Alain Bauer : “L’inspecteur Google est en retard sur l’imam YouTube”

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Alain Bauer, professeur de criminologie au Conservatoire des Arts et métiers de Paris, à New York, Pékin et Shanghai : « Il n’y a pas d’antiterrorisme en occident. Nous n’avons que du contre-espionnage ».

alain bauer

Alain Bauer.

 

 

Lundi, en marge de la cérémonie d’hommage aux victimes des attentats, le Président de la République a évoqué sans plus de précision la nécessité de réformer la lutte contre le terrorisme en France. Qu’en pensez-vous ?

Alain Bauer : Cela va dans le bon sens, mais ne résoudra pas les lacunes des services de renseignement français pour lutter contre le terrorisme. Il n’y a pas d’antiterrorisme en France. Nous n’avons que du contre-espionnage. La culture des services de renseignement français est encore trop concentrée sur le contre-espionnage. Le contre-espionnage est un temps long : vous remontez la filière chaque jour, puis au bout d’un ou deux ans, vous faites tomber tout le réseau. Le mécanisme est le même pour le trafic de stupéfiants : arrêter le dealer en bas de chez vous n’est pas intéressant, on cherche à trouver le gros trafiquant. Mais le dealer en bas de chez vous continue à vendre.

L’antiterrorisme, c’est exactement l’inverse. Le temps est court : ce n’est pas quand on arrête l’auteur d’un attentat que c’est important, mais quand il n’y a pas d’attentat. Il faut partager ses informations et parler avec tout le monde. Or, ça ne peut pas marcher : on ne peut pas expliquer le matin que les Chinois ou les Russes vous espionnent tout le temps, et l’après-midi qu’ils sont nos alliés car ils ont les mêmes ennemis que nous. L’inspecteur Google est en retard sur l’imam YouTube. Sur 100 attentats 90 ont été empêchés ; sur 9 on savait tout, on n’a pas compris. Il nous est difficile d’appréhender le réel parce que nous demeurons dans le déni. On choisit ce que l’on sait faire, ce qui n’est d’ailleurs pas propre au renseignement.

Nous ne sommes pas arrivés à avoir cette indispensable culture d’antiterrorisme.

Que faut-il faire alors, plus ou mieux ?

Alain Bauer : Il faut plus d’analystes, oui. La DGSE (Direction générale de la Sécurité extérieure, les services secrets français, ) sait le faire, avec ses experts, ses ingénieurs et des contractuels de haut niveau. Le renseignement intérieur, lui, ne sait pas. La DGSI, (Direction générale de la Sécurité intérieure) tente de basculer vers l’antiterrorisme, mais le changement est très lent. Elle recrute mais il faut du temps pour former les recrutés.

On ne doit pas faire plus, mais faire mieux. Comme souvent en matière de criminalité ou de terrorisme, ce qui semble nouveau est souvent ce que nous avons oublié. On est prêt à ce qu’on connait, pas à ce qu’on ne connaît pas.

Malgré tout la France peut-elle espérer entrevoir la fin du risque terroriste ?

Alain Bauer : Il faut se rappeler que la réalité se déroule sur de longues périodes. Les événements que nous vivons ont débuté en 1995 avec le GIA (Groupe islamique armé) et Khaled Kelkal. Il y a eu une interruption puis une reprise avec Merah en 2012. Nous sommes dans un cycle terroriste, chaque attentat n’est pas un événement isolé, les cycles sont longs.

Comment notre société peut-elle les accepter ? Pour en sortir il faut se mettre d’accord. La loi de 1905 sur la laïcité ne s’est pas imposée dans la joie mais par la mobilisation de la société qui a estimé qu’elle ne voulait plus de la domination de l’Église. Actuellement nous vivons la vengeance de l’histoire et de la géographie. Il faut reprendre les vieux Mallet et Isaac et les anciens atlas pour comprendre les rapports de force et les affrontements actuels.

De nouveaux profils sont apparus chez les auteurs d’attentats…

Alain Bauer : On est passé du menu à la carte. Il y a les lions, structurés qui partent du califat. Puis les sous-traitants qui sont les soldats du califat installés en Belgique où ailleurs et puis les individuels qui agissent sans ordre, sans autorisation dont le califat revendique les actes ou pas.

Les événements montrent que le rôle des femmes dans le djihad s’intensifie, qu’elles entrent dans la danse, si on peut dire ainsi.

Alain Bauer : Si la place des femmes dans le monde arabo-musulman souffre d’un manque d’égalité criant pour des occidentaux (qui eux même n’ont longtemps guère brillé en la matière, mais essaient de se rattraper), l’apparition de “Girls Band terroristes” n’est pas si innovante que cela. David Cook, rappelle dans son remarquable article de 2005 sur le sujet, qu’un ouvrage d’Abd al Wahid Al Maqdisi traite même des mérites de plusieurs femmes guerrières accompagnant le Prophète durant l’Hégire : Nusayba, fille de Ka’b, qui fut blessée menant le combat avec quatre autres femmes, lors de la bataille d’Uhud en 626. Ou Safiya, tante du Prophète, qui se battra lors de la bataille de Khandaq en 627, l’épée à la main. Aliyya Mubarak dans Sahabiyyat mujahidat a également établi une liste de 67 femmes qui combattirent avec le Prophète durant ses périples.

Le travail des légistes du Coran a largement sous-estimé ou ignoré ces éléments mais, depuis les années 80, on trouve de plus en plus de commentaires sur le rôle des femmes dans le Jihad. Le travail de Muhammad Khayr Haykal dans Al Jihad wal qital fi al siyasa al sharaiyya (Le Jihad selon la Sharia) publié en 1993 prévoit expressément des possibilités pour les femmes de se battre de manière volontaire même s’il considère que leur préparation au combat devrait être obligatoire.

Recueilli par F.C. lors d’un débat ce mercredi à l’Européan Américan Club de Paris sur le thème du terrorisme.

Commentaires

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  1. Alain Bauer fait partie de cette cohorte de “spécialistes” dont les télévisions et radios ne peuvent plus se passer, au même titre qu’un certain nombre d’officiers du 2e cadre, pour les conflits armés.
    Il serait intéressant de fixer des limites à ces interventions de lobbyistes, Bauer est franc-maçon, qui mangent à tous les rateliers. Qui les financent, combien sont-ils rémunérés pour chacune de leurs interventions, quels sont leurs liens avec les élus et politiques, voire même les milieux terroristes ?
    Les présentateurs TV et animateurs radio devraient se poser plus de questions et le C.S.A. vérifier tous les pedigrees de ces spécialistes souvent autoproclamés. C’est d’autant plus important que l’on se demande comment on peut vivre du terrorisme, en se présentant comme spécialiste de l’anti-terrorisme.

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