Brassens, le plus grand poète de la chanson est parti sans trompettes de la renommée

C’est un petit chat de rien. Tigré, un chat de gouttière qui s’ébat au cimetière. Devant cette tombe, il se prélasse, fait le dos rond, joue au chat. Ce n’est pas n’importe quelle tombe une tombe de rien mais dessus une épitaphe et une photo qui disent tout. « Le temps aux plus belles choses se plait à faire un affront, et saura faner vos roses comme il a ridé mon  front ».

 

Le “chat de Brassens” sur sa tombe à Sète.

Au dessus, l’attirail de la légende, la pipe la moustache, le cheveu frisé, l’œil noir et bon. Brassens. Modeste jusque sur sa tombe, l’homme a choisi des vers de Pierre Corneille qu’il avait  mis en musique. Pas quelques uns de ses mots, lui l’orfèvre de la belle langue française, lui qui savait mieux que nul autre ciseler un vers au rythme du mot juste qu’il bardait de poésie, de cocasserie, d’humour. Il aurait pu demander qu’on y apposât deux trois vers de l’un de ses chef d’oeuvres sur sa tombe, quand il réclamait justement sa sépulture sur  la plage de Sète, y être acheminé « dans un sleeping du Paris-Méditerranée », «  passer sa mort en vacances” avec ces belles ondines dont l’ombre s’y couche un peu dessus…

Ce chat tigré,  est de la même marque que celui qui s’était affiché sur l’une des pochettes d’un disque de Georges.  Son descendant sans doute qui vient se frotter contre la tombe du plus  grand poète  français du XX ème siècle. Le compositeur de génie, féru de jazz,  avait aussi créé les notes les mieux choisies sur ses mots                                                                                    qui faisaient, de toutes façons, de la musique à                                                                                     eux  tout seul. 

 Passer sa mort en vacances

Nous sommes presque seuls au cimetière presque marin, pas celui de Valéry, mais plus modeste, le cimetière municipal le Py. Quelques cyprès plus loin, la grande bleue jette une lumière de gaieté à ce lieu de recueillement. « Passer sa mort en vacances… ». Devant le marbre, quelqu’un à planté une ardoise avec un dessin  pimpant, vacancier…et les paroles  de « la supplique » : “est-ce trop demander sur mon petit lopin, plantez je vous  en prie une espèce de pin…pin parasol de préférence… “.

Ils sont quelques uns comme moi à avoir tâtonné avant de trouver la tombe de Georges. Elle est à peine signalée à l’entrée du cimetière. L’homme n’aurait pas goûté des pèlerinages grandiloquents. Ou pétaradants. Il repose avec sa famille et avec Püppchen, la femme de sa vie.

En ce 9 décembre 2017 alors que des cohortes de Français, à pied ou à moto accompagnent leur idole à son dernier voyage que les médias ont tartiné comme jamais sur son départ, je me dis que Brassens est mort bien seul lui.   Né en 1921, mort en 1981. La Camarde, avec sa grande faux, lui l’homme de la Camargue, il l’a tant brocardée, a chanté les funérailles d’antan, Verlaine, . « Pauvre Martin pauvre misère, creuse la terre creuse le temps… »

Premier contrat à Bobino.

Pas une journée sans chanson

La jeunesse sétoise. « Le temps de l’insouciance dans une ville entourée d’eau et de soleil partout…Mon enfance a été une véritable fête permanente de chansons. Depuis que j’existe sur la terre, je ne me souvient pas d’une journée sans musique, sans chanson ». Il suffit, non pas de passer le pont, mais de traverser la route et d’entrer à l’Espace Georges Brassens. Toutes nos vies s’y sont données rendez-vous, chaque tranche bercée par l’un des poèmes chantés par  le grand Georges.

 

1952-1955, “Le Gorille”, au début les prudes hollandais de chez Philips ne veulent pas de cette saillie trop crue, la plus belle plaidoirie contre la peine de mort. Bien avant  celle de Badinter et combien plus plaisante.

L’impasse Florimont

Les bancs publics.

En 1940, il était monté à Paris, s’installait dans l‘impasse Florimont (14 ème) devenue célèbre, , chez Jeanne dont il fera une tendre chanson, et Marcel. Ainsi débute le parcours de l’Espace Brassens, sonorisé, ponctué de photos inédites, de documents de sa main, de revue de presse, de la voix du poète, si chaude, son ton bourru, sa bonté qui transparaît derrière la célèbre moustache “en tablier de sapeur” qui ne cachait pas coquettement  un  bec de lièvre, comme dans la désopilante “fessée”. C’est alors la bohème peuplée de guitares, de livres, de poètes, de chats, d’une cane, celle de Jane bien sûr. Plus loin il faut s’assoir sur le banc public où l’on entend les amoureux qui se bécotent, « en s’foutant pas mal du regard oblique des passants honnêtes ».  On y repense à tous ses « bourgeois » qu’il a provoqués, la presse qu’il a brocardée dans les “Trompettes de la renommée”, ses copines les prostituées  qu’il  a célébrées, “c’est pas tous les jours qu’elles rigolent, parole parole”, les femmes qu’il a tant aimées et tant défendues sur le ton paillard avec Fernande  et Mélanie qui s’enfile des cierges, et sur cette pépite, une charge sans pareil contre les phallocrates de tout poil, qu’est “Quatre vingt quinze fois sur cent la femme s’emmerde en baisant… », et cette ode au sexe féminin, le Blason.  Il se les est tous payé, les fayots (lèche-cocu), les militaires et leurs musiques,  Le plus fabuleux conteur que la France a connu, avait l’art et la belle manière de chanter des histoires de copains d’abord, d’Auvergnat, de joueurs de flûteau, de bacheliers, d’ancêtre… et cette sarcastique « ballade des gens qui sont nés quelque part » qu’on devrait obliger tous les Puigdemont et autres autonomistes corses à écouter à foison…

Il bousculait les icônes

Se promener dans l’Espace sétois et dans le temps est un régal pour tout les amoureux du grand Georges.

Lui les idoles, des jeunes ou pas, il les renversait les brocardait. L’anar chevelu, moustachu, hirsute, lorsqu’il montait sur scène de sa démarche de gros ours maladroit, il bousculait

Püppchen sa muse et compagne.

les icônes, secouait le cocotier. Et comment!  il était à la fois le pornographe du phonographe et le copain d’abord. Une chaise, un micro, trempé de sueur, et le grand Georges de se gratter le ventre avec un coup d’œil complice à Pierre Nicolas son bassiste éternel quand tendresse rimait avec fesse.

Et ils en prenaient plein la tête les bourgeois, les militaires, les gendarmes qui voulaient calmer les mégères de Brive, les curés tradi.  Brassens n’a pas surfé sur les modes,  Il a brossé mieux que tout autre  nos “trente glorieuses” et un peu la suite, chronique sans concession, tellement riche, et talentueuse, servie par une superbe langue Francaise, que d’autres auront tant massacrée.

Christian Bidault

http://www.espace-brassens.fr/

 

Commentaires

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  1. Il y aura quand même eu aujourd’hui une “info” pour ceux-celles dont je fais partie qui n’ont pas cédé au grand raout funèbre. Et d’avoir choisi un artiste compositeur-écrivain-chanteur quand ailleurs on “fête” un seulement chanteur-interprète ne manque pas de piquant … de moustache! Merci.

  2. Ouf, merci !
    Merci Christian, merci Mag Centre, merci à tous ceux qui sont encore en vie, hors de ce foutraque médiatique !
    Superbe texte qui (re) donne envie réécouter tous les disques du grand Georges.

  3. Très bel hommage au grand Georges Brassens, rencontré impasse Florimont, il y a bien bien longtemps. Bu un café avec lui au bistrot d’à côté. Une photo dédicacée qui me reste en souvenir. Je l’invitais pour un bal de promotion. Il était déjà engagé pour le jour prévu.
    Un poète qui a chanté des poètes.
    Gare au gorille !

  4. Pour moi qui préfère1000 fois les “3 B” (Barbara, Brassens Brel), qui supportais mal (et supporte toujours mal Johnny, je pense qu’il faut analyser le “foutraque médiatique” des quasi funérailles nationales comme un phénomène d’identification nationale plus que comme un battage médiatique. Je l’ai dit avant Edgar Morin qui m’a honteusement plagié (). Reste à analyser pourquoi c’est Johnny et pas un(e) autre qui provoque ce phénomène, qui rappelle Édith Piaf en 1963 (c’est un temps que les moins de 20 ans…)

  5. “Une petite croix de trois fois rien du tout
    Faisant à elle seule, de l’ombre un peu partout “…
    (Les 4 z’arts)
    Il n’y a pas de croix sur la tombe de Brassens, mais son ombre s’étend toujours sur nos vies, et ses chansons nous accompagnent, ignorant le vacarme médiatique …
    Merci de cet article, monsieur Christian Bidault.

  6. Beau papier !..pour mettre en perspective deux talents qui ne pèseront pas du même poids dans la balance de la postérité.

  7. Georges et Johnny ne se comparent ni ne s’opposent. Le premier se déguste à l’écoute voire à la lecture, le second avait une présence extraordinaire sur scène, sa mort lui fait donc plus de mal qu’a georges, dont le génie survivra mieux avec ses disques que l’autre avec la seule vidéo pour témoigner de son talent majeur…

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