On a perdu les indo-européens…

La conférence organisée mardi 7 mars dernier par l’association Guillaume Budée fut l’occasion de réviser une certitude bien ancrée dans nos cours d’histoire: nous descendons des indo-européens. La preuve nous en a été administrée dès le collège lorsque quelques comparaisons linguistiques entre les différentes langues nous ont suggéré de curieuses ressemblances entre l’ensemble des langues européennes jusqu’au sanscrit. Exemple: mére, mother, mutter, moder, matr (sanscrit) etc.

Jean Paul Demoule

On a depuis aussi appris l’usage dévastateur que le régime nazi a fait de ce concept pour justifier sa domination et l’extermination des races dites inférieures, car évidemment, qui dit langue originelle, dit aussi peuple originel avec une supposée conquête de la péninsule européenne et qui dit conquête dit domination et donc supériorité…

Et voilà que Jean-Paul Demoule, archéologue invité ce mardi soir, vient casser nos tranquilles certitudes quant à ces ancêtres supposés et rouvrir la question finalement non résolue des échanges linguistiques entre les peuples. Car, il faut bien le dire, ces ancêtres conquérants restent bien mystérieux, à défaut évidemment d’écrits, il n’existe aucune trace archéologique de cette civilisation, pis, on est incapable de déterminer l’aire géographique d’origine de ce proto-peuple. Toutes les hypothèses ont fleuri: steppe d’Asie, grand nord, moyen orient mais aucune n’a réussi à apporter une réponse crédible à cette question. De même toutes les formes d’arborescence, calquée sur l’évolution des espèces, et tentant d’établir une linéarité historique entre les langues se révèlent infructueuses et peu convaincantes.

Et pourtant,  la somme des travaux de recherche pour étayer cette hypothèse originelle est considérable, depuis les philologues et les linguistes du XIXe siècle jusqu’aux recherches des généticiens à l’aide des découvertes de l’ADN mitochondrial, mais la preuve de l’existence du peuple originel  en reste, depuis bientôt deux siècles, à l’état d’hypothèses contradictoires.
Et Jean Paul Demoule de s’interroger sur cette volonté scientifique qui motive tant de chercheurs  à justifier une approche historique qui demeure in fine invérifiable. Quand bien même on s’affranchisse des pires justifications au service de l’idéologie nazie, que révèle cette obstination historique à prouver l’existence d’un peuple originel ? N’est-on pas plutôt en présence d’un mythe fondateur d’une identité européenne, d’un artefact  qui prendrait prétexte d’une extension linguistique pour justifier une autre forme de domination civilisatrice ?

Gabriel Bergounioux

Reste bien sûr la question irréfutable des correspondances linguistiques, et la deuxième partie de la conférence, dans une discussion avec Gabriel Bergounioux, professeur de linguistique à l’université d’Orléans, permit d’envisager d’autres hypothèses d’explications étayée par la linguistique comparée: plutôt que de spéculer sur le génie spécifique d’une ethnie et d’une langue dominante et dominatrice, ne devrait-on pas rechercher d’autres formes d’échanges linguistiques, basés sur les échanges commerciaux voir religieux, ou liés aux grandes migrations et au métissage ? En d’autre termes, trouver un autre modèle historique dans les relations entre les sociétés humaines que la domination et l’invasion guerrière ?…

À quelques semaines d’une manifestation organisée par la ville, intitulée les Voix d’Orléans, sur le thème des “frontières”, voilà en tout cas, une approche historique qui stimule notre réflexion !

Gérard Poitou

http://www.bude-orleans.org/

 

 

 

 

Commentaires

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  1. Et dire que l’on débat toujours en France de la “pureté de la race” et qu’on dresse encore en Europe des murs et des clôtures de barbelés pour faire barrage aux migrants !

    Allons tous voir le documentaire “Un Paese Di Calabria”.
    C’est moins “intellectuel” que MM. Demoule et Bergougnoux mais beaucoup plus rassurant sur la nature humaine et les “bienfaits” du brassage des peuples dans l’Histoire !

  2. Bonjour,
    il en va de même – à mon sens – pour cette morale judéo-chrétienne qui nous structurerait – remarquons qu’un ignorant sauvage ne se conduit pas sauvagement…
    Pourtant le contenu de nos rêves (correctement traduits) a un tel ancrage moral qu’il conviendrait (après s’être mis en mesure de constater cela) d’admettre que, tout bien considéré, les religions – sur ce point – ne sont que des « règlements de manœuvre » comme le disait Laborit.
    La science, qui est souvent sujette à de telles révisions ; mérite-t-elle, toujours, le nom de science ?

  3. Faut pas non plus tomber dans l’excès inverse des nazis. L’existence d’indo-européens n’est pas incompatible avec des échanges interculturels voire à l’absence de conflit (encore que la nature humaine est ainsi faite et ne date pas d’hier…). Vu qu’il y a 10000 ans l’Europe (version large) était peuplée d’une poignée de tribus nomades de quelques 10e de milliers d’individus grand max… Pourquoi pas une seule population non homogène mais avec échanges se baladant entre atlantique et vallée de l’indus ? C’est une belle histoire quoi qu’on en dise. Le mythe de la Tour de Babel revisité – même si il s’agit de sémites en l’occurrence. L’occident vient d’ailleurs surtout de l’entre deux fleuves irakiens.

  4. Au risque de passer pour l’empêcheur de tourner en rond, il faut tout de même savoir que Jean-Paul Demoule est ultra-minoritaire dans la communauté scientifique, et que la découverte de migrations extrêmement importantes en provenance de la Steppe Pontique il y a 5000 ans par le biais de l’analyse de l’ADN ancien, a conduit à revoir complètement la question de la diffusion des cultures indo-européennes, pour désormais privilégier la diffusion démique, par remplacement partiel des populations antérieures (voir notamment l’étude de Haak en 2015 publiée dans Nature). La dernière étude sur la diffusion de la culture Campaniforme (en cours de publication) démontre le remplacement de populations entières d’Europe de l’Ouest par une migration venue d’Europe Centrale et à forte composante Steppique (40 à 50% dans ces génomes) intervenue vers 2500 Av JC. Cet apport migratoire a conduit à une modification trés importante du génome des Britanniques postérieurs qui descendaient à 90% de cette population d’Europe Centrale. Un faisceau d’indices tendent à démontrer que ces populations originaires des Steppes (Céramique Cordée et Campaniformes) ont diffusé les langues Indo-européennes en Europe Centrale, de l’Ouest et du Nord à partie de la Steppe Pontique. Cet apport Steppique, correspondant aux génomes analysés d’individus de la culture Yamna (Kurgans) est aussi un signal génomique déterminant dans toutes les populations indo-européennes modernes, et forme d’ailleurs un gradient en Inde: les castes élevées ont un pourcentage de cet apport génétique nettement plus important que les castes inférieures, et les populations indiennes ne parlant pas les langues indo-européennes ont un pourcentage plus faible. Il n’y a donc plus guère de doutes désormais sur le fait que les langues indo-européennes se sont diffusées par vagues migratoires à partir d’un foyer originel, probablement situé dans la Steppe Pontique (ou à proximité immédiate).

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