Quand le fait divers devient un objet littéraire

Aucun autre pays au monde ne peut se prévaloir d’un nombre aussi important de prix littéraires que le nôtre. Il  en existe plus de  2000  et, cerise sur le gâteau, depuis 2011 a été créé le prix des prix littéraires décerné parmi ceux qui ont obtenu les grands prix, en quelque sorte au meilleur d’entre nous. Cette année, Yvan  Jablonka, prix Médicis, l’a obtenu pour « Laëtitia ou la fin des hommes ». L’ouvrage mérite que l’on s’y arrête.

Ivan Jablonka

A partir d’un fait divers, Yvan Jablonska, 43 ans, historien et sociologue, osculte la société française et l’énorme et multiforme deshérence qu’elle génère,qui s’infiltre dans les êtres fragiles, qui se dissimule derrière une foule de façades bien pensantes.  Il raconte son enquête,précise, vaste, fine, à ramifications, qui va partout où elle doit aller pour ne rien laisser au hasard. Il en résulte une plongée dans la misère ordinaire  qui soude notre société autant que la richesse.  « Ce fait divers est exceptionnel à tous égards, par l’onde de choc qu’il a soulevé, par son écho médiatique et politique,par les moyens mis en œuvre pour retrouver le corps, par la douzaine de semaines que ces recherches ont duré, par l’intervention du président de la République, par la grève des magistrats qui s’en est suivie », écrit l’auteur.

Dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011 une jeune femme de 18 ans, Laëtitia Perrais, est enlevée à 50m de son domicile, avant d’être étranglée, poignardée et découpée. Il faudra des semaines pour retrouver la totalité de son corps.

Jablonka suit le parcours de Laëtitia

Le regard est centrée sur la victime, moins sur son meurtrier à qui la parole est cependant donnée. L’alcool, la violence intra-familiale, l’inceste, l’illettrisme ont été déversé dans le berceau de Laëtitia et de sa jumelle Jessica. Comme si cela ne suffisait pas, le père de la famille d’accueil à laquelle elles ont été confiées après divers placements, à l’âge de 13 ans reconnaîtra des agressions sexuelles sur au moins l’une des deux, l’autre n’étant plus là pour dire ce qui en était avec elle. Des vies massacrées avant même d’avoir commencé . Affaire sordide à laquelle le président de la République de l’époque, Nicolas Sarkozy, surfant sur l’énorme émotion provoquée, mettant en cause les juges auxquels il a promis des « sanctions en réponse à leurs fautes »,  donne des prolongements politiques en délégitimant le travail de la justice .

Alternant chapitres techniques et récits, Jablonka suit le parcours de Laëtitia. Bien qu’elle soit la victime, elle reprend vie, retrouve pleinement son identité. L’auteur radiographie aussi, sans complaisance mais sans agressivité tous les acteurs en présence, les enquêteurs, les juges, les avocats, les journalistes et l’ensemble des professions et des structures liées à l’enfance en détresse. Dysfonctionnements   mis en avant,  polémique agitée gonflée par l’Elysée , mais écrit l’auteur « elle masque deux facteurs de compréhension, l’évolution professionnelle des acteurs mis en cause et  l’attitude du président de la République ».

L’analyse  est subtile, argumentée, replacée dans  le cadre des faits, dans la vie provinciale de l’ arrière pays nantais.  Beauté, horreur, difficulté de vivre, petits bonheurs, la sounoise violence l’instable qui se donne des airs de stabilité, malheur de la mort jeune, brutale, ignoble, la politique qui s’invite, tout se superpose dans ce livre   qui tient du polar, du récit . Ce qui aurait pu n’être qu’un  documentaire s’est transformé en essai socio-politique élégant, sensible et juste.

Aucun  de ceux, qui de loin ou de près, ont été mêlés à cette affaire, n’en est sorti indemne. Son enquête a rendu triste Ivan Jablonka. L’ouvrage qu’il faut lire avec lenteur  retentit  en chacun comme une épitaphe sensible. « Je me suis dit que raconter la vie d’une fille du peuple massacrée à l’âge de 18  ans était un projet d’intérêt général, comme une mission de service public, Laetitia, c’est moi », conclut cet enseignant en université.

« C’est nous » est-on tenté de lui répondre après avoir été à la rencontre  de  cette femme-enfant, victime d’un homme lui aussi en perdition.

F.C.

Laëtitia ou la fin des hommes, Ivan Jablonka
Prix Médicis, Prix des prix, Le Seuil, 390 pages, 21 euros

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