Les larmes de la Grande Guerre

Dans un billet de septembre 2014, je m’interrogeais sur les cérémonies de commémoration de ce qu’il est convenu d’appeler la “Grande Guerre” par les autorités militaires en écrivant: ” je ne [peux] m’empêcher de m’interroger sur ce cérémonial étrange, qui au nom de la mémoire de ceux qui furent tués, confie à ceux là mêmes qui organisèrent cette tuerie d’en célébrer l’héroïsme.”

Marc Roger lecteur

Marc Roger lecteur

La lecture-concert proposée ce vendredi soir par la ville d’Orléans à la salle de l’Institut pour commémorer la fin de la bataille de Verdun, fut une vibrante et terrible réponse à ma question, avec la lecture de textes de nos grands écrivains, témoins et acteurs de cette guerre qui perdait soudain son adjectif de “grande” remplacé par “atroce”. Car n’en déplaise aux militaires, les artistes ont des choses bien plus essentielles à nous dire à propos de la guerre.

La lecture de ces textes, dont l’écriture magnifique est d’autant plus terrifiante, par un “lecteur public” à la diction et au phrasé qui sublime l’écrit, nous plonge instantanément dans l’univers de la guerre dont les images vont définitivement hanter nos esprits.

«La guerre… Je vois des ruines, de la boue, des files d’hommes fourbus, des bistrots où l’on se bat pour des litres de vin, des gendarmes aux aguets, des troncs d’arbres déchiquetés et des croix de bois, des croix, des croix… Tout cela défile, se mêle, se confond. La guerre… Il me semble que ma vie entière sera éclaboussée de ces mornes horreurs, que ma mémoire salie ne pourra jamais oublier.» Roland Dorgelès Les Croix de Bois

Images de guerre

Et les textes se succèdent: Maurice Genevoix, Roland Dorgelès, Jean Giono, mais aussi des lettres de poilus ou l’écrivain allemand Érich-Maria Remarque nous décrivent les scènes quotidiennes de cette guerre: le paysage sonore des hommes qui montent au front et le “bruit mat de la balle qui s’enfonce”, la peur au ventre de mourir, les vers et les rats dévorant les cadavres,le cri d’horreur du conscrit fusillé par le peloton, les larmes de l’amante qui apprend que l’homme qui l’a serrée dans ses bras vient d’être amputé du bras droit, ou le trou d’obus rempli d’eau où s’affronte tragiquement un soldat français et un soldat allemand. La puissance évocatrice de ces textes lus est accompagnée par des extraits au piano d’œuvre de Debussy et Chopin, laissant notre imaginaire divaguer sur ces champs de bataille.

Muriel Beckouche au piano

Muriel Beckouche au piano

Oui tous ces soldats furent des héros, les héros d’une inhumaine souffrance !

Et le dernier texte* d’Henri Barbusse qui conclut son roman “Le Feu”, couronné par le Prix Goncourt en 1917, est un vibrant appel au pacifisme dénonçant pèle mêle tous les fauteurs de guerre et autres admirateurs de la  gloire des armes.

A lire et à relire bien sûr, et comme il serait utile et opportun de donner à découvrir à nos élèves cette glorieuse dénonciation de la guerre, de toutes les guerres !

Gérard Poitou

“La Grande Guerre” Lecture Concert
par Marc Roger, lecteur (La voie des Livres), et Muriel Beckouche au piano
Vendredi 9 décembre
Salle de l’Institut 4 place Sainte Croix Orléans

Les fauteurs de guerre “Le Feu”  Henri Barbusse

*”Et ils sont légion. Il n’y a pas seulement la caste des guerriers qui hurlent à la guerre et l’adorent, il n’y a pas seulement ceux que l’esclavage universel revêt d’un pouvoir magique ; les puissants héréditaires, debout çà et là par-dessus la prostration du genre humain, qui appuient soudain sur la balance de la justice, parce qu’ils entrevoient un grand coup à faire. Il y a toute une foule consciente et inconsciente qui sert leur effroyable privilège.

— Il y a, clame en ce moment un des sombres et dramatiques interlocuteurs, en étendant la main comme s’il voyait, il y a ceux qui disent : « Comme ils sont beaux ! »

— Et ceux qui disent : « Les races se haïssent ! »

— Et ceux qui disent : « J’engraisse de la guerre, et mon ventre en mûrit ! »

— Et ceux qui disent : « La guerre a toujours été, donc elle sera toujours ! »

— Il y a ceux qui disent : « Je ne vois pas plus loin que le bout de mes pieds, et je défends aux autres de le faire ! »

— Il y a ceux qui disent : « Les enfants viennent au monde avec une culotte rouge ou bleue sur le derrière ! »

— Il y a, gronda une voix rauque, ceux qui disent : « Baissez la tête, et croyez en Dieu ! »

Ah ! vous avez raison, pauvres ouvriers innombrables des batailles, vous qui aurez fait toute la grande guerre avec vos mains, toute-puissance qui ne sert pas encore à faire le bien, foule terrestre dont chaque face est un monde de douleurs — et qui, sous le ciel où de longs nuages noirs se déchirent et s’éploient échevelés comme de mauvais anges, rêvez, courbés sous le joug d’une pensée ! – oui, vous avez raison. Il y a tout cela contre vous. Contre vous et votre grand intérêt général, qui se confond en effet exactement, vous l’avez entrevu, avec la justice — il n’y a pas que les brandisseurs de sabres, les profiteurs et les tripoteurs.

Il n’y a pas que les monstrueux intéressés, financiers, grands et petits faiseurs d’affaires, cuirassés dans leurs banques ou leurs maisons, qui vivent de la guerre, et en vivent en paix pendant la guerre, avec leurs fronts butés d’une sourde doctrine, leurs figures fermées comme un coffre-fort.

Il y a ceux qui admirent l’échange étincelant des coups, qui rêvent et qui crient comme des femmes devant les couleurs vivantes des uniformes. Ceux qui s’enivrent avec la musique militaire ou avec les chansons versées au peuple comme des petits verres, les éblouis, les faibles d’esprit, les fétichistes, les sauvages.

Ceux qui s’enfoncent dans le passé, et qui n’ont que le mot d’autrefois à la bouche, les traditionalistes pour lesquels un abus a force de loi parce qu’il s’est éternisé, et qui aspirent à être guidés par les morts, et qui s’efforcent de soumettre l’avenir et le progrès palpitant et passionné au règne des revenants et des contes de nourrice.

Il y a avec eux tous les prêtres, qui cherchent à vous exciter et à vous endormir, pour que rien ne change, avec la morphine de leur paradis. Il y a des avocats – économistes, historiens, est-ce que je sais ! – qui vous embrouillent de phrases théoriques, qui proclament l’antagonisme des races nationales entre elles, alors que chaque nation moderne n’a qu’une unité géographique arbitraire dans les lignes abstraites de ses frontières, et est peuplée d’un artificiel amalgame de races ; et qui, généalogistes véreux, fabriquent, aux ambitions de conquête et de dépouillement, de faux certificats philosophiques et d’imaginaires titres de noblesse. […]”

 

 

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