Le moment Macron : un rendez-vous de l’histoire

Comme les Rendez-vous de l’histoire de Blois, les rencontres avec les ouvrages de Jean-Noël Jeanneney sont régulières, attendues et fécondes. Après nous avoir donné les Dernières nouvelles du Tigre, son cher Clemenceau, puis avoir retracé, au fil de l’épée de ses entretiens radiophoniques, l’histoire du Récit national , le président du conseil scientifique des Rendez-vous de l’histoire de Blois nous livre aujourd’hui ses premières impressions sur le plus jeune Président de la République depuis le « Prince-Président » de décembre 1848, dans un bref essai stimulant qui renvoie souvent à la naissance de la Cinquième République, qu’il a revisitée récemment sous l’angle de l’attentat fondateur .

Jean-Noël Jeanneney, président du conseil scientifique des Rendez-vous de l’Histoire de Blois.

Concordance des temps. Un nouveau Waldeck-Rousseau ?

Ni adversaire, ni proche ou confident, l’historien se situe à bonne distance du phénomène pour en repérer les précédents et l’aspect inédit. Ainsi dresse-t-il un parallèle éclairant avec le gouvernement Waldeck-Rousseau de 1899-1902, alors salué comme un “coup de jeune” salutaire pour une Troisième République sévèrement contestée par les poussées de fièvre populistes, en dernier lieu l’affaire Dreyfus.

Rastignac, Julien Sorel ou Bonaparte ?

Sur la chance prêtée à l’audacieux Rastignac venu d’Amiens – et non d’Angoulême, – ce moderne Julien Sorel qui aurait épousé Mme de Rénal – Jean-Noël Jeanneney ne résiste pas au plaisir de citer Trollope : « Le succès est un malheur inévitable de l’existence, mais ce n’est qu’aux plus infortunés qu’il survient précocement ».

Si les comparaisons flatteuses faites communément avec le destin de Bonaparte ou l’incarnation nationale du général de Gaulle ne résistent pas à l’absence de bilan et de profondeur de champs du trop récent monarque républicain, c’est sans doute la tension entre ses convictions libérales et son credo saint-simonien qui expriment le mieux l’ambivalence, voire les potentielles contradictions, du macronisme. Pourra-t-il « en même temps » se référer au réformisme progressiste de Rocard et de Mendès tout en risquant le reproche de pencher à droite, du côté du « Président des riches » ?

Entre Saint-Simon et Guizot : « gouverner, c’est choisir »

Jean-Noël Jeanneney.

Jean-Noël Jeanneney en doute, tant il croit en la persistance de la différence de valeurs culturelles des familles politiques de droite et de gauche, tant sur le rapport à la religion, à l’argent ou à la solidarité que sur le rôle dévolu à l’État. Bref, on peut encore espérer, à l’instar de l’auteur, qu’Emmanuel Macron saura préférer le pari sur les forces de l’intelligence, de la formation de la jeunesse et de la création au trop fameux « enrichissez-vous par le travail et par l’épargne » de François Guizot. De même, l’habileté du discours d’Orléans du 8 mai 2016 aux fêtes de Jeanne d’Arc ne suffit pas à effacer la troublante embardée du Puy du fou, voire les approximations historiques sur les réels crimes de guerre en Algérie et la responsabilité de l’État français du maréchal Pétain dans la déportation des Juifs de France.

« Révolution » par le centre ?

Le doute le plus profond quant à l’autoproclamée Révolution macroniste n’étonnera guère chez l’ancien Président du comité du bicentenaire de la Révolution française de 1989 : si le discrédit du personnel politique et l’échec des trois quinquennats ont émoussé la croyance dans l’intangibilité du clivage droite-gauche, l’opposition binaire demeure pour Jean-Noël Jeanneney « insubmersible », bien qu’évolutive sur les thèmes majeurs. La « concentration des centres » opérée par la réduction des « deux bouts de l’omelette » partisane, souhaitée par Alain Juppé, n’est ni inédite, ni forcément durable. Et de rappeler le bon mot du constitutionnaliste Joseph Barthélemy, avant sa dérive pétainiste : « Les républicains de gauche sont des hommes du centre que le malheur des temps oblige à siéger à droite ».

Chronique d’une mort annoncée : feue la Droite « et en même temps » feue la Gauche ?

Un gouvernement par les centres est possible, et la plus longue des Républiques en est même née, par un compromis parlementaire, en 1875. Mais en déduire la mort définitive de la bipolarisation reviendrait à réduire la gauche aux postures verbales, certes brillantes, de Mélenchon, et la droite à l’enflure démagogique de Laurent Wauquiez.

La mémoire, l’Histoire, l’oubli …de soi

Paul Ricœur.

Souhaitons, avec l’auteur, qu’à la faveur de la lecture éclairée de Machiavel et grâce au compagnonnage de Paul Ricoeur, le Président de la République ait acquis non seulement la mesure du temps long et de la mémoire nationale, mais aussi le sens de l’humour, y compris sur soi-même. Et au surplus, la capacité à déplaire au peuple si l’intérêt général l’exige, comme l’affirme Hamilton dans le Fédéralist : « Les principes républicains n’exigent point qu’on se laisse emporter au moindre vent des passions populaires (…) Lorsque les vrais intérêts du peuple sont contraires à ses désirs, le devoir de tous ceux qu’il a préposés à la garde de ces intérêts est de combattre l’erreur dont il est momentanément la victime afin de lui donner le temps de se reconnaitre et d’envisager les choses de sang-froid ».

Pierre Allorant.

 Jean-Noël Jeanneney : Le moment Macron, Éditions du Seuil, 2017.

Clemenceau. Dernières nouvelles du Tigre, CNRS Editions, 2016.

Le Récit national. Une querelle française, Concordance des temps, Arthème Fayard et France Culture, 2017.

Un attentat. Petit-Clamart, 22 août 1962, Éditions du Seuil, 2016.

 

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