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Aude Lancelin : confession d’une repentie

Dans son livre Le monde libre, couronné par le Prix Renaudot Esssai 2016, Aude Lancelin décrit la déliquescence d’un journal intitulé L’Obsolète aux heures de la gauche hollandaise. Changeant quelques noms, l’ancienne directrice adjointe de l’Obs et de Marianne livre un témoignage accablant sur la décadence d’une presse dite de gauche, sous la pression conjointe d’une pensée socialiste en panne et de l’arrivée de nouveaux actionnaires investissant dans la presse leurs excédents spéculatifs.

Aude Lancelin lors de la présentation de son livre à la librairie “Les Temps Modernes” Orléans dans le cadre des Médiatiques 2017

Le monde libre tire son titre de la holding qui regroupe plusieurs titres de presse dont le prestigieux journal Le Monde sous la houlette d’un groupe de télécom, dont le nom promet une liberté anglo-saxone à tout un chacun… Cet actionnaire, surnommé “l’ogre” dans le livre, explique le sens de son investissement quand il précise que grâce à cette carte de visite l’Élysée le reçoit dans la demi-journée.

L’essai d’Aude Lancelin qui se lit comme un roman, tant il construit à partir d’une galerie de personnages, une trame narrative digne d’une série télé, essaie de bâtir une sorte d’arbre des causes de cette mort annoncée d’une presse qui à force de croire qu’elle fait l’opinion vit dans une sorte d’effet larsen, dans une boucle de plus en plus illusoire entre son idéologie sociale libérale et son lectorat supposé de gauche. Et les causes ne manquent pas à cette décadence accompagnée par l’inexorable chute des ventes : de la sénilité du dirigeant fondateur aux nombreux “amis du journal” intouchables, mais surtout l’alignement servile sur une gauche régnante, sclérosée de libéralisme, interdit toute ouverture vers un renouveau de la pensée politique, ostracisant cette fois les “ennemis du journal”. Et bien sûr la rédaction, sans cesse menacée de réduction d’effectif par des actionnaires seulement intéressés par une presse low cost, se retrouve tétanisée dans une soumission intellectuelle irréversible au discours néo-libéral promut par ces leaders du CAC 40…

“L’éditorial étant comme la vitrine du journal, la seule chose que – dans le meilleur des cas – les actionnaires se hasardaient une fois par an à lire, les différents directeurs semblaient y saisir l’occasion de faire les beaux devant leurs maitres, exhibant leurs petits ventres réformistes en signe de soumission”.
Le monde libre
p.146

Reste à s’interroger, comme pour tout repenti, sur la posture d’une auteure qui pendant plus de dix ans vécut dans une illusion de liberté de conscience, acceptant de voir le navire couler tout en en prenant la direction, avant qu’un brusque licenciement dans toute sa violence professionnelle ne vienne réveiller son analyse critique. Mais après tout peu importe, le témoignage d’Aude Lancelin, parfois un peu vite écrit sous le coup de l’émotion, constitue un tragique mais vrai cri d’alarme sur l’asservissement d’une presse française qui se croit encore libre quand le rapport 2016 de Reporter sans Frontière a déclassé la France à une peu glorieuse 45e place (derrière le Bostwana et juste devant la Pologne) en constatant “qu’une poignée de milliardaires contrôle 90 % des médias dans le pays”.

Gérard Poitou.

Le monde libre, essai de Aude Lancelin octobre 2016 / 234 p. Éditions Les Liens qui Libèrent

Commentaires

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  1. Le fait de n avoir villipendé la presse au bout de 10 ans d activite sans murmure (qui a conduit à un poste de direction) qu après avoir été viré (e) rend l ensemble suspenct.
    Sus au liberalisme : à quel renouveau de la pensée politique est il fait référence : celui intervenu en Angleterre et USA ? Au poutinisme? Au zadisme? Au melanchonisme? Autre chose qui n existe nulle part ? Mystère !

    • À toutes ces questions, une seule réponse : lire le livre !
      Les critiques, sinon justifiées, seront au moins étayées !

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