Pierric Guittaut : Gaulois du Berry et maître du polar rural

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Pierric Guittaut n’écrit  pas les polars de tout le monde  mais de forts beaux romans, qui sont des polars. Il vit en Berry, dans la  Sologne qui sert de toile de fond à son dernier opus Au pays des «Jeteux de sorts» et du grand gibier, des immensités forestières, des landes incertaines sur lesquelles court une brume blanche source de bien des mystères et des étangs qui renferment autant de secrets. Dans ces sous-bois, dans cette campagne peu visitée perdurent des légendes et des habitudes nées de cette nature à la fois paisible et inquiétante sur laquelle depuis toujours prospèrent  des sorciers vénérés ou haïs suivant les circonstances.

D’ombres et de flammes, un noir incandescent - 1D’ombre et de flammes » s’ouvre  sur le renvoi dans son village natal en Sologne  du héros, le major de gendarmerie, Remangeon, à la suite d’une mutation quasi disciplinaire « Treize années depuis ma dernière visite ; treize, comme pour confirmer le sort mauvais qui s’acharne sur moi… », dit-il.

Suivent des scènes de chasse pas  dans les faisceaux des phares de gros 4/4 qui jouent un rôle important  dans  l’intrigue. Gibiers abattus, élevages aux maladies mystérieuses, signes  cabalistiques, balles perdues (?), peurs rampantes en journées, terrifiante la nuit, entre réalité et imaginaire  telles que ce terroir sait en générer.

La force du roman se situe là, dans  ces allers retours entre les histoires du passé et les  méthodes  policières actuelles.. Le major est  fils de rebouteux, de sorcier, d’un père qui possédait des « pouvoirs ». Étrange  mélange, du « on n’explique pas tout » au plus rationnel  sans oublier la passion et la rivalité  amoureuses,  sur laquelle surfe l’’enquête  policière, qui conduit le major à se découvrir  et à accepter l’homme libre qu’il est enfin

F.C.

Nous avons rencontré Pierric Guittaut qui a accepté de répondre à nos questions

Vous  avez choisi le Berry comme terre d’élection. Pourquoi ?

Pierric Guittaut

Pierric Guittaut

Le destin a choisi pour moi. Il m’a indiqué ma place, en me laissant le choix de l’accepter ou non. Mes parents sont venus s’installer dans le Berry en 1982, à la suite de mes grands-parents, et je n’en suis jamais vraiment reparti, contrairement à mes parents et frères et sœurs, tous désormais éloignés de la région. Je n’avais pas de conscience régionale étant adolescent ou jeune homme, comme la plupart des Berrichons, mais cette vieille province s’est emparée de mon cœur et d’une partie de mon âme, qu’elle a remis face à elle-même en quelque sorte. C’est devenu flagrant dans mes deux derniers romans.

Est-ce la chasse qui vous y retient ? Le livre montre que vous en avez une bonne connaissance.

Il est vrai que j’aurais beaucoup de mal à déménager pour une région où il est impossible de chasser, ou simplement très urbanisée.  L’un des critères de sélection de mon village actuel était, après sa situation dans le bassin d’emploi et la présence d’une école pour mes filles, sa taille réduite dans un environnement préservé avec l’opportunité de pouvoir y rejoindre une association de chasse sur un territoire de grand gibier. J’ai besoin de cette connexion sacrée avec la Nature et le Sauvage. Ce n’est toutefois pas la chasse qui me retient en Berry, mais l’amour pour cette terre, son histoire et ses habitants, un Tout dont je me sens désormais partie intégrante.

Quelle place  la sorcellerie occupe-t-elle aujourd’hui en Sologne ?

C’est une question à poser aux sorciers, même si l’on dit qu’ils ne se manifestent jamais d’eux-mêmes ! La partie visible est la partie blanche, positive. Les gens se transmettent les adresses de ceux qui savent barrer le feu, les zonas et autres afflictions rétives à la chimie moderne. Mon épouse s’était fait barrer un très méchant coup de soleil et je m’amusais à appuyer sur sa peau rose vif sans qu’elle ne sente rien, tandis ma fille cadette a été débarrassée d’un zona en une semaine grâce aux soins d’une barreuse. La pratique est banalisée et l’on se rend chez le rebouteux comme on va chez le médecin, sans folklore particulier.

Qu’est-ce qui vous a fait choisir le polar comme mode d’expression ? Comment et quand y êtes-vous venu ?

Je suis venu au polar sur le tard, après mes trente ans. J’étais éloigné de ma famille pendant huit mois pour suivre une formation pour adulte et j’ai profité des soirs de solitude forcée pour lire tous les classiques du genre. J’y suis venu  à la suite d’une lecture du Lune Sanglante de James Ellroy, un vrai choc et une vraie révélation de ce qu’était le roman noir, au-delà des clichés sur le roman policier de gare. Après avoir beaucoup lu, j’ai constaté un manque en matière de polar français au sujet des banlieues, pourtant un sujet en or pour le roman noir dit « social ». Comme je sortais de ce milieu après cinq années de mission associative comme « emploi jeune » dans les « quartiers » et que ne j’avais pas renoncé à mon rêve d’adolescent de devenir écrivain, je me suis lancé  et j’ai écrit un polar urbain violent et crépusculaire.

Influencé par les Américains, le polar cantonne généralement ses intrigues dans les villes. Qu’est-ce qui vous a fait vous diriger vers le « polar rural » jusqu’à en devenir un maître ?

Deux auteurs m’ont permis de comprendre que ce n’est pas en ville que mon expression serait la plus singulière, et donc la plus intéressante pour un éditeur de polar, mais à la campagne : Sharyn McCrumb et Thierry Marignac. La première m’a montré la voie avec sa superbe et fascinante série de romans sur les Appalaches, où elle mélange mystère, crime et héritage celtique dans ce coin des USA stigmatisé pour son côté arriéré depuis le succès du film « Déliverance ». Le second est un ami et a été mon coach à mes débuts dans ce milieu. J’étais coincé avec mon premier contrat chez Gallimard, mon projet de manuscrit n’aboutissait pas et Thierry m’a  dit : « Toi qui est chasseur, écrit un polar là-dessus, avec ton point de vue !». J’ai alors écrit La Fille de la pluie en jet continu en quelques mois et mon éditeur l’a accepté avec très peu de corrections. 

Espérez-vous modifier le regard que les citadins, c’est-à-dire la majorité des gens portent sur la ruralité que vous savez mettre en scène et faire vivre ?

Certainement pas. Mes lecteurs pensent ce qu’ils veulent, votent pour qui ils veulent et prient l’entité qu’ils veulent. S’ils pensent que les ruraux sont des bouseux, c’est leur droit, tout comme c’est le droit des ruraux de prendre les « parisiens » pour des couillons arrogants. Je suis un gaulois, païen et paillard, pas un anglo-saxon coincé qui se croit autorisé de dire ce qu’il est bien de penser ou de dire dans le cadre de son politiquement correct clientéliste et confit d’hypocrisie.  Mon seul espoir d’auteur, c’est d’écrire une belle histoire, une histoire authentique, où je ne triche pas et où je mette à nu ma vision du monde, ma conception de l’existence humaine et mon esthétique. C’est mon devoir d’écrivain et mon seul « engagement ». Vouloir changer les autres, c’est la première marche vers la fosse commune totalitaire.

Recueilli par Françoise Cariès.

“D’Ombre et de Flammes”, Pierric Guittaut
Série Noire Gallimard, 304 pages 18 euros

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