“L’homo sapiens, seule espèce capable de dire : je pars”

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Pascal Picq a ouvert les 19e Rendez-vous de l’histoire de Blois à la Halle aux Grains, vendredi 7 octobre. Le paléoanthropologue, professeur au Collège de France, a tenu une déroutante conférence inaugurale devant 600 personnes : “Partir, le propre de l’homme depuis 2 millions d’années”.

Pascal Picq : 2 millions d'années en une heure et quart de conférence.

Pascal Picq : 2 millions d’années en une heure et quart de conférence.

L’homme est le seul grand singe migrateur. “Oui, mais quel singe ?” interroge avec malice Pascal Picq, paléoanthropologue, né en hiver 1954, “quand l’abbé Pierre poussait un cri d’alarme”. Car avant de plonger son public des millions d’années en arrière, le truculent paléoanthropologue, ami – excusez du peu – de Michel Serres, Yves Coppens, Étienne Klein et pas mal d’autres savants loin d’être complètement fous, a d’abord raconté sa vie. Une vie faite de “partances”. “Monter à Paris, dans les années 50, c’était pour trouver du travail. Quitter la misère des campagnes pour travailler et survivre. C’est un mouvement de migration qu’on a un peu oublié aujourd’hui”, dira-t-il dans une copieuse première partie et – osera-t-on le dire ? – fastidieuse à la longue.

Cependant, Pascal Picq sait où il va, lui, à défaut de l’avoir toujours su quand il était plus jeune. “L’évolution est toujours un compromis. En 1966, quand ma famille est expropriée du faubourg parisien où nous vivions pourtant très bien, afin d’y construire à la place de grandes barres d’immeubles (Courbevoie, Bois-Colombe, Nanterre, etc.), nous quittions ce monde… mais pour aller où ?”

“On s’est focalisé sur la bipédie. On avait oublié la marche”

Là est la question. Le petit Pascal Picq, que ses parents destinent plutôt à un métier technique ou d’ingénieur, reçoit en cadeau de sa maman un livre sur la naissance de la préhistoire, puis le célèbre En cheminant avec Hérodote de Jacques Lacarrière. L’historien spécialiste de la Grèce antique est aussi – et peut-être avant tout – un marcheur infatigable, qui a compris, à la suite de Darwin ou de Claude Lévi-Strauss, qu’il fallait aller voir sur place, lors de longs voyages, ce que l’histoire pouvait nous enseigner. Par les pieds, avant d’atteindre la tête. “L’histoire se fait aussi en traversant des paysages, en rencontrant des cultures, en traversant des villes…” Pour Pascal Picq, c’est le déclic : il sera paléoanthropologue ou rien, et puis c’est tout.

Darwin et Lévi-Strauss… Deux modèles, qui se mettront en mouvement, qui “partiront” à la suite d’une lettre pour l’un, et d’un coup de téléphone pour l’autre. “Un coup de dé jamais n’abolira le hasard” disait Mallarmé, que Pascal Picq cite avec gourmandise. “Pendant longtemps, quand on parlait d’évolution, on s’est focalisé sur la bipédie, en oubliant la marche…”

Pascal Picq RVHLucy in the sky, with diamonds

Les hominoïdes vont le passionner, comme ils ont passionné Darwin avant lui. Chimpanzés, gorilles, bonobos, l’homo-erectus et… l’homo-sapiens, c’est à dire nous. La position debout – étymologie de homo-erectus – va faire toute la différence, mais pas parce qu’il se tient debout dans la savane pour voir de loin ses proies comme le dit l’échelle d’Aristote. Peut-être plus parce que, comme Lucy il y a 3,2 millions d’années, la station debout leur venait de leur position dans les arbres : non pas sur les branches car leur poids rendait cette position difficile à tenir, mais accroché en dessous. “Il ne faut pas se rater, dès qu’on pèse plus de 10 kg, ça devient compliqué, il y a des chutes”. Lucy serait elle-même morte en chutant d’un arbre à environ 12 mètres du sol… (hypothèse mise en doute par certains chercheurs pour qui les fractures sont post mortem, Ndlr).

Quoiqu’il en soit, cet homo-erectus – le fameux premier homme – va tout inventer et notamment la chasse à courre, par épuisement. “Aucun animal n’a pu s’adapter ni résister”, explique le paléoanthropologue, “il est le plus formidable destructeur et prédateur possible. On va le retrouver partout, car il s’adapte à toutes les niches écologiques, et il transforme le monde qui l’entoure”. Moins 1,8 million d’années : on le trouve en Géorgie par exemple. On le retrouve aussi proche de la sous-espèce du Neandertal (traces vers -50.000 ans).

Jusque vers le détroit de Torres, aux confins de la Tasmanie, Nouvelle-Guinée et l’Australie qu’il va coloniser il y a environ 100.000 ans, où le point le plus étroit ne dépassait pas 100 km. “L’horizon c’est 40 km. Il savait naviguer. Il est parti dans l’absolu inconnu, sans savoir s’il reviendrait. L’homo-sapiens, une espèce capable de dire : ‘je pars'”.

Rideau.

F.Sabourin.

 

 

 

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