(Tours) L’interview à chaud : Benoît Piraudeau à travers sa ville

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Rencontre avec Benoît Piraudeau, auteur de l’ouvrage « Tours, des chemins et des hommes » illustré par Chanel Koehl et de Guillaume Le Baube.

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37 degrés : Comment est née cette commande du maire de Tours ?

Benoît Piraudeau : Il manquait à la ville un beau livre à offrir aux visiteurs. Même si «Tours, mémoires d’une ville» est une réussite, il est tout entier tourné vers le passé, il offre une vision d’une ville qui n’existe plus, or cette fois-ci, il s’agissait de produire un ouvrage qui se sert du passé pour expliquer Tours au présent et qui, dans les années à venir, supporte le mieux possible l’épreuve du temps.

37 degrés : Peut-on dire qu’il s’agit d’un livre de photos avec des textes ou plutôt d’un texte illustré de photos ?

Benoît Piraudeau : Au départ du projet en juin 2015, il devait y avoir trois photographes et je devais produire des textes très courts à partir des images produites ; non pas des grosse légendes, mais un format libre dans la forme, des sortes de haïkus sans référence historique ou littéraire, et se référant aux cinq sens (la ville qui se touche, se sent, s’écoute, se regarde, se goûte). Une approche sensorielle, donc. Puis, deux photographes ont dû se retirer du projet et seul Guillaume Le Baube est resté. En raison du retard pris, j’ai commencé à écrire et le projet a changé de nature, puisqu’il partait désormais du texte. Par la suite, ma collègue Sophie Faugerolas a rencontré Chanel Koehl à Chinon et il est devenu le deuxième photographe.

37 degrés : Même si votre ouvrage offre une certaine unité, on sent bien que Chanel Koehl et Guillaume Le Baube ont deux approches sensiblement différentes. Comment les définiriez-vous ?

Benoît Piraudeau : Chanel s’est greffé sur le projet sur le tard, on a donc dû travailler dans l’urgence ensemble. Il a pris près de 500 images en dix séances à travers la ville et au pas de course à mes côtés, nous en avons retenu 116 pour ce livre. Ces deux photographes fonctionnent très différemment. Chanel est plus instinctif et plus cinématographique. Guillaume a eu plus de temps et tant mieux car il est plus réfléchi, plus attaché au rendu réaliste de la photographie. Pour résumer, je dirais donc que chez Guillaume, c’est la réalité qui révèle sa part enfouie de rêve, alors que, chez Chanel, c’est une rêverie spontanée qui s’appuie sur la réalité. Deux approches opposées, mais qui, dans ce livre, ont trouvé à s’équilibrer.

37 degrés : Quelle a été votre approche première pour ce projet ?

Benoît Piraudeau : Je suis parti d’une question : pourquoi cette ville plus qu’une autre a autant touché d’hommes célèbres du passé et notamment d’hommes de lettres ? En dehors de Paris, peu de villes ou de régions françaises semblent avoir eu autant d’impact auprès de tant d’auteurs que Tours et la Touraine. J’ai fait en sorte de croiser tout ça et d’en saisir la résonance aujourd’hui. Et le travail des deux photographes s’est aussi attaché à répondre à cette question. La finalité, c’était de trouver un équilibre et une harmonie dans ce grand pêle-mêle qu’est l’histoire d’une ville, et l’Histoire tout court. Cette ville et sa légende se sont construites et perdurent autour de l’expression, ou des pulsations lointaines, de ce que je nommerais pompeusement «l’âme française», ressentie à travers des destins passés par hasard – ou attirés – par une ville autrefois capitale et berceau des belles lettres depuis le passage d’Alcuin – pas un Gaulois du reste – à la tête de l’Abbaye de Marmoutier, sous le règne de son ami Charlemagne.

37 degrés : On a comme résultat une approche tout à fait personnelle et étonnante, tant dans les images, dans le texte que dans la mise en page. Vous avez vraiment eu carte blanche et vous vous êtes lâché ou, en tant que journaliste du magazine de la Ville de Tours depuis plusieurs années, êtes-vous rompu à l’exercice de «l’auto-censure» ou tout au moins du respect d’un certain cadre ?

Benoît Piraudeau : Il ne faut pas oublier non plus les contraintes techniques ! Sans ce cadre, j’aurais sans doute écrit deux ou trois fois plus. Par rapport à la commande du Maire de Tours, je suis bien sûr resté dans un cadre et dans une idée de livre à la fois documenté et accessible, et traitant de beaucoup de sujets de manière équilibrée. Par exemple, j’ai beaucoup étudié la Résistance et l’Occupation à Tours, il a fallu que je me retienne pour que cette thématique ne déborde pas… Pour autant, dans la forme, j’ai laissé ma vision très personnelle des choses se développer et j’ai fait de nombreux parallèles entre différents personnages dont l’association n’allait pas forcément de soi, j’ai cherché à ce que l’image prolonge le texte, et inversement, ce qui n’était pas évident au départ, et tous ces partis pris n’engagent finalement que moi. Il était de toutes les façons hors de question de faire du remplissage avec des grosses légendes classiques de photos. Si on a fait appel à moi, c’était en connaissance de cause : il y avait la volonté de faire un «livre de ville» pas trop classique. Et de toute manière, en écrivant sur autant de grandes plumes de la littérature française, il était inconcevable qu’il n’y ait pas un minimum d’effort d’écriture à accomplir.

37 degrés : Vous avez finalement choisi de traiter assez peu de thématiques. Comment voyez-vous l’architecture de cet ouvrage ?

Benoît Piraudeau : Il y a principalement cinq axes forts qui sont apparus naturellement et qui sont pertinents : les lettres, la musique, la gastronomie, les armes, la médecine. L’architecture et les jardins, malgré leur omniprésence, ne sont pas abordés frontalement en tant que tels, car j’estime qu’ils constituent l’écrin de ces cinq thématiques. Cela m’est venu bien plus tard, mais on peut faire l’analogie avec les cinq doigts de la main. Léonard de Vinci, mort en Touraine, fut l’un des premiers à comprendre aussi bien le fonctionnement complexe de la main et nous avons au CHRU de Tours l’un des plus grands spécialistes mondiaux de la main, qui par ailleurs se passionne pour Léonard… Libre à chacun d’y voir un lien symbolique.

37 degrés : Votre texte est empreint de mélancolie, plus que de nostalgie, et d’attachement intellectuel et poétique plus que de chauvinisme exacerbé. Comment résumeriez-vous votre relation intime à Tours ?

Benoît Piraudeau : J’ai quand même la nostalgie de certains lieux, comme par exemple l’ancienne faïencerie de Sainte-Radegonde où j’allais retrouver mon père, modeleur-céramiste, avant qu’elle ne ferme définitivement ses portes et qu’il ne soit licencié. J’admets que j’ai la nostalgie de ce genre d’endroits où les mains dans la terre finissaient, en bout de chaîne, par créer du beau. Je pense sincèrement que l’artisanat, l’artisanat d’art, le compagnonnage à Tours sont vraiment fondateurs d’un état d’esprit et même s’ils paraissent moins visibles aujourd’hui, ils me semblent être des alliés de poids pour de très belles innovations à venir, pourvu qu’on cesse, à tort, de les associer au passé, au folklore, aux reportages « vieille France » de Jean-Pierre Pernaut… ça me rend fou, parce que leur mariage, par exemple, avec des talents œuvrant dans le numérique, est en mesure de faire des étincelles. Cette culture du savoir-faire artisanal – profondément enfouie dans l’imaginaire des Tourangeaux, présente à l’esprit de nos Meilleurs Ouvriers de France, nombreux en Touraine – est quelque chose à laquelle je crois viscéralement. Je rêve d’artisans d’art associés à des designers et des pros du numérique sur un même site. Oui, on pourrait faire de très belles choses et totalement ancré dans l’histoire de notre territoire, qui échapperait à la standardisation de nos vies. Ce livre, je l’ai appréhendé comme le travail appliqué d’artisans associé en bout de course à des professionnels de l’impression numérique.

Propos recueillis à Tours, le 3 octobre 2016.

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Crédits photos : Laurent Geneix pour 37°

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