Cinémas à Tours : « La guerre des trois » aura-t-elle lieu ?

Du jamais vu. En 2018, le cinéphile tourangeau, tout au long de sa seule ligne de tram, pourra choisir entre 36 écrans de cinéma. 7 354 places au total entre les CGR, Les Studio et CinéLoire, quand ce dernier aura pris place dans le quartier Méliès de Tours Nord. Deux géants, un petit. La guerre des trois aura-t-elle lieu ?

Le futur multiplexe de Tours-Nord

Un million cinquante-huit mille. C’est le nombre d’entrées cumulées dans les salles tourangelles. Ces entrées, réparties sur 52 700 séances, ont généré dans les dix millions d’euros de recettes. Il ne faut pas chercher bien loin la raison de l’implantation d’un nouveau complexe de cinéma à Tours Nord. Les travaux sont lancés et mettent fin au marathon des recours administratifs déposés par les établissements tourangeaux et les associations du cinéma de la ville contre le CinéLoire du groupe Davoine.

L’entente cordiale

La ville a toujours cultivé une forte identité du septième art. Dans les années 80, âge d’or du cinéma de la capitale de Touraine. une petite dizaine de salles se partageaient les affiches. Jean-Claude Joulin, le fondateur de l’association Ciné off, se souvient : « Les gens allaient au cinéma pour les films, certes, mais surtout pour l’atmosphère des salles. Chacune avait une personnalité. Dont les mythiques Olympia et Rex ». Les années 90 ont par la suite mit un terme au cinéma de proximité avec l’implantation massive en France des multiplexes, inspirés de la mode hollywoodienne. Au programme ? Pop-corn et soda pour accompagner les blockbusters outre-Atlantique, le rêve américain.

Aujourd’hui, on compte trois établissements dont deux en centre-ville. Si les scores de fréquentation sont bons, c’est que les salles ont su se partager l’offre de la myriade de films qui sortent chaque année. On peut regretter « l’identité » des salles jadis, mais les trois cinémas ont à cœur de se partager les rôles et laissent la part belle aux programmations, pour tous les goûts. « Les Deux Lions se concentrent sur les films commerciaux, le CGR Centre sur les films d’auteur et la science-fiction en version originale et les Studio se tournent vers le cinéma Art et Essai », explique Adrien Gacon, gérant du cinéma CGR Centre. Pierre-Alexandre Moreau, président de l’association des Studio, reconnaît que son concurrent de longue date n’a jamais été un réel problème : « CGR est très fairplay. On se partage les films intelligemment, chacun dans son domaine de compétence. »

Transformers et François Ozon

« Se partager les films », voilà le dilemme. « Comme pour les Studio, nous aurons un problème d’accès aux pellicules », explique Jean Claude Joulin de Ciné off, association qui diffuse dans une trentaine de communes en salles fixes ou sur un circuit itinérant. « Les distributeurs sont maîtres de l’affectation de leurs films dans les cinémas. Il est évident que les salles qui leur rapporteront plus seront privilégiées. » Les copies se font rares et font l’objet de concurrence sévère entre les exploitants. « Mon grand drame, c’est que je me retrouve entre le premier complexe de France du groupe CGR, les Deux Lions, et le premier cinéma associatif de France, les Studio », ironise Adrien Gacon. Ce tiraillement lui a valu une petite déception : se voir passer sous le nez un des grands succès de cinéma de l’année, Lalaland. « Autant dire que dans ces cas-là, sans faire une semaine à blanc, la fréquentation est en baisse. »

Lise Davoine, héritière de l’empire CinéAlpes de sa grand-mère, ne cache pas sa volonté d’obtenir les copies mises à disposition. Le nouveau complexe de Tours Nord ne compte pas s’interdire la programmation la plus large possible, « de Transformers à François Ozon », s’amuse Adrien Gacon. « Elle veut bien laisser aux Studio les films de moins de 400 copies », continue Pierre-Alexandre Moreau, « autant dire les films qui ne l’intéressent pas. Pour caricaturer, c’est le film Bulgare qui n’attire pas les foules. Ce que l’on veut, pour notre établissement, c’est une garantie d’obtenir une copie des films porteurs comme les Woody Allen et les Tarantino. » Le cinéma indépendant de la rue des Ursulines passe aux alentours de 500 films par an. Les quarante premiers représentent la moitié des entrées. « Une telle concurrence agressive pourrait faire perdre 20% des entrées. Dans les chiffrages des cabinets d’audit, l’estimation de la perte est de 300 000 euros par an. C’est absolument énorme pour nous. »

Un goût de déjà-vu

Les inquiétudes naissent et semblent bel et bien fondées. « On me rétorque souvent qu’il n’y a rien à craindre », regrette le président des Studio. « On a un public fidèle, certes, mais les gens voudront aller voir les films. Si nous ne sommes pas en mesure de les proposer, ils ne viendront pas chez nous. » Si Pierre Alexandre Moreau a des raisons d’appréhender l’implantation du géant Davoine dans le nord de la ville, c’est qu’il a mémoire l’exemple d’autres villes françaises en proie aux mêmes maux. Dijon a notamment connu la disparition de son cinéma indépendant impuissant face à la machine CinéAlpes. Mais c’est surtout Brest qu’il a en tête. Dans le port le plus éloigné de France, le groupe Davoine ouvre son deuxième établissement et fait face aux multiples recours des petites salles dont un certain… Studios cinéma. Dans le Finistère l’histoire se répète comme un mauvais film et Pierre-Alexandre fait part de son soutien auprès de ses collègues bretons. « On est solidaire auprès des Studios de Brest contre Davoine. Derrière, ce n’est pas juste une salle qui ferme, ce sont des films qui ne seront pas vus. Je prends souvent l’exemple des Tarantino. Aucun des cinémas commerciaux ne les passaient à une époque. Ce sont les petites salles qui ont contribué à son émergence en Europe. Si demain il n’y plus de cinéma indépendants pour montrer une cinématographie alternative, ce sera très compliqué pour les réalisateurs de percer. C’est un vrai enjeu au-delà de nos salles. »

Ripostes

Afin de se préparer au mieux à l’arrivée de Davoine, les Studios ont alors pris les devants et ont commencé leur révolution. « La salle une va être entièrement refaite avec des nouveaux sièges avec un niveau de confort supérieur. Nous installons aussi les branchements pour organiser des séances en immersion. »

Du côté de la gare de Tours, Adrien Gacon se dit serein et ne compte pas changer la politique qu’il tente de mettre en place depuis cinq ans maintenant. « Il y a tellement de possibilités qu’il ne faut pas se priver. Peu importe le nombre de cinémas sur la ville. J’obéis à mes envies de cinéphile sinon on est vite tenté de baisser les bras. CinéLoire, ce n’est pas le seul concurrent. Il y a la VOD, Netflix, le streaming, le téléchargement. Il faut accepter cette adversité et c’est à nous, les salles obscures, de faire des propositions. On doit se réinventer et rester ce lieu de partage. » Depuis deux ans, le jeune directeur est force de proposition afin de donner à son cinéma une dimension de proximité et d’échange comme pourrait l’être un cinéma indépendant. « Je discute régulièrement avec les gens sur les réseaux sociaux et mesure les attentes. » C’est dans cet esprit d’initiative qu’il a organisé le festival Pixar en juin dernier, une bataille de deux ans depuis l’élaboration du projet jusqu’à la rencontre avec Disney pour les droits et objets dérivés. Un succès. « Dans le long terme, pour se distinguer des autres, j’aimerais orienter la programmation vers les classiques, ceux que les jeunes générations n’ont pas eu l’occasion de voir au cinéma. » A demi-mots, un Fight Club devrait renaître sur les écrans dans les prochains mois.

L’arrivée du groupe Davoine dans les terres tourangelles n’a pas fini de faire parler d’elle. Les différents acteurs ont prévu de rencontrer une médiatrice du CNAC (Commission nationale d’aménagement cinématographique) afin de trouver un compromis autour des débats sur les programmations et des distributions de copies. « Auquel cas, nous bataillerons chaque copie pour prouver que les Studio sont tout à fait légitimes d’en être détenteurs », assure Pierre-Alexandre Moreau.

Du côté de l’association de Jean Claude Joulin, on compte sur la fidélité du public aux salles atypiques que l’équipe propose. Mais un regret subsiste encore. « Nous avions proposé aux Studios une collaboration pour ouvrir un cinéma associatif avant qu’il ne soit question de CinéLoire. » Sans suite. La Fontaine de conclure, face aux difficultés que rencontrent les petits face aux grands : « Toute puissance est faible, à moins que d’être unie. »

Henry Girard

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