Maine street

Dans les petites bourgades américaines sur la route de la “frontière” du peuplement vers l’ouest, celles qui ont plébiscité Trump, la rue unique, et donc la principale, est baptisée la “Mainstreet”. L’ancien élu de Sablé-sur-Sarthe, chef-lieu de canton du Maine, a hier non seulement renversé la table de la loi des sondeurs patentés, mais tracé le sillon de la droite profonde, retrouvé le chemin principal de ses valeurs traditionnelles, un temps perdues sur les voies accidentées du sarkozysme débridé.pierre allorant
Par Pierre Allorant 
Doyen de la faculté de droit, d’économie et de gestion d’Orléans

 

 

Tempête et mystères de l’Ouest : Sabler le champagne

Aujourd’hui, tous les instituts de sondage et les analystes vous le diront, sans doute à l’exception de la malheureuse Valérie Pécresse : oui, ils l’avaient vu venir, prévu, prédit “le Fillon nouveau allait arriver, les courbes se croiser, les favoris décrocher”. Et pourtant, tel l’avis de grands vents sur l’Ouest de la France dimanche, la bourrasque vient de déraciner, à la surprise générale, le President du premier parti de France, revenu il y a peu en sauveur à sa tête avec plus des deux tiers des voix, simplement contesté alors par l’incarnation du renouveau de la droite : Bruno Le Maire passé en quelques mois de 30 à moins de 3%. Certes, on vous expliquera que les mouvements sont plus faciles et rapides à l’intérieur d’une même famille politique, mais quel coup de grisou !

François Fillon

François Fillon

Alors que Nicolas Sarkozy avait prétendu “blaster” la primaire, c’est lui qui se retrouve désintégré à 20%, le score fétiche et indépassable de Jacques Chirac, mais aux élections nationales, pas à l’intérieur de son propre camp. Plus impressionnant encore, le flop du Président qui a fait “pschitt…”, doublement humilié dans ses fiefs de la Côte d’Azur et des Hauts de Seine. Sa sortie a été incomparablement plus digne que son entrée en campagne, mais décidément, s’il n’y avait plus même un village gaulois pour résister à l’envahisseur, c’est qu’il avait “perdu la frite”. Toutefois hier, en terme de défaite, il a bénéficié de la double ration. Il se retrouve non en burkini, mais bien en short, tenue idéale pour une retraite au Cap Nègre.
 

Le triomphe du conservatisme néolibéral, la droite pour tous

 
sarkoAutorité, respect, valeurs françaises traditionnelles, alternance forte  : les termes employés par le grand vainqueur d’hier, Francois Fillon, en disent beaucoup. Sorte de fils naturel de Georges Pompidou, sourcils obligent, et de Raymond Barre l’austère, l’ancien “Mister Nobody”, collaborateur méprisé et maltraité par le président Sarkozy, a pris une revanche éclatante. Sa recette ? Incarner la “droite tranquille” comme Mitterrand habitait la “force tranquille”, ou pour le dire autrement, concilier l’anti-étatisme et le ras-le-bol fiscal de la France de droite et la jacquerie traditionaliste catholique des tenants de la “Manif pour tous”. Fan du coureur automobile de 72 (des 24 h du Mans et de l’année des JO tragiques de Munich) Jacky Ickx, Fillon est le “Monsieur x” de la droite. Contrairement à Gaston Defferre en 1969, son équation à une inconnue est enfin résolue, il est son homme de fer.
Point d’équilibre de la droite française actuelle, l’ancien président du conseil régional des Pays de la Loire est très loin aujourd’hui du jeune lieutenant gaulliste social de Philippe Séguin. Son succès repose tout à l’inverse sur la radicalisation d’un électorat orphelin de leader du fait de l’invalidation morale de Jean-Francois Copé en 2012 et de “l’empêchement” de fait d’un President sortant embourbé dans les affaires, qu’il n’était pas indigne pour les journalistes d’évoquer, mais réellement indigne de susciter, sans alibi.
 
François Fillon

François Fillon

Le prodige, mais aussi la fragilité pour demain de la candidature Fillon, cohérente et à l’évidence en phase avec les attentes du noyau dur de l’électorat de droite, est multiple : Francois Fillon a réussi à faire oublier depuis 15 jours son échec dans la glu de l’affrontement contre Copé, son absence de différend ouvert avec Nicolas Sarkozy durant 5 ans, et surtout, sur le fond, son retournement idéologique à contre-courant de tous les pays occidentaux : remettre le thatcherisme pur et dur à la mode en 2016, il fallait le faire ! C’est un exploit comparable à celui de voir bientôt Marie-Noëlle Lienemann remporter haut la main, en frôlant la majorité absolue au premier tour, la primaire de la gauche en janvier prochain, en promettant la collectivisation des moyens de production.

La diagonale du vide de services publics

Ce triomphe, dont on voit mal, même en temps de surprises à répétition, comment Alain Juppé l’inverserait dimanche prochain, pose également question sur les véritables attentes du “peuple de droite”.

Juppé avec Philippe Vigier (UDI) (à gauche)

Juppé avec Philippe Vigier (UDI) (à gauche)

Tout le monde garde en mémoire la révolte des campagnes par les urnes traduite dans le raz-de-marée frontiste des dernières départementales, européennes puis régionales. Cet appel désespéré contre l’abandon par la puissance publique protectrice, contre le “déménagement des territoires”, le candidat Fillon en a très largement bénéficié. Dès cette semaine contre Juppé, puis durant six mois, il devra expliquer comment il compte concilier l’absence totale de recrutement dans les trois fonctions publiques durant 5 ans et le maintien des services publics de proximité dans la ruralité. Et en question subsidiaire, comment il pourrait éviter un “3e tour social” très rude, une paralysie du pays par des grèves, alors que son programme attaque frontalement tant d’acquis sociaux, pas toujours réductibles aux fameux “nantis” dénoncés il y a 40 ans par Raymond Barre. Enfin, même si la remarque peut s’appliquer à bien d’autres et que le parcours n’a rien d’infamant, quand on a commencé très jeune assistant parlementaire, puis hérité de sa circonscription d’un ministre pompidolien en 1981, enfin quitté sa Sarthe natale, devenue menacée, pour un confortable havre parisien, dénoncer les emplois protégés, la fonction publique à vie et l’économie administrée, est-ce crédible ?

Paysage de novembre

Enfin, le paysage de la présidentielle commence à se dessiner, le Sfumato se dissipe. Reste à compléter la distribution, le casting, au centre et à gauche. Dès dimanche prochain, une fois Juppé honorablement sorti de la scène, se posera la question Bayrou. Sa présence était certaine contre Sarko, écartée contre Juppé, et dorénavant, sera-t-il candidat contre un Fillon qu’il respecte mais dont le positionnement l’éloigne ?
Emmanuel  Macron lors des fêtes de Jeanne d'Arc à Orléans

Emmanuel Macron lors des fêtes de Jeanne d’Arc à Orléans

Sur le même créneau de la conjonction des centres, une éclaircie est sans doute apparue pour Emmanuel Macron, à peine sorti de son “annonce faite au garage”, concoctée par ses communicants. Même si Sarkozy était le sparring-partner rêvé de toute la gauche, Fillon, bien campé dans son couloir droit, dégage largement le centre de la piste, et la gauche. Manuel Valls y pense certainement aussi : un ancien premier ministre, longtemps loyal, incarnant l’autorité, le portrait n’est pas pour lui déplaire, le duel pourrait offrir aux électeurs une alternative inédite bien moins repoussée que le match retour de 2012, désormais écarté. Mais la configuration ouvre également des perspectives à Arnaud Montebourg dont le positionnement bien ancré à gauche, est une sorte de figure inversée de Fillon.
Reste l’hypothèque Hollande, le solitaire de l’Elysée, qui rêve d’une campagne de reconquête digne du Chirac de 1995. Gageons qu’il verra dans la double élimination des favoris de la droite un encouragement à se présenter, contre vents et marées. Face à Juppé le centriste, européen et modéré, il lui aurait été difficile de trouver une thématique de campagne, un angle d’attaque. Contre Fillon qui ne voit pas en l’avortement un droit fondamental, entend restreindre le droit à l’adoption des couples homosexuels et veut clairement détricoter le modèle social, l’envie de rentrer sur le terrain sera la plus forte. Mais au risque d’oublier une des leçons d’hier : le match de trop peut tourner à l’humiliation. L’élimination brutale dès le 1er tour de la primaire, cela n’arrive pas qu’aux autres.

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