Rentrée en primaires

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Pierre Allorant

Pierre Allorant

 C’est la rentrée. La canicule est encore là, et le souvenir de la plage et de l’Euro, des JO et des maillots, s’estompe, de moins en moins frais. A l’instar des millions de jeunes mi-inquiets, mi-excités par l’approche du jour qui va modeler l’emploi du temps et le visage de leur année, les politiques sont déjà sur le pied de guerre pour s’élancer vers la ligne d’arrivée de mai-juin 2017.

Une campagne primaire

Une seule chose est sûre : au lendemain de cet été dramatiquement meurtrier, le paysage politique sort profondément modifié, sans que l’on sache précisément comment l’état d’esprit des Français a été infléchi et si l’élection a déjà basculé.

Pour ceux qui en doutaient encore, ou accordaient un vague crédit à sa promesse de 2012, Nicolas Sarkozy a levé le voile sur ses intentions et sur la tonalité de sa campagne. Plus encore qu’en 2007 où la “valeur travail” et le  “travailler plus pour gagner plus” tenaient autant de place que l’identité nationale, « Monsieur Ex » estime que la route vers la revanche, ce retour à l’Elysée que VGE n’a jamais pu tenter, passe par la case peur – recevez les voix des perdants de la crise inquiets pour la préservation du mode de vie hexagonal.

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Du gaullisme au trumpisme

En un Trumpisme ordinaire pratiquement assumé, l’ancien lieutenant d’Édouard Balladur jette par dessus bord non seulement le gaullisme – une certaine idée de la France aux antipodes de ses valeurs et de son comportement – mais le cordon sanitaire établi par Chirac envers le Front national et, dans le même mouvement, la construction européenne (de Schengen aux engagements budgétaires) et le credo libéral, tant économique que politique, habituellement défendu par la droite française, de Guizot à Giscard. Ajoutez à cela une pincée de clins d’œil à la politique du coup de force de Poutine, et surtout les attaques hallucinantes contre l’ État de droit – entendez nos libertés à vous et à moi – et vous comprendrez pourquoi un procès en plagiat d’Erdogan serait moins incongru que le qualificatif de « républicain » à un candidat si éloigné des combats de Gambetta. Pour le dire autrement, une victoire de Nicolas Sarkozy le 27 novembre prochain est sans doute plausible dans le climat actuel, alors que c’est la seule hypothèque qui pèse sur l’alternance en 2017. Ou comment les primaires “de la droite et du centre” pourraient accoucher d’une candidature totalement déportée vers la droite, mordant sur le couloir du FN. Or, comme en athlétisme, celui qui vient sur la ligne d’un autre concurrent mérite logiquement non de le dépasser, mais l’élimination. Est-il digne d’un candidat à la magistrature suprême de présenter, comme mesure phare de son programme, la suppression des menus de substitution dans les cantines scolaires ? Osera-t-on rappeler que le même homme politique prônait il y a peu le vote des étrangers aux élections locales, la fin de la double peine et l’organisation d’un Islam de France et la construction d’une Euro-méditerranée avec Bachar et Khadafi, invités en grande pompe à Paris ? En d’autres circonstances, on pourrait en rire, si ce fatras de surenchères incohérentes ne risquait de mettre le feu à une société déboussolée au point de voir l’héritière d’un milliardaire douteux recueillir les voix de la désespérance, et des collégiens perdus partir vers la mort et la terreur en Orient.

 

Primaires ouvertes ou fan club ?

(c) Mag'Centre (archives)

(c) Mag’Centre (archives)

 En se caricaturant lui-même, l’ancien président est sans doute le meilleur facteur de mobilisation des centristes, des non-encartés et même des électeurs de gauche révulsés par un discours populiste à la Viktor Orban. Chacun en a conscience, plus la participation sera élevée à ces primaires, moins le noyau de “fans de Sarko”, les acheteurs compulsifs de ses ouvrages, convaincus du complot des juges et des journalistes, pèsera, plus les chances d’Alain Juppé de s’imposer seront grandes. Ou, à défaut, si le maire de Bordeaux ne parvenait pas à faire de son âge (71 ans) un atout (l’expérience et le mandat unique), le solide François Fillon ou le rénovateur Bruno Le Maire pourrait empocher la mise, tant le talon d’Achille de N. Sarkozy est le second tour ; sa capacité à cliver électrise les plus radicaux, mais obère son aptitude à rassembler. Au point même que remporter les Primaires ne lui assurerait pas, à l’inverse de ses concurrents, un chemin dégagé, François Bayrou étant déterminé en ce cas à jouer sa carte en Gascon, à la faveur de l’impopularité majoritaire des deux anciens présidents. Manifestement, ceux-ci ne veulent pas entendre que le redoublement, comme à l’école, n’a plus la faveur des électeurs.

C’est quoi cette famille ?! Sauve qui peut la gauche…

Et la gauche ? Le singulier semble, moins que jamais, pouvoir lui être appliquée. Passe encore que Jean-Luc Mélenchon rue dans les brancards, c’est son style et son charme, mais aussi sa limite, qui agace désormais jusqu’au dernier quarteron de communistes en retraite. La contestation radicale non pas du bilan, mais de la légitimité du président sortant à se représenter, est désormais partagée par une cohorte d’anciens ministres, dont certains hier unis pour porter Manuel Valls à Matignon, comprenne qui pourra. Même les écologistes se lancent à nouveau dans la procédure des primaires, grosse de tensions et de risques de déconvenue si l’on garde en mémoire le naufrage de Nicolas Hulot et la victoire à la Pyrrhus d’Eva Jolly en 2012. Or rien ne prouve que Cécile Duflot soit mieux armée aujourd’hui pour faire consensus en interne et éviter ensuite le petit tour et puis s’en va habituel, avec cette fois la menace du dépôt de bilan, faute d’atteindre les 5% fatidiques et par le refus de tout accord législatif. Au total, en l’absence de travail pour penser la mondialisation et la place de la gauche en Europe, la sanction des électeurs devant cette famille non recomposée, mais décomposée, “belle alliance” (sic) de la carpe et du lapin, risque d’être implacable.

La vanité du tour de chauffe

elections urne vote Résumons : les primaires, contraires à la tradition française d’une élection présidentielle à deux tours, autonome des partis, risquent d’accoucher d’une confrontation entre deux candidats massivement rejetés, y compris au sein de leur camp, et sans leur garantir l’exclusivité dans leur camp, seul but de la manœuvre. François Hollande bordé par J-L. Mélenchon, un Vert et peut-être Arnaud Montebourg, une primaire « de la droite et du centre » qui oublie le centre (UDI et Modem ne s’y retrouvent pas), quel intérêt ? Seule une large confrontation des programmes, de F. Bayrou à Hervé Mariton d’un côté, d’Emmanuel Macron à J-L. Mélenchon de l’autre, aurait pu éviter le simple concours de style de beauté, la surenchère des petites phrases et les échanges rasants des snippers aux motivations peu glorieuses. Ainsi, que partage sur le fond François Baroin avec Nicolas Sarkozy ? La détestation d’A. Juppé et la promesse, désormais explicite, de Matignon… Comme leçon d’éducation civique, on fait mieux.

Classe tout risque

La rentrée est, comme le mois de janvier, le moment des bonnes résolutions, voire des vœux de réussite. Pour la démocratie française, pour une société déroutée par un début de XXIe siècle dangereux et incertain, que souhaiter de mieux qu’un vrai débat sur des sujets de fond, essentiels pour notre vie commune : plutôt que de la longueur du burkini, confronter les solutions face au chômage de longue durée, lutter efficacement contre l’intégrisme et toutes les atteintes aux droits des femmes ; davantage qu’un concours de mode à la Une de Paris-Match, attendre de vraies propositions de rénovation de notre système institutionnel, bientôt rattrapé par l’âge de la retraite (né en 1958), gangréné par la défiance des citoyens. Mieux que l’invective personnelle et les coups de menton, la comparaison de visions à long terme d’un pays rassemblé sur l’essentiel, fier de son passé sans fixation morbide sur sa puissance perdue, décidé à peser sur les affaires du monde et sur l’avenir d’une Europe à repenser de toute urgence, sauf à la voir se dissoudre à petit feu : est-ce trop demander ?
Loin des postures primaires, ce serait là une rentrée de première classe.

Pierre Allorant.

Commentaires

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  1. Belle analyse, qui doit donner des boutons à tel billettiste de Mag’Centre.

    Il manque malheureusement la conclusion, à savoir l’absurdité de l’élection présidentielle au suffrage universel, qui confère à l’élu des pouvoirs exorbitants que la Constitution ne lui accorde pas, mais qu’il s’octroie à la faveur de son élection directe par le peuple.

    L’absurdité dont je parle, on la voit avec cette avalanche de candidats qui n’ont aucune chance d’être élus, mais qui veulent faire parler d’eux, et cette autre avalanche de petites phrases, qui à défaut de faire une politique, n’a d’autre but que de glaner des voix.

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