C’était radical, sur la forme et sur le fond, à l’opposé du féminisme ambiant, nous avait-elle expliqué en 2004. Jeanne Dielman ne jouit pas et son monde s’écroule soudain parce qu’elle a du plaisir. J’avais écrit chaque détail avec précision, un peu dans l’esprit du Nouveau roman. »

Encensé par les uns ou jugé extrêmement rasoir par les autres, ce cinéma de la radicalité se confirme par la suite. A travers des portraits de femmes surtout (Delphine Seyrig et Aurore Clément étant ses égéries), vivant dans l’angoisse, le manque, le désir plus moins contrarié, rencontrant l’amour aussi. Les Rendez-vous d’Anna (1978) et Toute une nuit (1982) sont des films de vide et de caresses furtives, où le moindre geste est chorégraphié (pas un hasard si la réalisatrice s’est intéressée de très près au travail de Pina Bausch, qu’elle a filmé). Où fiction, documentaire et art plastique fusionnent. Akerman restera sans doute comme celle qui, avec Godard, aura le plus tôt « déniaisé » le cinéma, en l’invitant à sortir de chez lui pour frayer avec la littérature, la vidéo, la musique, la danse.

Vient du reste le moment où la réalisatrice est sollicitée par les galeries, la Biennale de Venise ou la Documenta de Kassel. Cela se fait au tournant d’Est (1993), documentaire monumental, lente traversée d’un continent soudain ouvert après la dislocation du bloc soviétique. Les images ramenées d’Allemagne, de Pologne, de Moldavie ou de Russie sont si fortes et hypnotiques qu’elle invitent à d’autres mises en espace. Une « installation » voit alors le jour en 1995, à la Galerie nationale du Jeu de Paume. C’est, mine de rien, une date.

A la fois pionnière en matière d’autofiction et d’escapades vers l’art contemporain, Akerman a su aussi surprendre, briser cette image de radicalité un peu étouffante. Elle a signé une étonnante comédie musicale (Golden Eighties, 1986), une adaptation libre et audacieuse de La Prisonnière, de Proust (La Captive, 2000) mais aussi un bon nombre de petits bijoux de loufoquerie (J’ai faim, j’ai froid, 1984, Un divan à New York, 1996). On l’oubliait souvent : il y a avait aussi beaucoup d’autodérision dans son cinéma de « l’autoportrait ». Et toujours une curiosité, une ouverture sur le monde et ses bouleversements, attestée par ses multiples documentaires à forte teneur politique (Sud, De l’autre côté…). De son dernier film, présenté à Locarno, No home movie, consacré aux derniers jours de sa mère, elle disait justement qu’il s’agissait d’une œuvre « sur le monde qui bouge et que ma mère ne voit pas ». Entre le proche et le lointain, la solitude et la multitude, l’anéantissement et l’élan, elle savait dresser de précieuses, mais ô combien fragiles passerelles. Son regard, mais aussi sa voix – une mélopée en soi, entre soupirs, chuchotements et diction précipitée – vont nous manquer.”

Jacques Morice Télérama

Commentaires

Toutes les réactions sous forme de commentaires sont soumises à validation de la rédaction de Magcentre avant leur publication sur le site. Conformément à l'article 10 du décret du 29 octobre 2009, les internautes peuvent signaler tout contenu illicite à l'adresse redaction@magcentre.fr qui s'engage à mettre en oeuvre les moyens nécessaires à la suppression des dits contenus.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Code de sécurité *



Recevez chaque jour les nouveaux articles par e-mail

Votre e-mail ne sera communiqué à aucun tiers et servira uniquement à vous envoyer les titres chaque jour par e-mail