Yves Michaud : « La France vit une crise de la communauté politique »

Agrégé de philosophie, se revendiquant de la gauche libertaire, ce spécialiste de philosophie politique et d’esthétique travaille depuis longtemps sur la violence. Il est l’un des fondateurs de l’Université de tous les savoirs et a été pendant dix ans le directeur de l’École nationale des Beaux-Arts. Dans son dernier essai Citoyenneté et loyauté (éditions Kero), il rappelle que la citoyenneté ne se résume pas à la nationalité, aux droits qu’elle donne mais qu’elle implique aussi une participation à la vie de la cité, en allant voter lors des consultations électorales, en adhérant à une association, à un syndicat ou encore à une formation politique. C’est aussi au quotidien des comportements, politesse, respect des règles, des biens et des personnes.

Yves Michaud

 Mag’Centre : Alors que beaucoup la disent malade ou bafouée, la démocratie ne s’est jamais aussi bien portée, dites-vous ? 

Yves Michaud : Avec les multiples formes de représentation et d’expression actuelles, je ne considère pas que la démocratie soit en crise. Le mot démocratie vient du grec démos, le peuple. Or, à l’heure actuelle, en France du moins, partout le peuple a la parole : dans les manifestations de rue, sur les places publiques, dans les sondages, sur les réseaux sociaux, dans les médias, à travers les partis populistes qui parlent en son nom et les partis installés qui prétendent le raisonner. Je dis seulement qu’avant la question de la démocratie, il y a d’abord la question de la communauté politique. Celle-ci peut être organisée de plusieurs manières y compris de manière non démocratique comme le font R.T. Erdogan en Turquie et V. Poutine en Russie où il y a une communauté politique solide mais pas de démocratie. Aussi, je pense qu’en France  on vit une crise de la communauté politique bien plus qu’une crise de la démocratie. Être citoyen ce n’est pas seulement avoir une carte d’identité.

Mag’Centre : Nous n’avons donc plus conscience de ce que recouvre, demande et exige la citoyenneté ?

Y.M. : Oui. Pour nombre de personnes être citoyen, c’est avoir une carte d’identité et un numéro de sécurité sociale avec les droits qui en découlent. Comme vous recevez automatiquement votre nationalité à votre naissance, vous ne mesurez pas les obligations qui vont avec. On naît citoyen dans un état providence sans se dire que cela nécessite un engagement réfléchi. De plus, on est dans des sociétés de brassage, de plus en plus mobiles, avec des migrants, des immigrés de plusieurs générations. Aussi l’appartenance à une communauté politique bien déterminée est beaucoup moins forte qu’avant lorsqu’on ne bougeait pas trop. Les populations ne se mélangeaient pas comme aujourd’hui.

Depuis plus d’une décennie les gouvernements, de droite comme de gauche, se sont employés à  acheter la « paix sociale » à coups de mesures catégorielles en transformant l’État-providence en supermarché pour consommateurs de droits. On a, à l’inverse de ce qui était recherché de bonne ou de mauvaise foi, pulvérisé la notion d’égalité en la customisant comme un tee-shirt. Chacun se présente au guichet de l’État-providence pour obtenir « ce à quoi il a droit » selon sa catégorie. De « personnes ayant en commun des droits », les citoyens sont devenus des consommateurs de prestations qui se retrouvent jaloux et en compétition dans la queue des « ayants droit », resquilleurs compris.

Mag’Centre : Il est donc urgent et nécessaire de dissocier citoyenneté et nationalité ?

Y.M. : Complètement même si dans les faits on ne peut pas. Car être citoyen c’est être citoyen français, anglais ou saoudien. Mais pour moi, la citoyenneté n’a rien à voir avec la nation. Elle est davantage liée à la communauté politique avec laquelle on est. Moi par exemple, je me sens citoyen républicain. Je suis incapable d’être un citoyen saoudien. D’ailleurs, il y a plein de pays où je ne veux pas aller car je ne reconnais pas leurs principes politiques. La nationalité est une chose, la citoyenneté en est une autre. Cette dernière ne peut être que voulue et construite. Elle requiert plus que la simple présence « sur place » : elle exige la loyauté et la reconnaissance des règles de la société  dans laquelle on souhaite vivre.

Mag’Centre : La nationalité n’a donc plus autant d’importance que la citoyenneté ?

Y.M. : Oui. C’est pour cela que je suis en désaccord  avec tous les penseurs de l’identité nationale. Je ne suis pas contre l’identité nationale mais aujourd’hui à l’intérieur d’un pays, il y a tellement de gens différents culturellement que si on leur demande juste une identité nationale, on n’y arrivera pas. En revanche si on leur demande d’avoir une identité républicaine, qu’il soit noir, bachi-bouzouk, blanc, jaune, il suffit qu’ils adhèrent non à Astérix et à Obélix, à la colonisation et à tout le tremblement mais simplement aux principes de la République.

 Mag’Centre : Est-ce à dire que nous devons réapprendre la citoyenneté ?

Y.M. : Je le crois. Reconstruire la citoyenneté, c’est revenir aux idéaux d’engagement du citoyen de la République, créer les conditions d’une nouvelle loyauté, d’une citoyenneté voulue, engagée et non pas passive et consommatrice de droits et de bénéfices. On dira que c’est plus facile à dire qu’à faire. Cela devra faire l’objet d’un enseignement simple, gradué, obligatoire et vérifié par des tests continuels et appropriés durant toute la scolarité de tous les enfants jusqu’à seize ans. Et je le dis de façon très nuancée même si, pour l’heure, l’enseignement est une pièce maîtresse défaillante de notre système. Car les moyens y sont, les profs sont plutôt bons. C’est la structure globale  et l’idéologie du ministère qui sont absolument catastrophiques.

Il faut être gentil avec tout le monde, donc pas d’émulation et de sélection. Au nom de l’égalité, Il faut amener tout le monde au niveau zéro. Pas plus de respect de l’obligation scolaire, du coup il y a un absentéisme extraordinaire. Et là-dessus, on dit enseigner des programmes qui ne sont pas enseignables. C’est complètement anormal avec les moyens qu’on y consacre, qu’on sorte des enfants en fin de troisième, analphabètes, totalement antirépublicains, complètement allumés au niveau religieux… Ça veut dire que le système ne fait pas son travail.

Mag’Centre : Vous n’êtes donc pas satisfait de l’enseignement civique dispensé actuellement ?

Y.M. : Il est beaucoup trop compliqué. De plus, Il s’est surajouté dans nos sociétés toute une sorte de bienveillance, de laxisme, de laisser-aller. Et de fil en aiguille vous avez des gens qui attaquent la police, qui tiennent des zones de non droit. Je ne suis pas partisan de l’ordre mais quand vous avez des Zones à défendre (ZAD) et autres zones de non droit, ce n’est plus la République. Cela s’appelle des territoires perdus.

Notre-Dame-des-Landes, c’est quoi ? C’est une zone de non-droit. La police ne peut pas intervenir. Et les décisions de justice non respectées. C’est comme les Tarterets. Il faut une éducation civique aux valeurs de la République.

 Mag’Centre : Que demande la citoyenneté civique ?

Y.M. : Pour moi, il n’y a pas de citoyenneté sans engagement civique. Aujourd’hui, avec nos armées professionnelles, cela ne passe plus par le service militaire. Il faut donc un engagement civique, intellectuel et volontariste. Il doit y avoir une instruction civique très simple. Et il ne s’agit pas d’apprendre le nom des sous-préfectures. Je défends une éducation civique aux valeurs de la république, un service civique, et une prestation de serment avec des sanctions accompagnant la violation du serment .On ne peut pas être citoyen si on n’est pas loyal. Car une vraie citoyenneté exige la loyauté aux valeurs de la République. Je veux réhabiliter le concept de loyauté.

Propos recueillis par Françoise Cariès.

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