Chambord : fin de règne, à la française

(c) L. de Serres.

« En vérité, Molière, vous n’avez encore rien fait qui m’ait plus diverti, et votre pièce est excellente ». Voilà ce que Louis XIV souffla paraît-il à Molière, à la fin de la deuxième représentation du Bourgeois Gentilhomme à Chambord en 1670.

Trois siècles et demi plus tard, on rejouait une pièce au même endroit : le roi, ses courtisans (et courtisanes), hobereaux et seigneurs du cru, et le Tiers état invité pour l’occasion à fouler le gravier tout neuf de jardins ordonnés au cordeau… Le cinquième et dernier acte d’une tragi-comédie – un quinquennat – dont on rirait volontiers de bon cœur, si elle ne présentait pas le pathétique d’une fin de règne, et toutes les incertitudes qu’elle génère.


Dimanche 19 mars, jour du Seigneur (pendant que les fillonistes étaient à la messe, et les hamonistes au palais omnisport), le Président de la République François s’est livré à un exercice somme toute classique de la vie politique française : une inauguration. Le Général disait avec ironie : « inaugurer les chrysanthèmes ». Ce fut plutôt celle des arbustes des bordures de ces si beaux jardins à la française du château de Chambord, réalisation qui va faire parler d’elle dans le monde entier, un an après les inondations qui donnèrent au château l’image d’une lagune vénitienne.

Si Chambord était une femme, elle serait brune et lascive, aux cheveux longs éparpillés sur un lit d’arbres, d’étangs et de sous-bois giboyeux aux fougères abondantes. Elle sentirait la fraîcheur des bourgeons prêts à éclore, et le parfum des bruyères délicatement relevé par les brumes. Dimanche 19 mars, dernier jour frisquet de l’hiver et veille d’un printemps qui s’annonce aussi incertain que le fard des courtisanes, les femmes étaient bien là, elles aussi, auprès du monarque républicain, suivi  des habituels courtisans. Leur nombre s’étiole mais ils se pressent et murmurent sur son passage avant qu’il ne soit trop tard : « Sire… Marly ? ». Même les journalistes – scribouillards de Lutèce, péquenauds de province et pamphlétaires en rupture de ban – se font rares autour de lui : les mouches ont changé d’âne, comme on dit avec trivialité qui ne sied pas à la magnificence des lieux. Un autre roi-monarque républicain, amateur de chasses en royale compagnie ibérique disait : « qui n’a pas vu un levé de soleil au petit matin à Chambord, n’a rien vu ». On pourra dire désormais : « qui n’a pas vu la fin du règne de François de Hollande aux jardins à la française de Chambord, n’a rien vu ».

Et qu’a-t-on vu, au fond ? Finalement pas grand-chose, si ce n’est les sourires un peu crispés des invités triés sur le volet, dans les pas du roi-président. Mais cette légère crispation n’était-elle pas due au méchant petit vent de nord-est qui soufflait des grands arbres, là bas, au loin ? À peine a-t-on vu les parterres semés des milliers de plantes, arbres, arbustes, rosiers et d’une pelouse qui pour l’heure ressemble encore un peu à la terre battue d’un court de tennis. Ce fut plus sonore que visuel : des « ah ! » et des « oh ! » admiratifs, contemplatifs – jouissifs ? – que les plumitifs cités plus haut consignaient dans leurs calepins, avant de se demander dans quel sens les publier. Puis on discourut sur la beauté du patrimoine et des œuvres d’art, osant en filigrane un parallèle entre Palmyre et Chambord ; louant les hommages du philanthrope mécène américain, grand magnat de la finance spéculative. Qu’importe le flacon…

Enfin, le ballet des berlines sombres aux vitres teintées fit à nouveau crisser le gravier de la cours de Chambord. Au revoir, Monsieur le Président, Madame la ministre. On se retrouvait là, un peu groggy  mais une coupe de champagne “Napoléon” en main, qu’une dame pris pour du mousseux devant un serveur en livrée médusé.

Après le ballet des berlines, plus tard dans la soirée, les jardiniers ont sûrement joué du râteau. Et le rideau tomba sur la scène de ce théâtre chambourdin, où l’on joua une dernière tartufferie digne de Molière. « Le plus souvent l’apparence déçoit, il ne faut pas toujours juger sur ce qu’on voit ».

Lucien Jondrette.  

Commentaires

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  1. Vous avez l’art de raconter de belles histoires, mais vous vous trompez de cible puisqu’il s’agit là de faire du journalisme.
    Vous avez une certaine plume et une plume certaine, mais pourquoi ne pas aller là où les autres ne vont pas ?
    Vous avez le talent de la jeunesse, mais pourquoi suivre ces presque retraités de la politique ? Pour la coupe de champagne ?

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