Blois, projet Saint-Vincent : de quoi la conférence citoyenne est-elle le nom ?

Le 21 novembre dernier, un tirage au sort a installé une « conférence citoyenne » à Blois, dans le cadre du projet Saint-Vincent. Cette « extension commerciale du centre-ville » doit sortir de terre au chevet de l’église Saint-Vincent, à 150 mètres du château royal, mais souffre d’une gestation difficile. Les premiers coups de pioches n’ont pas retenti que le promoteur JMP Expansion évoque déjà l’inauguration, « au printemps 2021 ou fin 2021 ». Cette conférence citoyenne est-elle en mesure de faire avancer les affaires, ou bien est-ce un beau rideau de fumée pour un projet qui patine ? Voyage au cœur de la première séance plénière de cette conférence citoyenne, le 13 décembre dernier.

L’actuel chevet Saint-Vincent, siège de la future extension commerciale de centre-ville.

Pour que naisse – enfin ! – le projet, faudra-t-il en plus allumer quelques cierges à l’église Saint-Vincent, sise au milieu du secteur concerné ? Le « carré Saint-Vincent », extension du domaine commercial de centre-ville – un centre commercial, un parking souterrain, une place où déambuler – au chevet de l’église du même nom, à quelques hectomètres de la façade Renaissance du Château royal de Blois a un accouchement pour le moins compliqué. De multiples rebondissements émaillent sa gestation, et pour tenter d’enrichir le projet, la municipalité a décidé de mobiliser la « démocratie participative », en instaurant une « conférence citoyenne ». 43 membres, en 3 collèges, vont se réunir plusieurs fois d’ici à décembre 2019, date à laquelle elle sera de facto dissoute. « Formuler des recommandations, partage constructif, donner la parole aux citoyennes et citoyens dans une démarche de partage des impératifs, des enjeux, des obligations et des attentes »… L’arsenal linguistique classique est sorti. Qu’en sera-t-il en réalité ? Bien malin qui peut le dire aujourd’hui, pour un projet qui devrait en être à ses premiers coups de pelleteuses. On en est loin.

C’est quoi ?

La première séance plénière de la conférence citoyenne, le 13 décembre.

Trois collèges composent cette instance consultative, un collège d’institutionnels (12 élus municipaux) ; un collège de professionnels experts (promoteurs, acteurs du tourisme, associations locales en lien avec le projet) ; et un collège d’usagers composé de membres des conseils de quartiers et 9 membres tirés au sort parmi le grand public, des volontaires qui avaient pu s’inscrire en mai dernier (54 candidatures). Valérie (1), fait partie des heureux gagnants, elle explique les raisons qui l’ont poussée à en tenter l’aventure de ce qui n’est pas, de la bouche même du maire de Blois, « une instance consultative de plus » : « L’aspect citoyen est séduisant. Je me trouvais légitime à candidater, ça fait 12 ans que j’habite Blois, j’ai encore un œil assez neuf mais j’ai suffisamment de vécu pour m’investir ». Sur le projet lui-même du carré Saint-Vincent, elle estime malgré l’intérêt de faire le lien entre le quartier gare et le centre-ville qu’il est « peu ambitieux ». Pour elle, l’aspect « locomotive commerciale est réducteur. Ce qui serait ambitieux c’est que les gens d’Orléans et de Tours viennent aussi ici pour trouver ce qu’ils n’ont pas chez eux ». Et de proposer une idée, qui s’intègrerait plutôt bien dans le paysage patrimonial et les ambitions culturelles et touristiques qui l’accompagnent : « Pourquoi ne pas imaginer un village d’artisans français, avec des produits fabriqués en France, en lien avec le patrimoine ? Ça aurait plus d’intérêt qu’un magasin comme H&M par exemple, qu’on peut parfaitement trouver ailleurs… ».

Le chevet Saint-Vincent, théâtre de la future extension commerciale du centre-ville blésois.

Les bonnes idées – celle-ci parmi d’autres – trouveront-elles une oreille favorable du côté de la mairie et du promoteur, persuadés d’avoir raison ? « Je doute que les suggestions, remarques, avis soient pris en considération, je pense que tout est déjà joué, mais il faut y aller tout de même », ajoute Valérie. « Mais je conserve de la curiosité pour le projet, en même temps que la distance nécessaire… ».

Première séance plénière : le flou artistique

Mercredi 13 décembre se tenait donc la première assemblée plénière de cette conférence citoyenne. Une présentation exhaustive du projet – diaporama à l’appui – a été présenté à ses membres, après avoir rappelé l’intérêt de ce « fondement urbain », cette « redynamisation des centres-villes des villes moyennes », tout en prenant en compte les « limites à l’action publique » et les « cinq siècles d’histoire du site ». Selon Marc Gricourt maire de Blois, qui résume à lui seul les enjeux de ce projet – selon lui et les cabinets d’études qui se sont penchés dessus depuis des années : « Une des faiblesses du territoire est l’insuffisance commerciale qualitative ». L’actuel centre-ville commercial souffre, suffoque et meurt à petit feu, qu’importe : construisons plus loin une « extension » au chevet de l’église, non loin du gouffre de l’Arrou.

Le square Victor-Hugo, à Blois, entre le château et l’église Saint-Vincent.

Le plus intéressant de cette réunion peut se résumer en deux actes : le premier portait sur les contraintes archéologiques, qui ne sont pas, vu l’endroit, une mince affaire. Cinq siècles d’histoire toisent les lieux et tapissent probablement le sous-sol ; ils n’ont peut-être pas encore révélé tous leurs secrets… Les fouilles qui doivent suivre les diagnostics réalisés en 2016 ne commenceront pas avant 2019. La date est encore inconnue pour ceux réalisés en 2017. Le secteur du collège Saint-Charles – qui doit être libéré en février 2019 au plus tard – verra lui son diagnostic archéologique réalisé qu’après dette date, pour des fouilles dont la date est elle aussi encore inconnue. L’immeuble de l’actuelle Poste, appelé lui aussi à déménager et disparaître, est encore en cours de négociation avec la direction de la Poste elle-même ; aucune date, ni de diagnostic ni de fouilles n’est encore arrêtée. Que dire dès lors des 7993 m² de surfaces commerciales et le parking souterrain (2), qui ne sont pas prêts d’entendre leurs premiers coups de pioches…

Le deuxième acte intéressant dans cette conférence citoyenne fut incontestablement la séance de questions une fois les (longues) présentations faites. « Qu’en sera-t-il de l’accès à ce centre commercial par la rue du Bourg-Neuf, déjà étroite et saturée en temps normal ? » interroge cette riveraine qui sait visiblement de quoi elle parle. « Le commerce de centre-ville est déjà en mauvaise posture, est-ce bien opportun de prévoir encore des surfaces supplémentaires ? » poursuit-elle avec une pertinence qui devrait illico réveiller tout le monde. « Quelle continuité de l’axe rue Porte-Côté jusqu’au centre commercial lui-même, coupé en deux par les deux squares Victor-Hugo, Clément-Lévy et l’église elle-même ? Qu’est-ce qui donnera envie au chaland d’aller au-delà de la rue ? », interroge un autre participant. « Quel sera l’impact écologique, comment l’avez-vous mesuré ? », questionne un autre. « Quelle mise en valeur du mur de l’ancien jardin royal ? Des bas reliefs de l’actuel Poste ? ». Ou enfin : « Comment intégrer au projet la rivière souterraine Arrou, actuellement canalisée sous la rue du Pont-du-Gast ? ». À toutes ces pertinentes questions, peu de réponses concrètes, on a même assisté à une colle concernant l’impact écologique… Si l’on ajoute à cela l’architecte des bâtiments de France Jacques Breton de Vanoise, « toujours à l’écoute de la dimension culturelle » du projet, notamment dans le devenir de la maison du gardien du jeu de paume – actuellement obstruée par des poubelles de recyclage – on nage dans le flou. Et quand c’est flou… Mais n’est-ce pas là l’objectif de cette conférence citoyenne ? Dissiper le brouillard blésois qui règnent encore autour du projet lui-même, « dans une démarche de partage des impératifs, des enjeux, des obligations et des attentes » ?

Prochaine réunion le 3 février 2018, par ateliers thématiques : patrimoine, commerce et espaces publics. Ça n’était pas le vieux Clémenceau qui disait : « en France, quand tu veux enterrer un problème, crée une commission » ?

F.Sabourin.

(1) Le prénom a été modifié, et les participants anonymisés. Ils ont signé une charte dans laquelle, entre autres, ils s’engagent à « ne pas diffuser les informations auprès d’un tiers extérieur à son organisme (…) sous peine d’exclusion ». La démocratie participative a ses limites.

(2) Jusqu’à récemment, le parking devait être « en silo » c’est-à-dire en surface en lieu et place de l’actuel collège Saint-Charles mais pas de chance celui-ci jouxte le mur historique de l’ancien jardin royal, des vestiges d’une salle de jeu de paume Renaissance, « la plus grande du royaume » ainsi que la maison du gardien de l’époque, et divers structures médiévales dont des chapiteaux…

 

Commentaires

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  1. Blois, quelle belle ville … J’y ai habité 5 ans, je regrette d’en être parti, ( obligations médicales et familiales ).

  2. Très bon article. La mairie cherche à faire passer ce projet dépassé : centre commercial avec H&M. Cela n’a aucun sens et un gaspillage d’agent publique en perspective. Après une passerelle avec aménagement gare à 11,5 Million d’euros….(personne ne l’emprunte). Rien n’est trop beau pour notre maire!

  3. EXCELLENT ARTICLE, comme d’habitude, qui pose les bonnes questions.

    Je fais aussi partie du collège des habitants, et je pense clairement que cette “conférence citoyenne” a uniquement comme but de mieux faire passer la pilule.

    De l’aveu même du maire, le permis de construire va être déposé d’ici un mois. Alors quelle sera l’impact de cette soit-disant concertation ? Choisir les couleurs des bancs ? Débattre sur l’emplacement des poubelles ?

  4. Un désastre, et une concertation qui n’en est pas une puisque tout est déjà décidé.
    Un projet dépassé, qui risque d’encore plus affaiblir les commerces indépendants, sans véritablement apporter une réponse au déclin du centre-ville (commerce, habitat, tourisme…).
    Un projet, qui va en plus coûter très cher au contribuable (10 millions d’euro), mais l’argent ne sera pas perdu pour tout le monde. Le promoteur et les grandes chaînes nationales se frottent les mains (pendant que l’indépendant n’a que ses yeux pour pleurer…)

    Bel article, et juste. Bravo.

    C’est autre chose que les articles de la Nouvelle Répugnante

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