L’Albanie s’ouvre au monde

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Repliés sur eux-mêmes durant près d’un demi-siècle par la force d’un régime communiste isolationniste, les Albanais s’attachent à rattraper le temps perdu. Voisins des Italiens et des Grecs, ils affichent leur ancrage européen et accueillent les visiteurs étrangers à bras ouverts.

Berat, au coeur de l'Albanie, est surnommée "la ville aux mille fenêtres" Photos © Yves Hardy

Berat, au coeur de l’Albanie, est surnommée “la ville aux mille fenêtres” Photos © Yves Hardy

Qu’il semble loin, le temps du régime d’Enver Hodja (1944-1985) où seules circulaient sur les routes les voitures de la nomenklatura. De Tirana à Shkodra, la grande ville du Nord, Mercedes, Audi et camions de chantier se disputent âprement le ruban goudronné. En poussant vers l’intérieur, les paysages majestueux se succèdent. 

L’écrin montagneux baigne dans un chapelet de lacs : sur celui de Koman, le ferry se glisse entre des défilés de falaises rocailleuses et abruptes. Dans la campagne environnante, quelques paysans entament la fenaison munis de faux, tandis qu’à la ferme voisine trônent d’imposantes meules de foin en forme de pains de sucre. Charrettes attelées et vieux tracteurs se frayent un chemin entre les troupeaux de moutons et de vaches qui divaguent loin des champs. Soudain, une cavalcade de chevaux sauvages apporte une touche poétique à ces réminiscences de notre vie rurale d’autrefois.

En arrière-plan, le décor est somptueux. À proximité de la frontière du Kosovo, les flancs des hauts massifs qui culminent à 2500 mètres sont encore piquetés de névés. Sans titiller les sommets, tout incite à une randonnée sur les chemins pierreux.

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Le site montagneux de Rogram, près de Valbona, à la frontière du Kosovo © Yves Hardy

La forêt de conifères laisse bientôt entrevoir des buissons de fraises des bois, puis un tapis de fleurs rivalisant de couleurs : teintes bleutées des gentianes de koch, fleurs jaunes des euphorbes et reflets mauves des orchidées. Au terme du périple, le tenancier de la maison d’hôtes, visage avenant souligné par une moustache broussailleuse, ne manque pas de vous offrir un verre de raki, l’eau de vie locale à base de raisin, revigorante à souhait.

Un esprit de résistance exalté

Clin d’œil aux cousins kosovars et au rêve entretenu de « la Grande Albanie », « l’autoroute de l’Union » permet de regagner le cœur du pays. Pause recommandée dans la jolie ville de Kruja. Au pied de sa forteresse, au bout d’une ruelle pavée cernée d’échoppes en bois qui débordent de souvenirs artisanaux, le musée rend hommage au héros national, partout psalmodié, Skanderbeg (1405-1468). 

Vingt-cinq ans durant, il guerroya avec succès contre les armées ottomanes et incarne désormais l’esprit de résistance de la nation albanaise. Ses descendants ressassent avec plaisir les paroles qu’il prononça le 28 novembre 1443 en hissant le drapeau rouge rehaussé de l’aigle bicéphale noire sur les remparts de la citadelle : « La liberté, ce n’est pas moi qui vous l’ait apportée, je l’ai trouvée parmi vous. » Ou encore, l’hommage rendu lorsqu’il s’éteignit à l’apogée de sa gloire par son meilleur ennemi, le sultan ottoman Mehmet II le Conquérant : « Cette terre ne verra jamais plus naître de pareil lion. »

La descente vers le Sud autorise la visite d’autres cités historiques de caractère (voir encadré), avant de plonger dans une ambiance méditerranéenne du côté de Saranda et de la « riviera albanaise ». Des terrasses bâties par les étudiants, « volontaires obligés » de la dictature d’Enver Hodja, sont parsemées d’oliviers et de figuiers. Même les plages sauvages avoisinantes qui ourlent la côte restent surplombées de bunkers, héritages bétonnés de l’ancien leader stalinien et paranoïaque. Ombragé par les eucalyptus, le site archéologique de Butrint mérite le détour. Les vestiges évoquent toute l’histoire de la région depuis le IVe siècle. On remarque notamment une agora et un sanctuaire dédié à Asclépios, l’Esculape romain, dieu de la médecine, auquel les pèlerins versaient des offrandes dans l’espoir de guérir de maladies.

Pas question de quitter le pays sans s’imprégner de l’ambiance festive de Tirana, la capitale. Comme quelques façades et balcons peints de couleurs criardes, les jeunes femmes attablées le soir dans les cafés du quartier Blloku sont outrageusement maquillées. Manière moderne peut-être de prolonger le combat de Skanderbeg et de signaler au monde que dans ce pays à majorité musulmane, l’islamisme conservateur à la mode turque aura du mal à marquer des points.

De « la ville aux 1000 fenêtres » à « la cité de pierre »

Vue panoramique de la cité historique de Berat depuis la citadelle qui surplomble la ville © Yves Hardy

Vue panoramique de la cité historique de Berat depuis la citadelle qui surplomble la ville © YH

Même les plus nationalistes des Albanais reconnaissent l’important legs architectural de l’empire ottoman. À preuve, les cités de Berat, au centre du pays et de Gjirokastër, plus au sud, toutes deux figurant sur la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Dans la première, les maisons blanches aux toits de tuile sont blotties sur plusieurs collines et semblent ouvrir de grands yeux étonnés à l’intention des visiteurs. Rien de tel que de grimper jusqu’à la citadelle pour disposer d’un incomparable point de vue. Mais le belvédère est aussi riche de plusieurs chapelles orthodoxes – la plus ancienne remontant au XIVe siècle -, dont les murs sont encore recouverts d’icônes bien conservées.

A l’opposé de Berat la blanche, Gjirokastër décline toutes les nuances de gris. Là, les maisons biscornues recouvertes de toits de lauze se serrent autour de ruelles très pentues. Détail remarquable, « la cité de pierre » est non seulement la ville natale du grand écrivain albanais, Ismaël Kadaré, qui y consacra l’un des romans, mais aussi de l’homme qui imposa sa poigne de fer et sa redoutable police secrète, « la Sigurimi » à l’ensemble du pays entre 1944 et 1985 : Enver Hodja. Quelques tags rouges « Enver » peints sur les murs de la ville signalent la présence de nostalgiques du communisme rétro. Mais la maison du 18e siècle où naquit le dictateur a été épurée de tout symbole commémoratif et transformé en musée ethnographique. Les trois étages rendent compte du mode de vie des citadins albanais d’antan : un étage bien isolé permettait de se calfeutrer lors d’hivers rigoureux, tandis que le niveau supérieur doté d’une terrasse était réservé à la vie printanière et estivale.

Aux environs des deux villes, l’espace rural est en voie d’urbanisation rapide. Mais il recèle encore quelques trésors : de vieux ponts aux arches élancées, érigés par des architectes et des tailleurs de pierre ottomans de talent.

Yves Hardy

Y aller

Depuis Paris-aéroport CDG, vol Alitalia Paris-Tirana (3h30), sans compter le temps de l’escale à Rome (changement d’avion).

Y séjourner

° À Kruja, le bien nommé hôtel Panorama offre une jolie vue sur la ville :

www.hotelpanoramakruje.com

Le patron de la maison d'hôtes de Rogram, près de Valbona , au nord-est de l'Albanie © Yves Hardy

Le patron de la maison d’hôtes de Rogram, près de Valbona, au nord-est de l’Albanie © Yves Hardy

° À Tirana, bon rapport qualité/prix de l’hôtel Fashion Diplomat, boulevard Bajram Curri, près du centre-ville : www.diplomathotelstirana.com

° Dans les zones montagneuses, confort plus rustique mais accueil convivial dans les maisons d’hôtes, comme celle de « Kol Gjoni » à Rrogram, à la frontière du Kosovo.

Y déjeuner

plat-typique-de-courgettes-farcies-avec-du-riz-des-tomates-et-des-herbes-yhLe charmant restaurant « Kujtimi », doté d’une terrasse, à Gjirokastër sert les succulentes spécialités locales : « Qifqi » (beignets de riz fourrés aux œufs et aux herbes) et « köfte » (boulettes de viande de veau).

kujtimirestorant@gmail.com

Organiser son circuit

° Concilier randonnées et découverte du pays avec La Balaguère. Plusieurs circuits (le trek des Balkans ; des monts Cika à la mer Ionienne) en été et à l’automne durant huit à quinze jours. Voir le site : www.labalaguere.com Tél : 05 62 97 46 46 Email : labalaguere@labalaguere.com

° Agence réceptive à Tirana, Outdoor Albania : www.outdooralbania.com

Taux de change
1 € = 140 leks 1000 leks = 7 €

Lire

° Les romans d’Ismaël Kadaré, en particulier « Le général de l’armée morte », « Avril brisé » et « Chronique de la ville de pierre ».

Guide

° Le Petit Futé Albanie (15, 95 €).

 

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