Le permis ? Ils l’aiment tous à points…

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Les conducteurs dont le permis ne comporte plus beaucoup de points peuvent faire un stage de deux jours pour en récupérer quatre et se mettre à l’abri d’une annulation de permis. C’est ce qu’on pourrait appeler se « racheter une conduite ». Immersion dans un de ces stages, comme si vous y étiez, où se croisent une très grande variété de conducteurs, et autant de raisons d’être là.

radar fixe

C’est une statistique que peu de conducteurs connaissent : 90 % des 38,5 millions de détenteurs du permis de conduire possèdent entre 10 et 12 points. Seulement 0,7 % n’ont plus que 1 à 3 points. 69.000 personnes étaient à zéro points en 2015, et ont donc vu leur permis annulé. La plupart de ceux qui perdent seulement quelques points reviennent à 12 dans les trois ans qui suivent la sanction. Le nombre de points retirés par an est régulièrement orienté à la baisse depuis 2012 : – 9,3 % entre 2012 et 2013. – 7 % entre 2013 et 2014. – 0,8 % de points retirés entre 2014 et 2015. Doit-on en conclure que les Français conduisent mieux, ou se conduisent mieux au volant de leur chère voiture ? « Les contrôles, quoi qu’en disent ceux qui les réprouvent, sont en baisse depuis deux ans. Les forces de l’ordre sont recentrées sur d’autres missions, notamment suite aux attentats », expliquent deux moniteurs de conduite. Quand la peur du gendarme s’estompe, c’est mathématique, les comportements routiers excessifs reprennent leur envol, sur l’air bien connu du « pas vu, pas pris ».  

Député, chômeur, commerciaux, chefs de grandes entreprises, mères de famille

Les irréductibles conducteurs qui ne parviennent pas de manière « naturelle » (c’est-à-dire sans infraction pendant 3 ans) à récupérer leurs points perdus, peuvent s’inscrire, moyennant 150 à 220 €, à un stage de récupération de points. C’est peu dire que personne n’y va de gaîté de cœur. En dehors de la somme à débourser, qui donne le sentiment de « racheter » ses points perdus – et surtout une conduite – il faut bloquer 14 heures de formation sur deux jours.

Autour de la table d’une salle d’un hôtel bon marché proche de la gare de Blois, 18 personnes ont pris place début octobre, dont « seulement » deux femmes. La moyenne d’âge est plutôt dans la quarantaine, mais on compte aussi trois jeunes de moins de trente ans, plutôt branchés vitesse, tunning et consommation de stupéfiants. Les raisons d’être là sont variées, autant que les profils sociologiques : commerciaux pressés et surbookés de travail qui confondent voiture et bureau ; travailleurs indépendants et artisans pour lesquels le permis de conduire est vital dans l’activité ; adeptes du « pied lourd » sur l’accélérateur par plaisir ou gain de temps ; jeune conducteur impatient détestant avoir quelqu’un devant lui ; sexagénaire distraite qui ne parvient pas à maîtriser sa vitesse en ville et sur petites départementales ; récidiviste de la conduite sous l’emprise de cannabis ; et même un conducteur franco-allemand qui, de retour d’outre-Rhin, « oublie » que les autoroutes françaises ont des limitations de vitesse… « Nous recevons tout le monde, vraiment tout le monde », avouent Fabrice et Marc, les moniteurs de la formation. « Du député au chômeur, des mères de familles, en passant par les chefs d’entreprises, parfois grandes ». Fabrice est psychologue du travail et des risques liés à la conduite dangereuse, Marc est moniteur et formateur de moniteurs auto-école. Tous deux ont suivi des formations à l’Inserr (Institut national de sécurité routière et de recherche) de Nevers.  

Éviter le discours moralisateur

sécurité routière« Comment avoir un comportement responsable ? », « Pourquoi est-ce qu’on sait qu’il ne faut pas rouler vite et qu’on le fait quand même ? » , « lâcher prise, c’est un chemin difficile »  , « sensation du mouvement, goût de la vitesse, tout petit on aime les toboggans ça incite à aimer la vitesse », etc. : le premier tout de table des stagiaires est plutôt dans l’auto-flagellation et la prise de conscience responsable, même si certains reconnaissent d’emblée que « ça sera dur de prendre des bonnes habitudes ». Ou de perdre les mauvaises, c’est selon.

Pourtant, rapidement, la mayonnaise prend. Le ton du stage y est sans doute pour beaucoup : pas de discours moralisateur, pas d’images choc montrant des accidents atroces, par de traitement par le biais de la délinquance routière : les deux moniteurs y vont doucement, sans brutalité. « Il faut prendre en main le groupe, ça demande de la diplomatie. Si on prend les gens pour des délinquants, forcément ça part mal », explique Fabrice, en psychologue.

Conduire avec « l’autre »

autorouteHistorique du permis à points et des différentes politiques nationales en matière de sécurité routière ; facteurs d’accidents ; perception (ou pas) du danger ; diagnostic sur les représentations de la route, les attentes par rapport à elles, s’auto-évaluer ; analyse des influences : les stagiaires en ont pour leur argent, et participent activement à la formation par le biais d’ateliers en petits groupes. « La passion, l’émotion, l’aspect loisir de la vitesse prennent le pas sur la répression et la sanction », avoue l’un d’eux, « il n’y a pourtant qu’un chemin : rouler dans les limites autorisées. Mais c’est rassurant de savoir qu’il n’y a qu’un chemin » ajoute un autre, un brin philosophe. « La loi, c’est le cadre. Il y a une liberté, mais dans le cadre » insistent les moniteurs. Plutôt orienté CSP+ et bon niveau de réflexion, le groupe ne semble d’ailleurs pas en bute à la loi, mais il admet une difficulté à intégrer la sanction. « C’est typiquement humain », précisent Marc et Fabrice.

A l’évocation de la loi et de son respect, les regards se sont tournés vers le stagiaire franco-allemand du groupe, qui tempère cependant la réputation très légaliste des Germains : « C’est vrai que le respect de la loi est important chez nous, mais la vie en communauté est plus importante que tout. La loi ne vient que corroborer la vie en communauté. En France, elle est vue comme une contrainte. Le conducteur français est pourtant très légaliste… pour l’autre, et devant chez lui ça roule toujours trop vite ». Dans le viseur, la manière de passer le permis de conduire, et de se comporter sur la route pour des Français qui apprennent à maîtriser un véhicule, pas à circuler en communauté, en intégrant « l’autre » dans sa conduite. « L’autre, c’est toujours le mauvais conducteur, l’empêcheur de circuler, le gêneur ».

Changer. Et décider que ça tienne…

RD174« C’est mon premier stage, et je suis content d’être là en vie », conclut un participant aux comportements de vitesse compulsive. « Ça ne va rien changer » souffle un jeune conducteur récidiviste. « Je suis agréablement surpris », indique encore un autre. « C’était dynamique, vivant, mais le changement de comportement prend des années, c’est une astreinte et une contrainte ». Les deux moniteurs tempèrent : « Mais il faut que le changement soit avant tout positif pour soi même, et une prise de conscience du concret à faire ». « Je m’attendais à quelque chose de moralisateur et je suis agréablement surpris : je ne m’attendais pas à ça ».

Alors, optimistes pour le groupe qui est venu se racheter une conduite ? « Oui, mais tout dépend de vous », estiment Marc et Fabrice. « La première étape c’est de décider de changer. La seconde, c’est que ça tienne… ». CQFD.

F.Sabourin.

NB : Pour respecter l’anonymat des stagiaires, aucun prénom n’a été évoqué. Seuls les deux moniteurs sont nommés par leurs prénoms réels.

Le permis à points, c’est quoi ?
Le permis à points est apparu pour la première fois dans le Connecticut aux Etats-Unis en 1947, suite au retour des soldats de la Seconde Guerre Mondiale et leurs comportements à risques sur les routes. Pour préserver leurs vies – de nombreux accidents se produisaient dans une sorte de fureur de vivre – les autorités ont décidées de le mettre en place. Effets immédiats. Il apparaît en Europe en 1974 en Allemagne de l’Ouest (RFA). En France, il entre en vigueur le 1er juillet 1992 (loi du 10/07/1989).
38,5 millions de permis en France, soit 462 millions de points. En 2015, 12 millions de points ont été retirés, chiffre régulièrement en baisse. 69.000 personnes sont tombées à 0 points en 2015.
Il y a quatre façons de récupérer des points perdus : en faisant un stage (4 points récupérés. Un seul stage possible par an). Une perte de 1 point est récupérée automatiquement en 6 mois (sauf nouvelle infraction constatée entre temps). Trois ans sans infraction pour les pertes de 3 points et plus. Deux ans sans nouvelles infractions à 90 € et plus. Et la règle des dix ans : au bout de dix ans, une ancienne infraction ayant entraîné une perte de points entraîne leur récupération automatique.
En 1972, il y avait 18.113 morts sur les routes de France (pic historique). En 2000, Jacques Chirac promet de faire passer ce chiffre sous la barre des 2000 tués, sous la pression de l’UE, où la France fait figure de mauvais élève. 3.400 morts sur les routes en 2014. 45,5 % des accidents mortels sont liés à la vitesse (facteur aggravant) ; 30,5 % sont liés à la présence d’alcool ; 23 % aux stupéfiants ; 9 % à la fatigue.
En 2017, les radars fixes rapporteront à l’État 877 M€, pour un coût de maintenance et de fonctionnement de 125 M€. 37 % de la somme rapportée servira à la sécurité routière.

 

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