Jean d’O et Johnny : un désir d’éternité

Pourra-t-on dire comme Leconte de Lisle dans les Poèmes tragiques : « Qu’est-ce que tout cela qui n’est pas éternel ? », en assistant à la collision des dates des disparitions successives de Jean d’Ormesson et de Johnny Hallyday, à 24 heures d’intervalles ?

Deux réveils-matins – pour ceux qui prennent quelques courts instants de repos avant le petit déjeuner – au son de nécrologies à la fois si différentes, et si proches.
Mardi (5 décembre), l’aristocrate XVIIIe siècle, gentilhomme dandy égaré dans le XXe, avec « les yeux de Michelle Morgan et le nez de Quasimodo » comme il le disait lui-même avec savoureuse autodérision ; mercredi (6 décembre, saint Nicolas, tu parles d’un Noël !) « l’idole des jeunes » aux 110 millions d’albums vendus et aux concerts pharaoniques trempés de sueur. On tremblera un peu avant d’aller se coucher mercredi soir, songeant « à qui le tour, demain ? ». Si Dieu existe – l’un pouvait croire au ciel et l’autre n’y croyait peut-être pas – qu’il nous accorde de bonne grâce quelques jours de répit avant de nous enlever une autre figure nationale !

À première vue, ces deux hommes qui ont traversé à leur façon les époques depuis la moitié du XXe siècle, ont tout pour les opposer. L’un était un éternel jeune homme bien né à qui le bonheur a beaucoup souri depuis sa naissance, fin lettré, brillant esprit désarmant la médiocrité, maîtrisant l’art de la conversation comme un orfèvre et ne se déparant jamais de son sens aigu d’une invincible espérance qu’il emballait de jovialité comme un enchanteur. Chacune de ses sorties et apparitions médiatiques a soulevé des foules qui se précipitaient pour lire ses livres : des femmes, beaucoup, qu’il aimait autant que le soleil et les bains dans la Méditerranée ; une certaine foule un brin désuète et surannée, cette bourgeoisie droitière et poudrée lectrice du Figaro qui se reconnaissait dans son bel esprit cultivé, fin et courtois, que ses méchants détracteurs moquaient mais qui ne parvinrent jamais « à le mordre » comme aimait à le dire son ami Paul Morand.

“Santo subito !”

Johnny, tout le contraire : enfance difficile, aimant le coup de poing entre bandes rivales – celle du Sacré-Cœur et celle de la Trinité – qui n’avaient rien d’enfants de chœur mais plutôt d’écorchés vifs en blousons noirs. Johnny l’homme blessé, le Diego de la chanson de Michel Berger, le Tennessee, Johnny caricaturé par son Guignol de Canal + autant que par lui-même, dans des séquences d’auto dérision – essentiellement au cinéma – qui resteront savoureuses. Johnny l’homme aux mille visages, et aux centaines de clones, imitateurs imitant celui que les Américains prenaient eux-mêmes pour une pâle copie d’Elvis Presley. Huit présidents de la République et quatre générations plus tard : le mythe vivant est intact, l’icône va demeurer à l’ombre des candélabres, et il ne serait pas surprenant qu’on entende ici ou là des fans en larmes crier : « santo subito ! » avant la fumée des cierges.

Fin 2014, Johnny, déjà donné pour mort ou presque, sortait l’album Rester vivant. Le 1er février prochain sortira Et moi, je vis toujours, de Jean d’Ormesson, à titre posthume. Étrange collision de deux hommes dont le désir d’éternité, de laisser une trace dans le siècle, dans les siècles, était fort, à la mesure de leurs succès ou revers de fortune. Jean d’O, panthéonisé de son vivant dans la prestigieuse collection de La Pléiade chez Gallimard, doutait souvent en toute fausse modestie que son œuvre ne lui survive. Il cherchait chez son interlocuteur une inquiète confirmation de son talent. « Pour la modestie, je ne crains personne ! » disait-il paraphrasant peut-être Erik Satie. Johnny – Jean d’O. Aux antipodes, les deux aimaient aimer et aimeraient bien qu’on ne les oublie pas. Le temps, l’histoire et la mort feront le reste. Tout en nous faisant méditer cette délicieuse citation de Vladimir Jankélévitch, que d’Ormesson nous livre comme un testament à la fin des émissions À voix nue de France Culture (mars 2014) : « Si la vie est éphémère, le fait d’avoir vécu cette vie éphémère est un fait éternel ». Cette méditation peut durer longtemps…

F.Sabourin.

Commentaires

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  1. Qu’on se rassure, les biographes et les généalogistes ont encore quelques “personnalités” en attente pour d’autres funérailles nationales : Belmondo, Delon, Bardot, Line Renaud, Renaud, Polnareff, Mireille Mathieu, Chirac, Giscard et tous ceux que la France revendique comme des nationaux Aznavour, Annie Cordy, Céline Dion, …

  2. S’ils étaient morts le même jour comme Cocteau puis Piaf, JH aurait relégué Jd’O aux oubliettes. A 24 heures de différence, ça fait plus vendre car ça double la mise. Mais, il est quand même décevant de constater que JH a eu plus d’heures de TV et de radio que l’académicien. RTL en a même bloqué une émission non stop de 23/24 heures hier.

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