Loiret: le coup de gueule du médecin Jean-Paul Briand

Médecin à l’Argonne à Orléans, Jean-Paul Briand qui a été conseiller municipal, s’exprime sur le sujet récurrent du désert médical en région Centre-Val de Loire. Il démonte le mécanisme qui a entraîné selon lui cette situation catastrophique.
 

Jean-Paul Briand


Ce désastre sanitaire est le résultat de l’incompétence de décideurs arrogants et dogmatiques Il n’y a pas de semaine où un média ne parle des difficultés, rencontrées par une commune ou par des patients, concernant la recherche d’un médecin traitant. Ce désastre sanitaire n’est pas arrivé là du jour au lendemain, ni par hasard. Il est le résultat de l’incurie chronique, de l’incompétence jamais sanctionnée de décideurs arrogants et dogmatiques, uniquement obnubilés par l’aspect financier des politiques de santé. Cette absence de vision à long terme a généré ce que l’on nomme aujourd’hui : « la désertification médicale ». La pénurie de médecins touche essentiellement la médecine de proximité, dite de premier recours, assurée par les Médecins Généralistes. Le dernier Atlas démographique publié par l’Ordre des Médecins confirme une baisse d’un quart du nombre de Médecins Généralistes d’ici 2025. D’après l’INSEE, en Région Centre Val de Loire un Médecin Généraliste sur deux devra être remplacé d’ici 2023.

Une planification de la pénurie

Un concours sélectif en première année de médecine, dénommé « numerus clausus », est décidé en 1971. Aucune anticipation, aucune étude sur les modifications des comportements des patients, aucune estimation sur les besoins de soins de la population en rapport avec son accroissement, son vieillissement, l’augmentation des maladies chroniques et les nouvelles techniques d’investigations médicales ne seront faites. Bien au contraire on assiste à une véritable planification de la pénurie. En 1991, la direction de la Caisse Nationale d’Assurance Maladie des Travailleurs Salariés décide que l’offre médicale est seule responsable des dépenses de santé et qu’il faut reconvertir 25 000 médecins. Elle propose alors le MICA (mécanisme d’incitation à la cessation d’activité) permettant aux médecins de partir à la retraite sans pénalité à 60 ans au lieu de 65 ans. Ce MICA est renforcé en 1997 par une prime annuelle de 260 000 F si le départ est à 56 ans. Il faut attendre le début des années 2000 pour qu’il y ait une prise de conscience de la catastrophe sanitaire à venir et que ce discours irrationnel évolue enfin. Le « numerus clausus » est alors desserré très progressivement. Malheureusement le mal est fait…
 
 
D’autres facteurs contribuent à la désertification médicale et l’amplifient Le « numérus clausus » n’est plus le seul phénomène expliquant la pénurie en médecins. D’autres facteurs y contribuent et amplifient la désertification médicale :
– les modifications des pratiques professionnelles où désormais de nombreux Généralistes ont une activité salariée annexe ;
– le vieillissement des praticiens en activité avec des départs en retraite massifs aussi bien chez les médecins salariés que les libéraux. En 2017, les médecins de plus de 60 ans représentent 47% des effectifs ;
– la féminisation de la profession et la bi-activité des couples avec la nécessité de temps pour la vie familiale et de trouver une zone d’emplois adaptée à la profession du conjoint ;
– l’installation de plus en plus tardive des jeunes médecins. Ils expérimentent les autres secteurs; la médecine qui les sollicitent, leurs modes de recrutement, les conditions qu’ils offrent et préfèrent faire des remplacements rémunérateurs sans les servitudes de gestion d’un cabinet médical. En effet, les études montrent que l’âge moyen d’obtention du doctorat est 30 ans et l’âge de première installation se situe entre 35 et 37 ans ; et surtout, l’exercice libéral comme de la Médecine Générale n’attirent plus.
 
Pour un médecin libéral, il existe un amoncellement de contraintes Il faut rappeler que le nombre de médecins en France n’a jamais été aussi élevé alors que la désertification médicale n’a cessé de s’aggraver pendant la dernière décennie et va encore empirer dans les cinq à dix prochaines années, toutes régions confondues. Ce paradoxe a une explication. En médecine, le statut libéral a non seulement été vidé, au fil des ans, de tous ses éléments attractifs mais il est voué en France a une hostilité constante de la part des administrations. Pour un médecin libéral, il existe un amoncellement de contraintes qui rebute les jeunes diplômés (gardes, réquisitions et astreintes, horaires excessifs, paperasses administratives, contrôles des caisses juges et parties en cas de litiges) auquel s’ajoutent la crainte de plaintes et de mises en causes procédurières de patients mécontents, l’empilement des normes, le remboursement d’emprunts importants, l’augmentation constante des frais de fonctionnement, la vie de famille sacrifiée, une protection sociale défaillante, etc. Ainsi, en Région Centre Val de Loire, de 2016 à 2017, selon les données de l’Ordre des médecins, il n’y eu que 16,6% d’inscriptions en libéral pour 66% en salariat.

La Médecine Générale n’attire pas les jeunes générations
d’étudiants en médecine

Depuis 2010, le nombre de Médecins Généralistes libéraux diminue chaque année. D’après les projections de la DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques), cette baisse devrait se poursuivre jusqu’en 2025. À cette date, le nombre de Généralistes libéraux ou ayant une activité mixte (libérale et salariée) serait inférieur de 8 % à celui de 2009 alors que la population comme son vieillissement auront augmenté. La Médecine Générale n’attire pas les jeunes générations d’étudiants en médecine. En France ce sont les CHU (Centre Hospitalier Universitaire) qui déterminent et gouvernent la pensée médicale. Les grands patrons des CHU, tous hyper-spécialistes, ignorent la Médecine Générale qu’ils n’ont jamais pratiquée, voire pour certains la méprisent. Il a fallu attendre 2009 pour que la Loi impose la nomination des premiers professeurs de Médecine Générale en facultés de médecine. Même si désormais la Médecine Générale est officiellement reconnue, elle ne l’est guère à l’hôpital, par les tutelles et le public. Cette imprégnation délétère des esprits, associée à l’apparition de techniques toujours plus poussées, performantes, attractives pour les patients, intellectuellement valorisantes et souvent très lucratives, éloignent les futur(e)s diplômé(e)s de la Médecine Générale, souvent utilisée comme la variable d’ajustement des dysfonctionnements du système de soins français.

Ecouter les doléances des jeunes médecins

Afin d’atténuer l’ampleur des difficultés, depuis dix ans, de nombreuses initiatives apparaissent. Malheureusement, que ce soit l’Etat, la Sécurité sociale, les collectivités territoriales, les associations d’usagers, les politiques, chacun y va de son idée en ordre dispersé, sans stratégie concertée, ni surtout évaluation. Même si, par méconnaissance du dossier, de nombreux politique les proposent, rappelons que toutes mesures coercitives supprimant, entre autres, la liberté d’installation sont contre-productives. Ces mesures agressives, à courte vue et démagogiques, aggraveraient la pénurie en faisant fuir les candidats à la Médecine Générale ambulatoire. Il serait pas ailleurs injuste de faire payer aux nouvelles générations de praticiens l’imprévoyance funeste et les décisions bornées des politiques de santé du passé. Il serait bon de comprendre les parcours professionnels actuels des nouveaux omnipraticiens, d’écouter les doléances de ces jeunes médecins, futurs candidats à une éventuelle installation et de tenir compte de leurs légitimes aspirations afin d’augmenter l’attractivité du métier, de simplifier les modalités d’installation et d’améliorer leurs formation initiale et conditions d’exercice.

Le vrai sujet c’est la « désertification des territoires » et leur attractivité

Il faut également rappeler que l’identification des territoires en danger de désertification médicale ne doit pas se cantonner à la seule règle de calcul du nombre de professionnels de santé rapporté à la population. En effet la désertification est aussi la conséquence de l’abandon de certains territoires nationaux. Ces territoires cumulent très souvent un ensemble de fragilités et de manque d’attractivité en rapport avec un contexte socio-sanitaire critique, une raréfaction des services administratifs et des commerces, un manque d’intérêts culturel et environnemental, de faibles possibilités d’emplois et souvent un retard numérique… Le vrai sujet n’est pas la « désertification médicale » mais la « désertification des territoires » et leur attractivité…
 
JPB.

Commentaires

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  1. Jean-Paul BRIAND nous apporte des éléments très intéressants qui devraient nourrir les réflexions des élus et des décideurs politiques au plus haut niveau de l’Etat. Pour ce qui me concerne, n’étant pas au fait de l’ensemble de ces problèmes, même si je suis confronté en tant qu’élu municipal d’Orléans aux “coups de gueule” bien légitimes des habitants qui ont du mal à obtenir un rendez-vous chez un spécialiste et à trouver un médecin, le leur partant en retraite, je considère que le témoignage de Jean-Paul BRIAND, pour peu qu’il soit bien pris en compte par celles et ceux qui sont “aux manettes”, représente un élément fort pour redresser la barre et faire en sorte que l’accès aux soins et le droit à la santé redeviennent prioritaires.

    Michel RICOUD

  2. Il est nécessaire de dire la vérité.Jean-Paul Briand l’a fait,mais il a oublié,dans les rôles des fossoyeurs de la médecine général,les syndicats médicaux.Tous, quels qu’ils soient,ont un jour trahis la confiance de leurs confrères en bradant,souvent à 3 heures du matin lors de ” discutions conventionnelles”,la médecine générale,contre des places très bien rémunérées dans des “commissions ” aux noms ronflants dont l’intérêt reste à démontrer…il faut savoir balayer devant sa porte car toute la vérité sur ce fiasco doit être dite aux patients désemparés.

    Olivier Landman

  3. le docteur Briand semble être frappé de la même amnésie partielle (ou d’un curieux trouble du champ visuel nommé scotomisation) qui lui fait “oublier” la responsabilité PARTAGEE du corps médical lui-même, en ce que ses représentants ont, très majoritairement appuyé longtemps les mesures qu’ il dénonce. Et quand un de leurs représentants (du temps où M. Juppé était ministre chargé de ce dossier), qui était de la minorité qui avait pris conscience des problématiques a conseillé de commencer à remonter rapidement le numerus clausus, il a eu contre lui les autres syndicats qui, focalisés sur des solutions dépassées (tout à l’ acte, liberté d’installation, le moins de contrôle possible) n’a t-on pas anticipé les 15 ans de délai à la formation des médecins ni la transformation de la profession par sa fémilisation entreautres. C’est un peu trop facile de ne pointer que les énarques et autres.

  4. La rétrospective ne m’intéresse guère. La question pour moi est surtout qu’est-ce que l’on fait ? La solution est-elle dans la multiplication des Maisons de santé, le recrutement hasardeux de médecins étrangers, qui vont manquer à leur nationaux, le concours entre municipalités pour offrir des conditions peu onéreuses d’installation, voire un cabinet presque gratuit ou un logement ? Faut-il raccourcir la durée initiale des études des médecins généralistes d’au moins 3 ans et favoriser leur formation continue, tout au long de leur exercice ? Etc.

  5. bonjour
    je me réjouis de retrouver le docteur Briand et d’autres intervenants ce lundi 11 décembre lors de la prochaine réunion du collectif CitLab de 20H à 23H, salle de la pomme de pin (dans le parc) rue Gallouedec à Saint Jean de Braye. Pierre

  6. Jeep, vous avez raison. Afin de rendre mon billet plus digeste et court, j’ai supprimé le paragraphe où je dénonçais la connivence irresponsable et corporatiste de certains syndicats professionnels…je ne suis pas amnésique mais sélectif. Néanmoins les décideurs du moment ont historiquement agi comme je le décris!
    Pour répondre à Laudes, les solutions sont connues mais demande un certain courage politique et moins de démagogie…

  7. Pour celles et ceux qui le souhaitent, le collectif CITLAB organisé effectivement un échange sur le sujet de la désertification médicale, ce lundi 11 décembre à 20h00, salle de la pomme de pin, rue Gallouédec à Saint Jean de Braye.
    Jean Paul Briand y interviendra ainsi que Martine Darchy, dermatologue à Orléans, Pierre-Cécile Ruffier-Monnier, élu de Saint Jean de Braye en charge du projet innovant de MSP de St Jean de Braye, et Jean Yves Lefeuvre, délégué général de la fédération nationale des centres de santé.
    De nombreux professionnels de santé seront également présents mais également des citoyens intéresses par le sujet.
    De quoi évoquer de réelles pistes de solutions pour notre territoire et influencer les décisions politiques en cours et à venir.
    Vous êtes toutes et tous les biens venus.
    Vous pouvez vous inscrire via secretariat.citlab@gmail.com ou via l’évènement facebook : https://www.facebook.com/events/1986755041595835/?ti=cl

  8. Bonsoir
    Selon la Rep, l’ARS aurait rendu ses conclusions sur l’étude qu’elle a commandité sur le désert médical en médecins généralistes sur la Région Centre-Val-de-Loire en général et Orléans-Métropole.Or il apparaîtrait que sur la Metropole, Ingré serait en zone prioritaire,Fleury et Saran le seraient aussi mais à un degré moindre, Saint-Jean-de-la-Ruelle et Orléans ne le seraient que pour certains quartiers (Les Chaises à St-Jean).La Chapelle-St-Mesmin et St-Denis-en-Val ne seraient dans aucun classement, Saint-Denis-en-Val, je ne connais pas mais La Chapelle,je connais un peu et je peux dire que la situation en médecins généralistes est très tendue depuis un certain temps bien que Mr Le Maire nous promet une Maison de la santé pour 2019.Mais c’est tout d’avoir une Maison de la Santé,encore faut-il mettre des médecins généralistes dedans.A cet effet Mag Centre ne pourrait-il faire une enquête sur ce sujet.Car l’article de La Rep n’a entraîné aucun démenti ou confirmation de qui que ce soit,ni l’ARS ni aucune ville intéressée.

  9. Tout à fait d’accord avec les propos tenus. J’ajouterai à cela que la catastrophe est pire encore, par les validation de médecins étrangers qui n’ont pas le niveau voire sont des criminels qui sévissent dans les hôpitaux généraux peu attractifs pour les jeunes français, et sont responsables par la pléthore d’actes et d’examens inutiles de la continuelle augmentation des dépenses hospitalières. Ajoutez à cela une population française qui est devenue abrutie, incapable de se prendre en charge, qui ne sait même plus élever ses enfants et nous aboutissons à une catastrophe sanitaire qui se matérialisera tôt ou tard au yeux de tous.

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