Il y a un an le Bataclan… Matthieu Langlois, médecin-chef du Raid, se souvient

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Matthieu Langlois, 46 ans, médecin-chef du RAID, unité d’élite fondée en 1985, faisait partie de l’équipe d’intervention au Bataclan. Pendant plus d’une heure, avec  son adjoint, il a secouru des dizaines de blessés  alors que l’assaut n’avait pas encore été donné dans la salle de concert.

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Matthieu Langlois

Attentat à la bombe dans la station Saint-Michel en 1995, tuerie de Mohamed Merah à Toulouse en 2012, l’Hyper-Cacher à la porte de Vincennes ou encore Saint-Denis en 2015. Le médecin anesthésiste est de toutes les opérations avec pour objectif : soigner en urgence otage ou policiers blessés là où le Samu et les pompiers n’ont pas encore le droit d’aller.

Un an plus tard, en ce 13 novembre 2016, jour anniversaire plein d’émotion, cet homme de l’ombre ne sera pas sur les plateaux TV et ne donnera pas d’interview. En début de semaine il a accepté de nous rencontrer et de nous expliquer pourquoi il a écrit un livre.  « Médecin du Raid : vivre en état d’urgence », un hommage aux services de police et de secours présents sur chaque attentat et aussi une parole destinée à l’apaisement des victimes et de leurs familles.

Interview

Question :   Médecin du Raid vous étiez préparé à affronter les tueries de masse pourtant, quand vous entrez dans le Bataclan, vous êtes, dites-vous confronté « au cauchemar  total,  à l’horreur absolue ». …

Matthieu Langlois : L’horreur absolue, oui  et  à énormément d’émotion  qu’il fallait transformer au plus vite en énergie positive pour faire notre métier du mieux possible.  Dans notre préparation nous avons  beau anticiper des scenarii de ce type, l’entrée dans le Bataclan  fut  une véritable épreuve. Des cadavres jonchaient le sol, les blessés étaient paralysés par la peur. J’ai enjambé des victimes et hurlé à l’intention de  celles qui en étaient encore capables de venir vers moi. Je devais effectuer un premier tri. Je n’oublierai jamais la scène qui a suivi. Personne n’a bougé à mon appel. Personne ne s’est redressé pour marcher vers nous J’ai vu de rares bras se lever. Quatre, peut-être cinq. J’ai croisé des regards, un en particulier, celui d’un homme devant moi qui m’implorait de le sauver.   Cette image ne m’a toujours pas quittée.

 Vous n’étiez pas armé.  Avez-vous eu peur?

Peur ? Une fraction de seconde peut être. Je n’avais pas d’arme mais je n’étais pas en danger. J’avais toute confiance dans l’équipe du Raid qui nous protégeait. L’absence d’arme me permet d’être plus disponible pour soigner.  Le choc émotionnel domina tout  et, sans lui, peut-être n’aurais-je pas été capable de me surpasser et de trouver les ressources physiques, psychologiques et mentales nécessaires pour mettre en pratique ce que je sais faire et que j’ai appris au cours des années.

Soigner dans le chaos. Comment procédez-vous ?

medecin-du-raid-vivre-en-etat-d-urgence-9782226391889_0Les médecins sont au cœur du chaos. C’est une spécificité française  sur laquelle nous échangeons avec les intervenants des autres pays qui eux laissent d’abord agir leur police. Nous entretenons avec eux un dialogue permanent. Notre façon d’agir est très efficace dans les extractions.   Le RAID est médicalisé depuis 1994. Plus vite la victime sort  de la salle, plus elle a de chance de s’en sortir. Ce « triage » est notre règle numéro 1. Le médecin doit prendre le pas sur l’homme et son affect. Je me souviens de cette femme encore vivante, dans le coma, qui avait pris une balle dans la tempe, que je déclare « non prioritaire » et  que je dis de ne pas évacuer. C’est très dur mais ça fait partie de notre métier.  L’essentiel est de garder son sang-froid. L’heure n’est pas à la grande médecine. Il faut s’organiser dans un temps  très court pour maintenir en vie ceux qui peuvent être sauvés.  Je ne sais pas ce qu’est une blessure de guerre, c’est indéterminé. Mais une blessure  par balle oui. C’est précis et nous avons besoin de précision.

Croyez-vous que ce genre de décisions soit en partie à l’origine de la polémique qui est née à la suite de l’intervention à l’Hyper-Cacher à propos d’un manque de coordination avec les pompiers ?

Les polémiques ne m’intéressent pas, ne nous font pas peur. Je parle de l’intérieur, je n’accepte pas les critiques qui viennent de l’extérieur. J’accepte d’être mis en échec et même de me tromper. On s’adapte à l’imprévu, on en tire un enseignement qui permet de s’améliorer, on s’entraine,  on se prépare en permanence, je le dis clairement dans mon livre.  J’ai pour habitude de tenir un langage de vérité avec les opérateurs du Raid (ceux qui agissent sur le terrain). Tous nous cherchons  à nous améliorer en permanence, c’est ce qui nous motive.

Comment rentre-on au Raid ?

Au début on était recruté par cooptation,  maintenant par une cooptation déguisée. 35, 36 ans est l’âge idéal, on a déjà  une expérience.  Il faut avoir en priorité les qualités humaines requises. On entre au  Raid après une sévère sélection. Généralement ceux qui se proposent  ne sont pas les meilleurs. Nous repérons ceux qui peuvent rentrer dans notre grande famille et les sollicitons. Le Raid est l’école de l’humilité.

Comment devient-on médecin du Raid ?

matthieu_langloisIl faut d’abord être médecin, spécialiste des situations pré-hospitalières.  Avant j’ai travaillé au Samu et avec les pompiers. A une époque j’avais trois uniformes différents dans mon armoire. Médecin du Raid est un poste exigeant mais en or. Je n’ai pas de grade, ne possède  aucun rôle administratif disciplinaire au sein de l’équipe. Ma fonction est d’organiser et de coordonner le soutien médical pour l’ensemble du service sous l’autorité de Jean-Michel Fauvergue, le patron. Cela facilite la confiance avec la base et la hiérarchie. Les relations peuvent être plus étroites avec les opérateurs car nous faisons beaucoup de sport ensemble. Ma position  permet de faire  passer des messages dans les deux sens.

Lire un extrait 

Vous continuez à exercer votre spécialité, médecin anesthésiste, en clinique et un peu à la Pitié-Salpêtrière…

C’est indispensable. Le médecin anesthésiste est là pour rassurer celui qui va se faire opérer comme celui qui est victime d’un attentat, pour dédramatiser la situation. C’est un peu  en partie pour cela que j’ai accepté ce livre. Depuis longtemps je voulais écrire sur le Raid, montrer nos qualités humaines,  détruire certains phantasmes. Je voulais aussi diminuer l’angoisse des victimes et  des familles qui reçoivent de fausses ou de mauvaises informations. J’ai voulu apporter un éclairage de l’intérieur  pour atténuer l’anxiété. Il semble que j’ai réussi car j’ai reçu des messages  me disant que mon livre « était mieux que tous les anxiolytiques ».

Ce livre a été co-écrit avec Frédéric Ploquin, journaliste  d’investigation, spécialistes des milieux de la police, du banditisme et du renseignement ?

C’est mon éditeur Albin Michel qui me l’a proposé. Il souhaitait une garantie extérieure. Frédéric m’a  fait parler, m’a aidé à verbaliser, à rendre mon propos plus humain ce que je voulais.

Propos recueillis par Françoise Cariès

 

 

 

 

 

 

Originally posted 2016-11-10 19:03:40. Republished by Blog Post Promoter

Commentaires

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  1. Je me méfie toujours des ouvrages comme celui-ci, écrits à la demande d’un éditeur en mal de sensationalisme. Depuis 30 ans, on en a écrit des livres sur le GIPN, le Raid, les SAMU, Sapeurs-pompiers et autres GIGN. Ne parlons pas des secouristes et médecins “de base”, qui continuent d’intervenir avec des tenues inadaptées, même si celles-ci se sont un peu améliorées. Sauver ou périr ? Secourir sans succomber soi-même … A méditer. Les policiers nationaux et municipaux demandent des matériels adaptés, quid de financements et de formations pour les secouristes, qu’ils soient pompiers ou associatifs ?

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