Juste la fin d’un monde

Comme dans le cinéma du jeune canadien Xavier Dolan, Le Bruit et la fureur de dialogues heurtés et assourdissants nous laissent ce matin groggy. Au-delà de notre stupeur et de nos tremblements, notons qu’il s’agit certes de l’épicentre mondial du séisme, mais aussi d’une réplique de violents mouvements de la tectonique politique déjà ressentis depuis plusieurs années en Europe, de la Hongrie et la Pologne aux élections européennes et régionales en France, avec le tsunami trans-manche de juin dernier, ce « Brexit » embourbé entre tradition parlementaire et respect de la parole référendaire.

Trump Donald

Drôle de « Chanson douce » à Babylone

Le vent d’Amérique qui revient vers nous ces dernières heures souffle en bourrasque : c’est un blizzard qui anticipe et annonce un hiver précoce sur nos démocraties « vieillies, usées, fatiguées », bien plus violent même que les derniers coups de Trafalgar d’un clown cisalpin ou même du Brexit de juin dernier. Alors qu’il y a un quart de siècle, le nouveau « Printemps des peuples » de 1989 semblait annoncer la « fin de l’histoire », le triomphe de la démocratie libérale matérialisé par la chute du mur, l’impensable victoire de Donald Trump, l’égotiste milliardaire new-yorkais, sonne comme le dernier avertissement avant le basculement dans l’inconnu des démocraties classiques, donnant des sueurs froides à toute la planète (Poutine et Erdogan exceptés), y compris à des marchés déstabilisés par un programme économique incohérent, mélange de repli protectionniste et de relance par les grands travaux renouant avec le New Deal de Roosevelt.

Pour dresser le parallèle avec nos récents prix littéraires, à l’issue d’une campagne d’une violence et d’une bassesse inouïe, aussi dangereuse à faire visionner aux enfants qu’une nourrice ulcérée par la colère meurtrière, c’est une drôle de « Chanson douce » qui nous berce ce matin, venue de la Babylone moderne, de ces États profondément désunis, fracturés entre leurs grandes villes côtières ouvertes sur le monde tel qu’il va (31 des 35 plus grandes métropoles ont voté Clinton, comme Londres avait voté « Remain »), et des États intérieurs recroquevillés sur leurs peurs fantasmées de tout ce qui est autre, et leurs souffrances bien réelles face aux ravages d’une globalisation néo-libérale dogmatiquement déversée depuis la rupture de toute digue interventionniste avec Reagan en 1980.

Un éléphant, ça trump énormément. Par-delà la vérité et la rationalité

trump donaldDans un détournement troublant du sens de son message, le Born in the USA de Springsteen, utilisé contre son gré comme hymne de campagne par Trump, rappelle le « America first » des présidents isolationnistes républicains des années folles, quand l’ennemi intérieur désigné était l’immigrant catholique italien ou le juif polonais, et le « America is back » de Reagan.  Aujourd’hui, c’est un nouveau mur le long du Rio Grande qui est promis, avec son cortège de stigmatisations xénophobes si troublant dans le pays par excellence de l’immigration.

Celui qui commença sa campagne en assimilant tout Mexicain à un violeur l’a poursuivi victorieusement en harceleur démasqué ; pour ce milliardaire de la télé réalité, assumant sans complexe sa crasse incompétence sur les réalités mondiales, peu importe les faits, la rationalité ou la vérité, seule l’image compte. Celui qui a d’abord, en écrasant les primaires, dynamité le Grand Old Party, le classique « éléphant » des conservateurs et des milieux d’affaires, des Blancs et des chrétiens fondamentalistes, ignore sans doute jusqu’au titre de la comédie des années Giscard : Un éléphant, ça trompe énormément. Mais il a appliqué à la lettre la stratégie du « calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose ». Face à une vulgarité pachydermique, et une simplicité des mots et des messages parfaitement adaptée à l’ère d’Internet, des réseaux sociaux et du complotisme galopant des sites web, l’intellectuelle froide, parfois méprisante – comment oublier sa formule si tragiquement malheureuse sur les « ploucs » imbéciles que constitueraient les gros bataillons des électeurs de Trump – et dotée d’une image, même chez les démocrates, très dégradée par plus d’un quart de siècle de réseaux élitaires et de confusions d’intérêt avec la fondation Clinton constituait la cible idéale d’une campagne anti-élites. À cet égard, les adeptes de l’uchronie pourront regretter le résultat si tangent de la primaire démocrate : « et si Bernie Sanders… » Nous n’en savons rien, mais son look de vieux prof de philo socialisant aurait sans doute donné moins de prise au populisme de Trump, dès lors contraint de mener une bataille des idées plus hasardeuse, d’autant que l’enthousiasme des jeunes, qui a tant manqué à la campagne Clinton, aurait été au rendez-vous.

Dérive convergente des continents : l’ère où les « 21 avril » se ramassent à la pelle

Que retenir de ce scénario catastrophe pour les démocrates… de tous les pays ? Sans doute, et le constat est accablant, que derrière les évolutions rapides de nos sociétés, les mentalités restent à la traîne, en particulier sur la propension de bien des électeurs à accepter de donner les clés du pouvoir à une femme, y compris, comme l’a relevé Obama, la mieux préparée et la plus expérimentée de tous les candidats de l’histoire, mais aussi la plus détestée même face au moins à même d’exercer la fonction, au moins déterminé à étudier le contenu des dossiers, à consulter, à écouter. Tout aussi grave, comment oublier la « Forfaiture Brutale et l’Immixtion » du FBI dans ce moment démocratique sacré, cet invraisemblable pas de deux d’un directeur devenant acteur principal de la campagne, sans apporter aucun élément nouveau dans les accusations de négligence coupable d’Hillary Clinton envers la Sécurité nationale ? Imaginons un instant que les principaux magistrats instructeurs de France, voire les services extérieurs chargés du sulfureux dossier libyen et des agissements de l’honorable Monsieur Squarcini, interviennent à la veille du premier tour de la Primaire de la droite et du centre pour rappeler à tous les électeurs « l’avenir judiciaire » très riche de Nicolas Sarkozy, pour reprendre l’expression bienveillante de son « ami de 30 ans », Alain Juppé. Sur le fond, il peut sembler hallucinant que le résultat d’une élection déterminante pour l’ensemble du monde soit à la merci de la découverte d’e-mails sur l’ordinateur d’un détraqué sexuel. Mais le pays de DSK et des harceleurs impunis, « verts (peu) galants » de buvettes parlementaires a peu de leçons de morale à donner en la matière. Fragiles, nos démocraties sont décidément soumises à des vents mauvais, les bulletins météos de ce Globe challenge vont de populisme agité à complotisme menaçant, sur fond de rengaine décliniste dont la médiocrité acidulée fonctionne comme une cash machine, du Middle West à la diagonale du vide, si oubliée des métropoles régionales. Ajoutons la confusion étonnante qui règne désormais sur la procédure du Brexit au pays du parlementarisme et on admettra qu’il y a quelque chose comme un ressort cassé au royaume de la démocratie représentative.

Incantations et décantation

donald trumpLa Nuit américaine ayant livré son verdict, et tourné la page Obama – ou plutôt rageusement arraché cette page (non) blanche – le retour à la campagne présidentielle française peut provoquer un atterrissage brutal. Pourtant, c’est le moment de s’y intéresser de près, car après la phase besogneuse, et parfois ahurissante, des incantations, de Gaulois en burkinis pour paraphraser la rafraichissante NKM, les choses sérieuses commencent, les acteurs principaux et le scénario se dégagent au sortir de la « brume électrique ». A droite, nous serons très bientôt fixés, peut-être même dès le 20 novembre si le maire de Bordeaux sort en tête avant un second tour où, tel Hollande en 2011, il devrait largement bénéficier des reports naturellement acquis par l’impressionnant sentiment qui se dégage des débats : non seulement « tout sauf Sarkozy ! », mais « plus jamais ça ! ». Et pourtant ce matin, les partisans de l’ex-président ont dû reprendre confiance en sa stratégie du clivage maximal et du débordement sur les thèses du Front national. Mais gardons-nous de conclusions hâtives sur les conséquences de « l’Amerixit » sur la campagne présidentielle française, à dix jours du 1er tour des primaires : l’intensité du choc ressenti pourrait, tout au contraire, provoquer un sursaut de la part des électeurs du centre et même de la gauche, déterminés à aller éliminer dans l’œuf celui qu’ils perçoivent comme le petit Trump de Neuilly.

Victime collatérale de ce référendum implicite pour ou contre Sarkozy 2, le méritant et sérieux Fillon y aura au moins gagné le respect ; ce n’est pas rien pour celui qui a enduré, tout un quinquennat durant, le mépris et les brimades du président, puis a été injustement associé au naufrage moral du scrutin honteux dévoyé par Jean-François Copé. Quant à NKM, loin de mériter le carton rouge brandi par l’inénarrable Rachida Dati, elle devrait obtenir, pour loyaux services, le ministère régalien auquel elle aspire si Alain Juppé arrive à surmonter la déception que commence à alimenter son attitude trop prudente de favori qui joue la montre, ne bouge plus et ne dit rien de saillant.

Que la fête commence… Le sursaut ou la disparition

Même à gauche, il ne faut jamais désespérer, la clarification est… « En marche ! », et très probablement accélérée par le coup de tonnerre américain de cette nuit. Paradoxe, les premiers à y parvenir sont cette fois les Verts. Certes, leurs primaires ouvertes ont rassemblé moins de monde qu’un match de Ligue 2, mais ils semblent se rassembler derrière le candidat désigné, c’est une première !

Tel n’est pas encore le cas des 50.000 derniers des communistes, bientôt appelés à trancher entre Pierre Laurent, capitaine abandonné, et la majorité de leurs dirigeants, ulcérés de l’ingouvernabilité souveraine de Mélenchon-l’insoumis. Qu’il est donc loin, le temps du centralisme démocratique où, avec ou sans œil de Moscou, le militant appliquait sans coup férir les directives du Bureau politique. Ultime clin d’œil : si la base finissait par ratifier le soutien à Mélenchon, le PCF en reviendrait à nouveau à la stratégie qui l’a tué à petits feux électoraux, de 1965 à 1981 : être absent de la compétition majeure, déléguer ses intérêts à un leader extérieur, même si ce parallèle ne suffit pas à faire de Mélenchon un Mitterrand de 2017.

Et les socialistes, dans tout cela ? Ils semblent attendre, entre résignation et consternation, la chronique de la défaite annoncée, même si « des militants ne devraient pas dire cela… ». Lorsque même le connétable breton Le Drian, fidèle parmi les fidèles du sortant, en vient à évoquer, Valls que vaille, une candidature de substitution, le roi est nu : Hollande est bien au-dessous du niveau de la mer, et il n’est pas besoin d’un moderne Brutus pour lui asséner le coup de grâce, lui qui n’aura guère connu d’état de grâce. Décidément, le mandat présidentiel unique va devenir coutumier. Mais est-ce encore la question principale pour la gauche, et au-delà, pour tous les citoyens républicains ? Avec une opinion fracturée en trois tiers, l’équation est simple : la division est mortelle, mais aussi le manque de contenu, de mesures concrètes qui parlent à la population et lui montrent que ses dirigeants pensent à sa vie quotidienne. Le remède est connu : une primaire unique de toute « la gauche et du centre », de Macron à Mélenchon, avec Valls, Jadot et Montebourg, seule à même de trancher démocratiquement sur la ligne économique, sociale et sociétale à adopter. Mais depuis ce matin, une chose est certaine : si le pire n’est pas toujours sûr, ne pas l’anticiper, c’est ajouter le déshonneur à la défaite.

Pierre Allorant. Pierre Allorant

Commentaires

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  1. Si j’ai bien compris, pour éviter de basculer dans un scénario catastrophe “à la Trump”, il faut se hâter d’organiser une grande primaire élargie au-delà de cette “Belle Alliance Populaire”…
    A la façon dont l’élite répond au choc du Trumpxit, on comprend mieux pourquoi l’électorat des Trumps s’élargit.
    voir notamment une analyse éclairante dans :
    http://blogs.spectator.co.uk/2016/11/sneering-response-trumps-victory-reveals-exactly-won/

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