La casse des locales de France 3

Le 1er janvier 2018, les locales de France 3 disparaîtront. L’annonce a été faite par Région aux représentants du personnel courant septembre. 

C’est un coup de tonnerre dans un ciel d’été. La transformation des métiers et des pratiques est en cours dans l’Entreprise France 3 qui se préparait tranquillement au virage numérique, le “global média”. Les implantations locales avaient toute leur place dans cette conquête grâce à son maillage territorial. Les salariés anciens et nouveaux étaient prêts à s’engager pour relever ce défi. 

Un journaliste de la locale se jette à l’eau. Le village est inondé. Le reportage est diffusé le soir même dans une édition locale de 6 à 7 minutes. Rien à voir avec la grand-messe du 20h. Les journalistes choisissent les sujets de proximité comme des localiers de la PQR (Presse Quotidienne Régionale. La vie quotidienne devient l’événement. Dans certaines régions, l’audience de ces journaux dépasse celle des éditions régionales. Pour les équipes des locales, les sources sont les publics. Cette situation exige transparence, discernement et précision. 

Un savoir faire indiscutable

Plus de 200 employés travaillent actuellement dans ces éditions souvent départementales : des équipes de 10 à 12 personnes en moyenne, des rédacteurs, des JRI, des monteurs et des assistantes d’édition. Les contenus des journaux sont choisis et fabriqués localement. 

Depuis 25 ans pour les premières, 15 ans pour les plus récentes, les locales ont développé un savoir faire indiscutable. Les équipes travaillent au plus près des populations. Elles ont constitué un réseau de contacts étroits et privilégiés qui alimente souvent le traitement régional et national des actualités. Elles sont des références dans le suivi des événements. Elles sont devenues le symbole d’une identité locale forte, la mer, la terre, le fleuve, la montagne, la langue, le quartier.

Un choix politique et éditorial, une culture d’entreprise, une fierté, leur différence.

En janvier 1994, Tours Soir, première locale de France3 est regardée par près d’un tourangeau sur 2, très loin devant TF1, avec 46,3% de part de marché.

Aujourd’hui encore, le 19/20 est souvent leader sur sa tranche – 2,6 millions de téléspectateurs ce lundi 25 septembre. Dans ce rendez-vous d’information, la part d’audience des régions et des locales est substantielle. M6 qui avait tenté dans les années 90 de concurrencer le service public avec son 6 minutes départemental, a renoncé à poursuivre son expérience. 

Devant un tel succès d’audience, les élus locaux ont toujours été bienveillants et respectueux malgré leurs inavouables arrières pensées politiques. Les collectivités territoriales ont engagé des investissements. En Dordogne, Germinal Peiro le président du conseil départemental rappelle que sa collectivité a déboursé un million d’Euro pour pérenniser l’antenne de France3 Périgords. 

France 3, de près on se comprend mieux !

Derrière se slogan, 10 belles années pour les locales. France 3 est enracinée dans les territoires, loin du tropisme de la rédaction parisienne qui lutte pour sa survie dans le paysage médiatique parisien. 

Jean Pierre Cottet, Directeur de l’antenne, 1994 :

“D’abord la proximité. Nous allons progressivement augmenter le nombre de nos éditions locales, nous allons progressivement insérer des pages départementales là où il n’y a pas encore d’édition locale. N’est-ce pas la vocation première de France3 d’être au service de l’information locale et de la vie quotidienne des français ?” 

Cette année-là, Christian Dauriac, Directeur régional France3 Île de France-Centre était fier du lancement de Tours-Soir et de l’adhésion des équipes locales. Il rêvait alors de lancer sa télé métropole à Paris. L’expérience de Tours était un succès. Elle servira de modèle à toutes les autres. De faire valoir à ses concepteurs.  

Xavier Gouyou-Beauchamps, Directeur Général de France 3, écrit en mars 1995 :“France 3 offrira plus d’images des régions, plus d’informations locales. Elle poursuivra son parcours au service d’un large public, cultivant la proximité et la curiosité.”

Dans le même mensuel d’information interne, un journaliste anonyme est cité : “La vraie décentralisation, c’est concevoir du programme local au plus près de l'”âme”locale. “

Rémy Pflimlin, en septembre 2004 : “Notre mission… est de nous adresser à tous les publics et notre vocation est d’être créateur de lien entre toutes les communautés de notre zone de diffusion” 

En octobre 2006, la communication officielle :“L’information locale représente la forme la plus aboutie du maillage de proximité de France3, grâce à des équipes ancrées au plus près des réalités de leur zone de couverture”, qu’elle soit urbaine ou de pays”.

Du coin de la rue au bout du monde

Après.20 ans d’information de proximité depuis la création du 19/20 en 1986, c’est un réseau unique en Europe qui est créé. 

95 implantations en France, 24 rédactions régionales, 37 éditions locales, 52 bureaux décentralisés. IV3 (InfoVideo3), une banque d’images et la coordination des régions, échange 42000 vidéos en une année. Plus de 300 reportages sont tournés par jour. 

Les 37 locales en 2006 : Strasbourg, Mulhouse, Bordeaux, Bayonne, Pau, Périgords, Limoges, Poitiers, La Rochelle, Brive, Nancy, Metz, Reims, Ardennes, Marseille, Nice Toulon, Lille, Boulogne, Le Havre, Rennes, Nantes, Le Mans, Brest, Orleans, Tours, Berry(1), Lyon, Grenoble, Clermont-Ferrand, St Etienne, Montpellier, Perpignan, Nîmes, Quercy-Rouergue (1), Albi, Toulouse. 

(1) : locales bi-départementales 

Chaque implantation locale est une plateforme au service des autres éditions de la chaîne. Elle est même source de revenus pour les équipes des chaînes concurrentes qui souhaitent l’utiliser pour ses propres éditions quand l’actualité l’impose (faits divers, procès, sport, invités …)

L’information sur France 3 était conçue en cercles concentriques,  

Exemple 1, un accident de la circulation 

-niveau local : circonstances et bilan

-niveau régional : perturbations et itinéraires bis

-niveau national : mise en perspectives sur l’accidentologie

Exemple 2, chutes de neige.

Niveau national, position et évolution d’une vague de froid, niveau régional, la situation dans le massif, niveau local, un village isolé.

Et pourtant, malgré cette cohérence éditoriale revendiquée et assumée par tous les personnels, la direction de France 3 a sans cesse hésité pour l’exposition de ce bijou à l’antenne. Une heure de diffusion jamais stabilisée  en ouverture et/ou en fermeture de tranche ! 18h41’38” puis 18h49’12” !

En milieu de tranche pour relancer l’info nationale en perte de vitesse., un habillage changeant : Toutimages puis présentateurs. 

Générique modifiable, une réception limitée , blocage de la diffusion vers les satellites et autres box internet.

À Rodez, le signal a été volontairement dégradé pendant 5 ans !

Les pétitions circulent

Tous ces dysfonctionnements n’ont pas entamé la fidélité des téléspectateurs qui avec tendresse ou nostalgie citent spontanément l’ancien sigle FR3 pour désigner la chaîne des régions. Surtout dans le monde rural !

L’émotion est grande dans l’Entreprise France 3. Les récentes mesures de restrictions budgétaires ne sont pas suffisantes pour expliquer cette stratégie. Depuis près de 10 ans, les directeurs régionaux comme l’ancien syndicaliste Gérard Vallès ne cachaient pas leur impatience pour se débarrasser des locales dans leur course à la baisse des ETP, Équivalents Temps-Plein. 

La mobilisation des personnels est forte. Des pétitions circulent dans les régions. Des élus locaux les soutiennent. Des téléspectateurs désolés se manifestent sur les réseaux sociaux.

Coïncidence ? La fermeture des locales est annoncée alors qu’un réseau de télés locales privées se constitue. 

Philippe Voisin

Commentaires

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  1. Nous pourrions défendre les “locales” si France 3 n’avait pas des œillères conduisant à ne couvrir que ce qui lui plait: se portant souvent pâle sur des “manifestations” festives, musicales et culturelles trop “populaires” ou pas assez “élitistes” à ses yeux !
    L’esprit et le fonctionnement de France 3 est à réformer en local comme en régional pour en faire un média que les citoyens s’approprieront jusqu’à être prêts à se battre pour le conserver !
    On n’en est cependant pas là et il faudra probablement que les locales meurent pour mieux renaîtrent demain et trouver leur place dans le paysage audiovisuel de nos métropoles et de nos régions ?

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