François Zaragoza: “le 21 décembre, la Catalogne a voté mais n’a pas choisi …”

Le Catalan orléanais François Zaragoza, président pour le Loiret du Mouvement européen, explique pour les lecteurs de Magcentre les résultats de l’élections régionale en Catalogne , qui, vus d’ici, ne sont pas parfaitement limpides…

François zaragoza

Magcentre: la clarification que beaucoup attendaient des élections au Parlement de Catalogne n’est donc pas au rendez-vous.?

François Zaragoza: “Pourtant, avec la forte participation attendue, et effectivement constatée le 21 décembre (un record quasi historique avec près de 82 % ) d’aucuns prédisaient une victoire nette de l’une des deux options :  «unionistes anti-indépendantistes » d’une part et « indépendantistes » de l’autre.

D’autres espéraient même, qu’une troisième option tirerait son épingle du jeu en faisant appel à « l’indispensable bon sens des citoyennes et des citoyens de Catalogne », en prônant « le nécessaire dialogue entre l’Etat central à Madrid et la Généralité de Catalogne à Barcelone » et faisant du respect mutuel, le moyen pour refermer la fracture qui divise désormais la société catalane.”

– Manifestement le 21 décembre, c’est encore l’émotionnel qui l’a emporté sur la raison, les unionistes et les indépendantistes ayant fortement mobilisé leurs électorats.

F.Z: “Le discours des tenants de la troisième option, qu’il s’agisse du Parti des Socialistes de Catalogne qui progresse légèrement, gagnant un seul siège (passant de 16 à 17) ou de la coalition électorale « Catalunya en Comù » regroupant la formation politique d’Ada Colau la maire de Barcelone et la branche catalane de Podemos, qui en perd trois (passant de 11 à 8), n’a pas été suffisamment audible dans le vacarme orchestré par les tenants des deux autres options.

Les unionistes anti-indépendantistes, principalement le parti Ciutadanos et sa branche catalane Ciutadans emmené par Inès Arrimadas, une formation libérale, centriste de droite née en 2005 en réaction à toute dérive indépendantiste et dont la fermeté du discours politique a séduit un électorat inquiet en recherche de protection. En gagnant 12 sièges (passant de 25 à 37), Ciutadans devient le premier parti du Parlement catalan. Quant au Parti Populaire de Mariano Rajoy, il essuie une douloureuse déroute qui met en péril sa survie en terres catalanes, ne conservant que 3 des 11 sièges qu’il détenait précédemment.

Les indépendantistes estiment quant à eux, qu’ils sortent renforcés du bras de fer qui les oppose à l’Espagne et considèrent à juste titre que Mariano Rajoy avait tout faux. Pourtant, et paradoxalement, l’attitude de ce dernier aura indéniablement contribué à renforcer le jusqu’au-boutisme d’une grande partie des électorats de Carles Puigdemont, l’ex-président qui a préféré l’ « exil » volontaire à Bruxelles et de Oriol Junqueras, l’ex-vice président en prison préventive à Madrid.

Leurs partis, PDCat, libéral et de centre droit et ERC, centre gauche républicaine, progressent numériquement au Parlement. Dans la précédente mandature en 2015, et regroupés dans une coalition électorale, ils avaient obtenu 62 sièges.

Aujourd’hui, et se présentant séparément, ils ont fait mieux avec 66 sièges au total, 34 pour Puigdemont et 32 pour Junqueras. Néanmoins, à deux sièges de la majorité absolue de 68 sièges, ils devront compter, à nouveau, sur l’apport des députés de la formation antisystème de la CUP (Candidature d’Unité Populaire) qui connaît un revers brutal passant de 11 à 4 députés. Cet apport est donc indispensable pour parvenir une majorité indépendantiste.

Si la majorité indépendantiste au Parlement de Catalogne a perdu 3 sièges, elle reste néanmoins majoritaire avec 70 sièges au lieu de 73 dans la précédente mandature.”

– La victoire des indépendantistes est-elle aussi claire que l’ont proclamée dès le 21 au soir, les leaders séparatistes ?

La grande manifestation de Barcelone.@radio.Canada

F.Z: “D’abord force est de constater qu’en pourcentage de voix, et quasiment à l’identique avec un peu moins de 48%, il n’y a pas de progression indépendantiste par rapport à 2015.

Par ailleurs, on peut objecter que la victoire en sièges s’explique aussi par le caractère injuste de la loi électorale qui permet la surreprésentation des provinces moins peuplées de Gérone et Lérida, régions rurales et « greniers électoraux » de l’indépendantisme, par rapport à celle de Barcelone . Il faut en effet près de 50 000 électeurs à Barcelone pour moins de 20 000 électeurs à Lérida, pour élire un député. Dès lors, on comprend mieux pourquoi les indépendantistes se sont toujours opposés à toute révision de la loi électorale.

Carles Puigdemont.

Enfin, il est légitime de s’interroger sur la solidité du futur ex-tandem Puigdemont-Junqueras dont les formations politiques sont engagées depuis de nombreuses années dans une véritable surenchère indépendantiste. C’est cette fuite en avant vers l’indépendance qui a constitué la seule feuille de route du gouvernement catalan depuis 2015, soumis par ailleurs au chantage permanent des députés de la CUP.

Les derniers mois et semaines qui ont précédé la campagne électorale, Junqueras et l’ERC semblaient en mesure de prendre le dessus sur le PdeCAT de Puigdemont. Ce 21 décembre, il n’en a rien été, et ayant obtenu 2 sièges de plus que son « allié-concurrent », Puigdemont s’estime re-légitimé comme « Président en exil », alors que Junqueras ne manquait pas de rappeler que s’il était incarcéré, c’est parce qu’il n’avait pas fui…ses responsabilités en ne quittant pas le territoire espagnol !

Autre fragilisation de cette faible majorité indépendantiste est que désormais seule la CUP continue à persévérer dans la voie de la déclaration unilatérale de l’indépendance qui pourtant a échoué, alors que tant Puigdemont que Junqueras et les principaux leaders de leurs partis, ont renoncé devant les juges, à cette voie mais sans renoncer à l’objectif d’une indépendance négociée avec le pouvoir central.”

– Face à cette majorité indépendantiste faible numériquement et fragile politiquement, une alternative anti-indépendantiste autour du parti Ciutadans, pourtant vainqueur avec 37 sièges le 21 décembre, est impossible?

 F.Z: “Impossible numériquement et politiquement car seul le soutien des 4 députés conservateurs du Parti populaire lui serait assuré. Et il est hors de question pour les 16 députés socialistes et apparentés du PSC et pour les 8 députés de Catalunya en Comù, d’apporter une quelconque caution à une formation qui a facilité l’investiture de Mariano Rajoy  à la tête du gouvernement espagnol à Madrid. 

Aujourd’hui, il n’est pas abusif de dire que dans ces conditions, ce sont désormais deux Catalognes qui se font face et que la fracture de la société catalane risque d’être durable.

Indirectement, et certains le souhaitent, cette aggravation de la crise catalane peut même entrainer une crise politique à Madrid tant Mariano Rajoy est affaibli par son échec. Si tel était le cas, l’application de l’article 155 de la Constitution, grâce auquel les élections ont été convoquées, ne serait plus considérée comme un coup d’épée dans l’eau mais plutôt comme un boomerang revenant en pleine figure de Rajoy .”

– Vers quelle sortie de crise ?   

F.Z: “Difficile à imaginer tant le puzzle catalan actuel est compliqué à reconstituer voire à recomposer :  un Parlement divisé en deux camps sensiblement égaux mais dont les rapports entre les composantes en leur sein ont fortement évolué par rapport à la précédente mandature, un ex-président du gouvernement catalan et plusieurs anciens ministres, en fuite en Belgique, pourtant élus ce 21 décembre et sous la menace d’une incarcération dès leur retour sur le territoire espagnol, un ex-vice président et d’autres anciens ministres incarcérés depuis plusieurs semaines, également élus ce 21 décembre, des anti-indépendantistes qui constituent le groupe le plus important du parlement et de part et d’autre des appels au dialogue mais chacun fixant des conditions inacceptables pour l’autre.

Le calendrier parlementaire est connu. Le 6 janvier vont débuter les négociations pour former un nouveau gouvernement qui devra être avalisé par le Parlement avant le 8 février.

En cas d’échec prévisible, tant les positions des uns et des autres sont figées, on voit mal comment ne pas faire appel de nouveau aux électrices et aux électeurs.

Dans ce cas, les tenants de la troisième option, celle d’un dialogue responsable entre Madrid et Barcelone, respectueuse de l’état de droit mais exigeante dans la réactualisation du Statut d’Autonomie de la Catalogne,  celle qui n’accepte pas la déchirure de la société catalane, celle qui s’inquiète de la dégradation de la vie économique et sociale que connaît depuis plusieurs années la Catalogne, sauront-ils être mieux écoutés et entendus ? Je ne pourrais que m’en réjouir !”

Propos recueilis par Ch.B

 

 

 

Commentaires

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  1. Voila bien des contradictions; la dernière, que je découvre, est bien celle de la surreprésentation de certaines provinces par une valeur inégale entre les votes des citoyens: les citoyens des villes et les citoyens des champs…
    Paradoxe encore de ceux qui, refusant l’état de droit de l’Espagne à laquelle la Catalogne appartient, invoquent un droit inique pour leur régime électoral qu’ils refusent de modifier.
    Alors pour 2018, s’il e n est qui ont le plus besoin de vœux de réussite, il s’agit bien des catalans et des espagnols.
    Bonne année donc à tous mais plus particulièrement à eux, pour que la Cata…logne (et l’Espagne) ne devienne pas une cata…strophe.

  2. Donc nous avons un Catalan orléanais François Zaragoza, qui doit expliquer aux pauvres lecteurs que nous sommes les résultats des élections catalanes.
    Pour le président du Mouvement européen pour le Loiret, c’est encore l’émotionnel qui l’a emporté sur la raison.
    Mais de quelle raison parlons nous ? Celle des unionistes espagnoles qui lors d’un référendum envoie la garde civile matraquer des personnes qui vont voter, qui envoie des dirigeants catalans élus en prison, qui met sous tutelle une région entière, qui dissout un parlement.
    Cette raison c’est celle de la monarchie espagnole, celle de la constitution de 1978.
    Toutes ces mesures répressives ont été appliquées par la droite et soutenues la gauche espagnole Parti Socialiste et Communiste, et laissées la mise en pratique par PODEMOS, seuls les Anticapitalistas de Podemos ont dénoncé cette répression et soutenu les catalans.
    A bien lire le Président Zaragosa le peuple catalan n’est pas dans la raison ; il a redonné une majorité aux indépendantistes malgré tous les efforts déployés par les nationalistes espagnols pour qu’ils votent dans le bon sens.
    Le dernier argument trouvé c’est celui du mode électoral. Il faut en effet près de 50 000 électeurs à Barcelone pour moins de 20 000 électeurs à Lérida, pour élire un député. « Dès lors, on comprend mieux pourquoi les indépendantistes se sont toujours opposés à toute révision de la loi électorale ». Ecrit-il, il faut dire qu’ils sont malins les bougres de catalans.
    Au fait en France, nous on a quoi comme mode électoral ? Cela est fort ressemblant.
    En plus de la répression, des l’emprisonnements, des menaces, il fallait donc changer la loi électorale.
    Mais que le Président Zaragosa se rassure le résultat des élections ne sera pas respecté, Rajoy et l’ensemble des partis espagnoles ont réaffirmé que la constitution de 1978 reste la seule alternative, les élus emprisonnés le resteront, les exilés aussi, de fait les catalans ont mal voté, ils seront punis.
    Le Président Zaragosa est pour « un dialogue responsable entre Madrid et Barcelone, respectueuse de l’état de droit mais exigeante dans la réactualisation du Statut d’Autonomie de la Catalogne, celle qui n’accepte pas la déchirure de la société catalane, celle qui s’inquiète de la dégradation de la vie économique et sociale que connaît depuis plusieurs années la Catalogne, sauront-ils être mieux écoutés et entendus ? Je ne pourrais que m’en réjouir ! »
    C’est le même verbiage de ceux qui veulent que rien ne change. Ceux qui ont accepté la répression, qui acceptent la constitution monarchiste de 1978.
    La question catalane n’est pas seulement le problème de la Catalogne ; mais surtout le problème du nationalisme espagnol, qui par la constitution de 1978, valide la monarchie espagnole voulue par Franco.
    Les espagnols doivent se défaire de cette constitution qui les opprime autant que les catalans. Ils auront plus à gagner par la création d’une république en Catalogne, pour mener ensemble les luttes contre l’austérité, le chômage et l’oppression sociale.

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