La valse des préfets

Le départ du préfet de la région Centre-Val de Loire suscite ces jours-ci à Orléans des réactions qui interrogent sur la nature de ce haut fonctionnaire territorial et sur son lien avec les populations de son ressort territorial. Comment un représentant de l’État et du gouvernement, par essence extérieur à la région , éphémère et profondément politique, peut-il parfois susciter gratitude pour son dévouement à l’intérêt public et même faire consensus ?

Le préfet, héritier des “césars de la décadence”

Le préfet Nacer Meddah (2e en partant de la gauche), lors de l’inauguration d’une grande enseigne de mobilier et d’équipement domestique en août 2016.

Administrateur unique du département, crée par Bonaparte pour incarner en province la volonté nationale, le préfet a longtemps souffert de sa double origine impériale – sa dénomination romaine et son rôle dans la centralisation napoléonienne – ou pour reprendre la formule vengeresse de Jules Ferry, opposant républicain à Napoléon III, d’héritier des “césars de la décadence “.

 

 

 

Amadouer les notables et faire de bonnes élections

Les élus et responsables d’administration à l’écoute du préfet sur le départ.

Ce jugement sévère peut surprendre aujourd’hui où les préfets sont respectés pour leur utilité dans la défense de l’intérêt général, mais il faut ici se remémorer l’histoire d’une institution vouée sous les monarchies censitaires, avant l’établissement du suffrage universel masculin en 1848, à la préservation de la domination des notables, aux mondanités du bal orchestré par la préfète et aux conflits de préséance avec le général l’évêque et le procureur du chef-lieu.
Les prémisses de la décentralisation ajoutent à ces tâches au cours du XIXe s. la mission de tutelle sur les municipalités, du conseil préventif aux sanctions pour irrégularités, et les progrès du principe électif installent paradoxalement comme critère d’évaluation des préfets leur capacité à “faire de bonnes élections “, comprenez assurer, par leurs pressions sur les fonctionnaires, la victoire des candidats officiels de l’administration. Précisément, les notables étant, à partir de 1830, élus et non plus nommés, il appartient au préfet de dialoguer avec eux, d’écouter et de relayer leurs doléances à Paris, d’accommoder la norme nationale pour la rendre acceptable localement. L’influence des grands élus, maires des chefs-lieux d’arrondissement et Président du conseil général, devient d’autant plus menaçante pour le représentant de l’État que le cumul des mandats s’installe pour deux siècles, plaçant le préfet dans une dépendance pour sa carrière.

Faire carrière au sein du corps. L’ordre et le mouvement

En parallèle, en dehors des périodes de crise, de changement de régimes constitutionnels qui provoquent de sévères épurations du corps préfectoral, des mouvements périodiques de personnel s’instaurent, à la guise du gouvernement, mais en tenant compte des souhaits formulés selon une hiérarchie des postes d’abord implicite : la proximité de la capitale fait de Chartres et d’Orléans des havres désirés, et des modestes sous-préfectures berrichonnes des “postes de début” de carrière.

Stimuler, encourager, porter

Le préfet du Loiret et de la région, au chevet des sans abris en janvier dernier.

Avec la révolution industrielle et la démocratisation parlementaire, le préfet est de plus en plus l’incarnation du Progrès et du dialogue dans chaque département. Armé d’outils statistiques sur la démographie et l’économie de son territoire, il encourage et rapporte régulièrement à Paris sur les projets, les réalisations et “l’état d’esprit des populations “, en sondeur avisé.
La mise à bas de la République en juillet 1940 met en place l’envers de ce modèle : l’autocratie préfectorale sans dialogue avec des élus, et dans un cadre élargi à la région par les besoins du rationnement et de la répression raciale et idéologique, la traque des Juifs et des Résistants.
Ce repoussoir absolu du préfet régional de Vichy est toutefois ambigu. Les difficultés de la Libération plaident pour le maintien d’un cadre plus adapté à la modernité que l’exigu département, mais il faudra attendre la Ve République pour voir progressivement surmontée la “malédiction de la région”.

Panthéon régional : Moulin et les autres

Le Loiret puis la région Centre-Val de Loire ont connu de nombreux grands serviteurs de l’État, de Maret, frère du secrétaire des consuls, à Nacer Meddah : le baron Talleyrand, cousin du “diable boiteux”, et le vicomte de Riccé sous la Restauration, le républicain Pereira en 1848 et à nouveau en 1870, victime de l’occupation prussienne, Louis Lépine à Châteauroux ou Pierre Sudreau à Blois.
Mais dans ce Panthéon régional, la première place revient naturellement au “préfet résistant “, celui qui dès le 17 juin 1940 à Chartres refuse l’ignominie nazie avant d’incarner l’unification de la Résistance dont il sera le Carnot et le martyr : Jean Moulin.

Marche républicaine

Nacer Meddah (archives Magcentre).

En définitive, si le départ de Nacer Meddah est bien à saluer, ce n’est pas pour avoir été un “préfet de la diversité ” – pourquoi pas, tant que l’on y est, un ” préfet musulman” pour reprendre la fautive formulation de Nicolas Sarkozy – mais pour avoir été un grand serviteur de l’État, à l’écoute de chacun. En quelque sorte, pour avoir démontré en marchant que la République, cela marche !

Pierre Allorant.

 

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