Mark Tompkins au CCN Orléans

Au CCN d’Orléans, quelque part entre Josef Nadj et Maud Le Pladec, Mark Tompkins en passeur de flambeau…

L’accueil réservé à la présentation publique du nouveau projet de l’inclassable artiste et performeur Mark Tompkins Bambi Un drame familial – confirme que le CCNO, sous la direction de Maud Le Pladec, devrait rester une place forte de la danse contemporaine, ouverte à toutes les écritures et expériences, des plus humaines aux plus abstraites.

Bambi photo Gilles Toutevoix

Ce premier vendredi de l’an nouveau, à l’heure de trinquer en échangeant les vœux de bonne année et de réussite des projets, le Centre chorégraphique d’Orléans (CCNO) et sa nouvelle directrice Maud Le Pladec, tout juste arrivée le 2 janvier 2017, ouvraient les portes du CCNO sur le travail en cours du vénérable Mark Tompkins et de la compagnie I.D.A.

En cette nouvelle ère pour le CCNO, l’espace d’accueil éclate de dépouillement depuis que Josef Nadj a retiré les grands tirages photo exhumant les vestiges d’un théâtre décrépit, hors d’âge hors temps, quelque part au fin fond de la Russie (Opus de Saratov). Dans le white cube conçu par son prédécesseur pour mieux explorer et stimuler les liens entre la danse et les arts visuels, se détache nettement Maud Le Pladec, pull col roulé jaune safran, les cheveux mi-courts, mi-longs aux reflets auburn, les yeux bleus perçants d’un chat siamois. C’est à cette jeune quadra, danseuse et chorégraphe proche de Mathilde Monnier, Boris Charmatz ou encore Loïc Touzé, que le Ministère de la Culture, la Ville d’Orléans et la Région Centre-Val de Loire ont donné mandat de porter le CCNO 2e âge et nouvelle génération, plus de 20 années après sa création autour de la figure singulière et puissante de Josef Nadj.

Dans la salle de spectacle, Maud Le Pladec salue la trentaine de spectateurs qui ont poussé les portes du centre chorégraphique. Au micro comme de juste au CCNO, elle se présente, d’une voix claire, et prononce les mots d’accueil que l’infatigable Rosine Touchard, responsable des relations publiques et des actions de sensibilisation, nous adressaient jusqu’à l’été 2016. Sémillante mais naturelle, à son aise sur le plateau, la directrice à pied d’œuvre invite Mark Tompkins, programmé en accueil studio par Josef Nadj, à présenter le projet qu’il mène avec la compagnie I.D.A. : Orléans en constitue l’avant-dernière étape, pour 4 jours, avant la création au CCN de Tours (CCNT), dirigé par Thomas Lebrun, les 27 et 28 janvier 2017.

Sur la scène, s’impose un ensemble de coussins, au blanc immaculé, au beau milieu d’un vaste cercle irrégulier, émaillé d’accessoires et d’animaux en peluche échappés de Walt Disney, d’Alice au pays des merveilles et des grands contes initiatiques. Mais où sommes-nous, au juste ? Dans un jardin fantastique, une chambre d’enfant, une piste de cirque, une plateforme de peep-show, une arène, un ring de boxe, un labo scientifique… ? A défaut du dispositif de lumière ad hoc, précise le concepteur du spectacle Jean-Louis Badet, il faut s’imaginer l’ambiance d’un conte d’hiver en huis clos : un éclairage blanc et lunaire dans la nuit noire et profonde ; une aurore boréale et le froid vif qui transperce ; la neige qui crisse sous les pas.

Au fond, attablé près d’un castelet et d’une horloge, se tient un vieil artisan, qui a tout de Gepetto, et son jeune apprenti, que l’on prend sans réserve pour un Pinocchio. Dans un étrange rituel alignant méticuleusement, sur le cercle, les personnages de Marsupilami, lapin et autre rhinocéros en tutu, le vieil artisan raconte une histoire, des histoires, lentement.

« Je ne sais pas combien de temps j’ai couru. Je me suis retrouvé sous les arbres. Je me suis arrêté quand je ne pouvais presque plus respirer. J’ai regardé en arrière. Je devinais encore la longue haie broussailleuse où je l’avais laissée, la route en retrait. Quelque chose en moi refusait de partir. Longtemps, je me suis tenu là, à la lisière, comme si sa silhouette allait brusquement apparaître sur le plateau et me rejoindre. Rien de tel ne s’est produit ».

Un beau, profond et vibrant silence, quelques phrases de musique abstraite plus tard, se joue un étrange manège de deux jumeaux au sexe d’ange. D’abord pantins et lutins, ils dansent, se cherchent, se trouvent et bientôt s’accouplent, en un brillant 69 puis de tout le long, au milieu des coussins nuptiaux. Lorsque les jumeaux reviennent, c’est en costume queer de papous dans un mouvement d’accomplissement plus spirituel de leur humanité. Mais Bambi, au fait, où est Bambi dans tout ça ? Rien, nada et nulle part en tant que tel ! La terrifiante histoire du faon orphelin de sa mère et d’amour maternel, mais que la rudesse du père enjoint de devenir un cerf, un vrai, nous est heureusement épargnée.

Mais l’histoire, la véritable histoire, s’est déplacée : des rêves et des peurs d’enfants aux fantasmes et souvenirs des adultes. Bambi Un drame familial explore ainsi l’ambivalence dans nos vies : le double et la gémellité, tout autant que le rapport entre l’enfant et l’adulte, mais aussi entre l’adulte et l’enfant qui est en nous.

Bambi Mark Tompkins

Mark Tompkins, pour ce travail, a glané des fragments de textes d’Olivia Rosenthal, auteure et performeure publiée aux Editions Verticales : Dans le temps (1999) et Mécanismes de survie en milieu hostile (2014). Lui-même performeur, mais aussi acteur, chanteur, chorégraphe, metteur en scène, compositeur et pédagogue de l’improvisation, du geste et du mouvement, installé en France depuis plus de 30 ans, l’américain est devenue une figure imposante et respectée de la scène artistique underground, transdisciplinaire et même transgenre. Maître de cérémonie d’un soir au CCNO, en costume étriqué de Gepetto, il reprend le micro et évoque ce que nous ne verrons pas, comme ce délicat morceau de menuet qui sera proposé, dans la version jeune public, en métaphore de l’accouplement. Joli !

Au jeu des questions, le dispositif ministériel d’accueil studio inscrit dans le cahier des charges des CCN, imposant une présentation publique au terme de chaque résidence, retient l’attention. Tour à tour et selon leur place, Mark Tompkins, Jean-Louis Badet et Maud Le Pladec soulignent les atouts et contraintes du dispositif. Ils sont bientôt relayés par les spectateurs, convaincus de ses vertus, et par les interprètes, Anna Gaïotti et Gaspard Guilbert, qui affirment l’importance de la présence et du regard du public dans leur travail.

La parole, avec le micro, circule. Réunis par une fable contemporaine et expérimentale en cours d’élaboration, les regards se croisent, pros et amateurs, sur ce que la danse, en train de se faire, peut nous faire. De la création artistique à sa réception, en passant par la co-production, la diffusion et la médiation, c’est la spécificité du service public des arts du spectacle à la française qui est au centre du jeu.Un jeu qui se termine en happy end, bien heureusement, dans Bambi Un drame familial et qui se clôt par une chaleureuse accolade, ce 6 janvier 2017, entre Mark Tompkins et Maud Le Pladec, entre deux générations, entre deux regards.

A la sortie, en remontant la rue Dupanloup, on retrouve les cyanotypes de Josef Nadj exposés jusqu’au 15 janvier 2017 dans les vitrines du Musée des beaux-arts, devant lesquelles glissent les skateurs. A quelques pas de là, sur le parvis de la cathédrale Sainte-Croix, on se souvient de We can be heroes : une performance pop de playback et de danse pour 30 participants, co-organisée par L’Astrolabe, la Scène nationale d’Orléans et le CCNO, en ouverture de la 1ère édition de Hop Pop Hop, le festival orléanais dédié à l’émergence dans les musiques actuelles. On se dit que ces 30 danseurs – non danseurs, comme bien d’autres, auraient été partants, si rennais ils avaient été, pour Roman photo : un projet participatif conçu pour Fous de danse, le fameux programme de danse pour tous auquel Maud Le Pladec a collaboré aux côtés de Boris Charmatz et du Musée de la danse, plus vivante que jamais, aujourd’hui à Rennes. A découvrir dans une nouvelle déclinaison toute johannique ? Ici même et là où Orléans projetait, cet été, Jeanne, visages universels, le spectacle son et lumière produit pour la façade de la cathédrale.

En marchant, on se prend à former le vœu que la danse, portée par le projet de la faire voyager, va sortir de sa maison du CCNO ; qu’elle va irriguer la ville en explorant les espaces de création partagée ; qu’elle va rayonner en croisant les écritures contemporaines qui déjà traversent Orléans : théâtre contemporain avec le centre dramatique national (CDNO) dirigé par Séverine Chavrier, elle aussi entrée en fonction depuis le 1er janvier ; art contemporain et architecture avec Les Turbulences – Frac Centre-Val de Loire ; musiques actuelles avec L’Astrolabe, la scène de musiques actuelles dont la programmation gagne en cohérence à mesure qu’elle se concentre sur la diversité de l’émergence artistique ; ensembles, compagnies et artistes associés à la Scène nationale d’Orléans, à dominante musique, danse et cirque contemporains ; des espaces à explorer : Médiathèques et Musées d’Orléans, en cours de modernisation, monuments historiques, venelles de Madeleine, LabO… sans oublier le centre d’art qui devrait être aménagé dans la friche des anciennes vinaigreries Dessaux, en 2018 ; et les manifestations culturelles : Concours international de piano d’Orléans, Voix d’Orléans, Jazz or jazz… et de grandes manifestations que la danse pourrait électriser : les Fêtes johanniques, leur set électro, le Festival de Loire…

En attendant , pour premier voyage, on songe à réserver sa place auprès du CCN d’Orléans pour se rendre au CCN de Tours, en bus, y reprendre une nouvelle tranche de vie de Bambi, à la magie décalée. Pour la suite, un peu plus loin, on imagine un bus direction Vitry-sur-Seine, le 30 ou 31 mars 2017, pour y découvrir la prochaine création de Maud Le Pladec : Moto-Cross, présenté à La Briqueterie, centre de développement chorégraphique du Val-de-Marne, auquel la directrice du CCNO était jusqu’ici artiste associée.

En ce début d’année 2017, le flambeau artistique du CCNO transmis, on se sent en appétit. De danse contemporaine, d’écritures croisées et de nouveaux espaces.

 

VG

Les rendez-vous danse contemporaine

Orléans, CCN : http://www.ccn-orleans.com/

20 janvier 2017 : Karine Vayssettes, Immersion | 2 m3, pièce chorégraphique et performative

27 janvier 2017 : vernissage de Donnez-moi une minute, installation de Doria Belanger, 27 janvier-10 février 2017, suivi de la projection de Fase, un film de Thierry de Mey réalisé à partir de la pièce éponyme d’Anne Teresa de Keersmaeker

28 janvier : soirée au CCN de Tours : Mark Tompkins et I.D.A, Bambi Un drame familial, version tout public ; inscription jusqu’au 12 janvier

10 mars 2017 : vernissage de Le Démon du passage, installation de Pierre Coulibeuf, 10-30 mars 2017, suivi de Benoît Lachambre, A magnetic space, performance

Tours, CCN : http://www.ccntours.com/

20 janvier : Ambra Senatore et le CCN de Nantes, création de Pièces

24 janvier 2017 : Mark Tompkins et I.D.A, création de Bambi Un drame familial, version jeune public

27 et 28 janvier 2017 : Mark Tompkins et I.D.A, création de Bambi Un drame familial, version tout public

8 et 9 février 2017 : Georges Appaix et La Liseuse, Vers un protocole de conversation ?

24 février 2017 : Heure curieuse avec David Wampach : Terayama (titre provisoire)

5 mars 2017 : performances de Sophiatou Kossoko et de Francis Plisson, dans le cadre du Printemps des poètes

Orléans, Scène nationale : http://www.scenenationaledorleans.fr/

13 janvier 2017 : Marianne Baillot, Paper Less, Paper Dress

25 janvier 2017 : Thomas Lebrun et le CCN de Tours, Avant toutes disparitions

8 et 9 février : Lucy Guerin, Motion Picture

17 et 18 février : Kader Attou et le CCN de La Rochelle, Opus 14

3 mars 2017 : Anne Teresa De Keersmaeker, Rain

Maud Le Pladec

9, 10 et 11 février 2017 : création de Moto-Cross, Les Subsistances, Lyon

4 mars 2017 : Concrete, Biennale de danse du Val de Marne, Pôle culturel, Alfortville

30 et 31 mars 2017 : Moto-Cross, Biennale de danse du Val de Marne, La Briqueterie, Vitry-sur-Seine

24 mai 2017 : Concrete, Maison de la Culture, Bourges

 

 

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