« Deux présidents ne devraient pas vivre ça… »

pierre allorant

Pierre Allorant

Par Pierre Allorant

La semaine du double « Prexit » : l’adieu à Sarkhollande. Décidément, les couples mythiques vivent des temps difficiles. Après le divorce d’Angelina Jolie et de Brad Pitt, la semaine de pré-campagne présidentielle que nous venons de vivre sonne probablement le glas du « mano en la mano » de la dernière décennie, certes très loin du duel de légende Anquetil-Poulidor de la présidentielle – entendez l’affrontement de haut vol Giscard-Mitterrand en 1974-1981 –, la rivalité des « deux ex » présidents qui, comme pour annoncer le mandat unique de cinq ans promis par Alain Juppé, semblent à tout prix avoir voulu se l’appliquer à eux-mêmes en réduisant la fonction présidentielle à la peau de chagrin d’un selfie bavard.

sarko-hollande

En quelque sorte, après le coup de tonnerre du Brexit en juin dernier, nous vivons l’impossible « remain » des deux sortants, tellement rejetés par leur propre camp respectif qu’il apparaît aujourd’hui improbable qu’ils puissent simplement se présenter devant les électeurs du premier tour de la présidentielle. On mesure mal l’incongruité de ce « double Préxit », cette situation totalement inédite dans la vie politique française, sorte d’accomplissement posthume du slogan poujadiste : « sortez les sortants ! ». François Fillon imaginait mal le général de Gaulle mit en examen ; qui aurait imaginé François Mitterrand contraint de renoncer contre son gré en 1988, ou d’affronter une kyrielle de candidats issus des micro-chapelles socialistes ?

Les métaphores sportives et en premier lieu footballistiques, ont envahi depuis une décennie le vocabulaire des commentateurs politiques. On ne parle que de « qualifications pour la finale », « d’élimination directe », voire de « match retour » Hollande-Sarkozy, et pourtant la politique n’a jamais autant ressemblé à une aventure personnelle où le sens du collectif, et a fortiori de l’intérêt général, sont relégués au second plan. Aujourd’hui, les deux seuls candidats à déjà avoir exercé la fonction semblent sans cesse renvoyés dans les cordes des manquements ou des reniements de leur mandat. L’exercice du pouvoir, jadis théorisé par Léon Blum, est devenu l’épreuve du pouvoir, non plus gage d’expérience mais obstacle infranchissable à la virginité de la parole et à la confiance d’électeurs échaudés.

Le Clan des sept : la bibliothèque rose pour conjurer la Série noire

primaires-les-republicainsLe « clan des 7 » candidats de la primaire de la droite et du centre piaffait d’en découdre, avant qu’un seul ait le droit de rejoindre les mousquetaires du premier tour de la présidentielle, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et le rescapé des joutes de la « Belle Alliance », celle de la carpe socialiste et du lapin de ses forces auxiliaires, écologistes en rupture de ban et radicaux de gauche, buttes-témoins du parti dominant de la Troisième République. Mais de confidences assourdissantes en déclarations déplacées, le président sortant a fini par sortir du jeu et par dégager le champ à l’outsider Emmanuel Macron, qu’il a non seulement créé mais qu’il continue de gâter, au minimum par imprudence ou inconscience.

François Fillon

François Fillon

À bien y regarder, la primaire de la droite – et théoriquement des centres en pointillés, sans autre candidat que l’« imam caché » de l’ex-UDF, du Modem et de l’UDI pour une fois unis, Alain Juppé – qui se présente comme inédite, revêt des aspects d’opposition très classiques. La rupture avec l’usage coutumier de la « culture du chef », si liée au bonapartisme, est pourtant frappante. Rappelons que cette innovation résulte d’un terrible constat d’échec : l’impossibilité d’organiser dans des formes classiques, au sein d’un parti de militants, un choix incontestable : l’affrontement délétère Copé-Fillon a tué toute confiance en un scrutin interne et fermé, comme le désastreux congrès de Reims du PS avait accouché de la primaire de 2011, faute d’avoir su éviter la foire d’empoigne et l’iniquité d’une « victoire mutilée » de Ségolène Royal.

Toutefois, les réactions horrifiées devant la perspective que le candidat pour avril 2017 soit désigné par des électeurs extérieurs au noyau dur militant témoignent du chemin qui reste à parcourir. Si certains États américains ont l’habitude de ces « primaires ouvertes » auxquelles tout électeur, démocrate, républicain, ou indépendant, est légitime dans l’expression de son choix, cette pratique révulse naturellement les spécialistes patentés du verrouillage de scrutin.

Sarkozy Et pourtant, si la droite et le centre veulent l’alternance, il leur faudra bien compter sur un électorat plus large que celui des électeurs de Nicolas Sarkozy au 2e tour de 2012. En ce sens, les appels du pied de l’un aux électeurs frontistes, et de son rival bordelais aux déçus du hollandisme sont arithmétiquement légitimes. Le résultat objectif d’une précampagne aussi clivante que musclée est mécanique : les autres candidats, victimes des sondages quotidiens, ne peuvent se revendiquer du fameux « vote utile », et le scrutin se transforme en un référendum « stop ou encore » sur l’avenir politique du retraité le plus éphémère de France. Nicolas Sarkozy, tardivement converti aux bienfaits de la démocratie plébiscitaire, ne saurait se plaindre de cette transformation, mais elle le place au centre des critiques et des attaques de ses six rivaux.

Variations sur un thème connu : l’impossible unité de la droite

Innovante sur la forme – même si voir TF1, encadrée du Figaro et de RTL, assumer son statut de maison de la droite ne fait qu’officialiser une amitié de trente ans, ouverte par la privatisation de la chaîne – la primaire a toutes les chances de reproduire un affrontement d’un grand classicisme, tant l’histoire des droites en France est riche de ces duels de personnes qui épousent de réelles différences de style de gouvernement, et parfois de valeurs.

Le couple Chirac

Le couple Chirac

Comment oublier le détroussement de l’électorat par la campagne éclair de VGE en 1974, au détriment du chantre de la « Nouvelle société », ce maire de Bordeaux entouré de conseillers venus de la gauche réformiste ? Qui ne se souvient de la violence de la campagne de Jacques Chirac en 1981 et de son procès en illégitimité du président sortant, celui-là même qu’il avait puissamment contribué à faire élire ? Raymond Barre en 1988, Édouard Balladur en 1995 ont essuyé les mêmes attaques au prétexte d’incarner la « pensée unique » libérale et européiste. Voir aujourd’hui l’ancien « petit lieutenant » de Balladur endosser les habits rafraichis du populisme ne manque pas de sel, et le mois qui reste avant le premier tour ne lui laisse le temps de remettre au goût du jour la « fracture sociale », à laquelle il semble préférer une « fracture confessionnelle » lourde de périls pour l’unité de la société française, faille sur laquelle il appuie sans relâche, et sans vergogne.

À chacun sa vérité, 33 jours et 3 débats pour rien ?

Comme à la veille de l’arrivée du Tour de France ou dans les derniers matchs d’un championnat, on a pu constater que les candidats ne poursuivaient pas en cette fin de campagne le même objectif lors des débats télévisés. Le duel du « meilleur d’entre nous », fils adoubé par Jacques Chirac, et de son vassal félon a tellement polarisé le débat que les autres acteurs ont dû se reporter vers les lots de consolation. François Fillon, trop loyal « collaborateur » à Matignon durant cinq ans, a tenté de prouver sa mue en snipper compétent, concurrençant sur son terrain favori le revenant d’entre les morts de la politique, le « colonel Chabert » de l’UMP, « l’aigle de Meaux » déterminé à éliminer définitivement son rival en « droite décomplexée ». Si Copé et Fillon ne décollent pas rapidement dans les sondages, le risque sera très grand qu’ils « déballent » tout, et on sait que le témoignage des repentis, si elle éclaire la justice, fait souvent tomber les anciens chefs de clans.

Bruno Le Maire

Bruno Le Maire

Quant à « Bruno, le renouveau », s’il veut compter parmi les « Hommes d’Etat », titre de son premier livre, il devra mieux faire que de sortir un mille-feuille indigeste aux propositions inaudibles : Jean d’Ormesson aurait dû le prévenir qu’entrer dans la Pléiade de son vivant n’est pas si facile et que, sauf en mai 68, le pavé ne laisse pas souvent voir la plage. Quant à confondre fonctionnaires et emplois aidés, la méprise est tellement grosse qu’elle ne devait être destinée qu’à prouver par l’exemple la médiocrité de la formation de l’ENA, qu’en ancien élève ingrat il entend supprimer. On en viendrait à regretter la concision d’un grand épistolier, politique et amoureux, le François Mitterrand, non des Lettres à Anne, mais de la Lettre aux Français de 1988. À tel point que la « France unie » fait rêver en 2016 aussi bien le vieux sage optimiste des rives bénies de la Garonne que le président sortant, déjà sous la menace d’une lettre de licenciement.

NKM.

NKM.

Si l’intérêt était vif à découvrir le jeu des 7 familles de la droite, le déroulement du fastidieux débat du 13 octobre n’a, à l’évidence, pas bouleversé la donne. Sans doute Bruno Le Maire y aura-t-il appris qu’il ne suffit pas d’ôter la cravate pour incarner un renouveau audible et qu’à tout prendre, NKM incarnait avec plus de crédibilité dans ce rôle une nouvelle génération avide d’une France libre, ouverte et confiante dans le progrès. Paradoxalement, l’inconnu Poisson n’a pas joué l’agité du bocal, et sa franchise a parfois crevé l’écran, réussissant l’exploit de faire oublier que dans la famille traditionnelle des années de « Tante Yvonne » qu’il entend restaurer, s’il est le « Papa » actif et rassurant, la « Maman » au foyer devant son « étrange lucarne », c’est Christine Boutin. Copé n’a pas déçu les amateurs de catch, avec la dose d’agressivité, de candeur feinte, de coups bas et de chiqué. Tout à l’inverse, Fillon a sans doute ravivé les regrets de ses partisans en montrant la solidité de son argumentation, mais en se perdant parfois dans des détails techniques réservés à un premier ministre.

Nicolas Sarkozy

Nicolas Sarkozy

Quant aux deux favoris, leur sort pourra paraître injuste. Agité, agacé par ses voisins, ne pouvant s’empêcher d’interrompre la conclusion de Copé, Nicolas Sarkozy a frôlé le carton jaune, tout en ratant le coche sur son terrain favori du péril migratoire et islamique, et n’a pas pu déstabiliser Juppé. En conséquence, sans que le duc d’Aquitaine ait accompli une grande performance, il a prudemment engrangé un match nul synonyme de victoire provisoire. D’autant que visiblement, Copé, Fillon et NKM n’hésiteront pas une minute à se reporter sur lui en cas de duel contre leur adversaire commun, Sarkozy, qui a lui délibérément ménagé Bruno Le Maire, sa seule réserve potentielle de voix.

La « force tranquille » contre le coup d’éclat permanent

Décidément, l’identité du candidat que sélectionneront le 27 novembre les électeurs sera cruciale pour la configuration de l’élection du printemps prochain. En cas de succès d’Alain Juppé, on voit mal de quelle marge de manœuvre disposeraient les autres prétendants à l’Élysée.

Alain Juppé

Alain Juppé

Sans être pliée – une contre-performance est toujours possible, et la raideur de l’ancien premier ministre de 1995 perce parfois derrière l’agacement du candidat de la nouvelle « force tranquille » de 2016 – l’élection serait probablement bouchée pour les gauches, dès lors le scrutin servirait avant tout à anticiper le leadership de demain, opposant à nouveau les « jeunes premiers » des primaires de 2012, Manuel Valls et Arnaud Montebourg, voire Emmanuel Macron. Dans ce cas de figure, la tâche du premier ministre serait rude : défendre le bilan d’un quinquennat alors que le Président l’aurait lui-même jugé mission impossible.

En-dessous de la mêlée : l’ouverture de la boîte de Pandore

En revanche, si de la mêlée confuse, et sans doute avec une marge étriquée et dans des conditions discutées, Nicolas Sarkozy sortait miraculeusement vainqueur, « tout redeviendrait possible », mais avant tout pour les autres candidats. Accomplissant la prédiction du général de Bulletin vote election urneGaulle, ce serait dès lors le trop plein : le maire de Pau y verrait une promesse de Gascon et un boulevard, des Pyrénées à l’Elysée ; déjà en marche, Emmanuel Macron prendrait son envol, avec l’espoir d’incarner la « conjonction des centres » chère aux Républiques parlementaires et pour incarner l’ambition giscardienne, les « Deux Français sur Trois » se reconnaissant dans les aspirations des classes moyennes à l’ordre, aux libertés et à la prospérité économique. Même François Hollande serait tenté de sortir du bois – et de son quinquennat de journaliste à la vocation éditoriale contrariée – avec l’espoir raisonné de confronter son bilan à celui de son prédécesseur, et non plus aux espoirs qu’il avait pu susciter. Bref, le premier tour de l’élection présidentielle redeviendrait décisif. Plutôt que le florilège des confidences des élus, la parole des électeurs. En démocratie, cela ne serait, après tout, qu’un salutaire retour aux sources.

Commentaires

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  1. Article un peu long pour une “analyse” qui reste superficielle -voire anecdotique- et qui n’apprend pas grand chose que nous ne connaissions pas déjà !
    Un site “web” n’est pas un livre de “réflexions” politiques, même sous forme de “bonnes feuilles” !

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