Embarqués avec les gendarmes, à bord d’une voiture radar

La décision gouvernementale du 9 janvier dernier actant le passage à 80 km/h sur les routes départementales à partir du 1er juillet prochain, fait couler beaucoup d’encre. Elle pourrait être le préambule à la possible externalisation de radars embarqués à bord de véhicules banalisés conduits par des chauffeurs de sociétés privées. Le débat sur le sujet est très chaud. Ces radars embarqués et mobiles existent pourtant déjà, dans les Escadrons de Sécurité routière de la gendarmerie. Pour en avoir le cœur net sur leur fonctionnement et tenter de dissiper un peu les malentendus, nous sommes montés à bord d’un de ces véhicules furtifs quasiment indétectables.


Si vous circulez sur les routes départementales – poliment appelées « réseau secondaire », vous les aurez forcément croisées, peut-être même doublées, ces voitures de banalisées type Renault Mégane, Peugeot 308 ou Dacia Sandero (à titre d’exemple et en Loir-et-Cher). Ces « ETM » (équipement de terrain mobiles) appartiennent à l’Escadron de Sécurité routière de Loir-et-Cher. À bord, deux gendarmes : le conducteur et l’opérateur, armé d’une tablette tactile reliée à un GPS et au radar modèle « Gatso Milla », en fonction depuis 2014. Sous la plaque d’immatriculation à l’avant, qui s’ouvre façon trappe : le radar. Intégré dans la calandre, un petit rectangle noir : le flash infrarouge, invisible. À l’intérieur sur le tableau de bord, un boîtier gris avec une caméra permettant de capturer les images des véhicules en infractions. Sur la plage arrière, le GPS pour enregistrer l’exacte position du véhicule.

Bientôt embarqués dans des véhicules privés ?

Océane, gendarme réserviste (aide-soignante dans le civile), se glisse dans la circulation et se cale systématiquement à la vitesse limite autorisée : 50 km/h en ville, 70 km/h sur le Pont Charles-de-Gaulle, 90 km/h route de Bracieux, 70 km/h dans le Domaine national de Chambord. Puis de nouveau 90 km/h sur la levée de la Loire entre Muides et Blois. Ils ont mauvaise réputation, ces Gatso Milla : piégeux, fait pour rapporter beaucoup d’argent, indétectables… Et les rumeurs qui circulent actuellement à leur sujet vont bon train. Ces véhicules aux radars embarqués « rouleraient en dessous de la vitesse autorisée, pour forcer les conducteurs à les dépasser, et à se faire prendre », c’est en tout cas ce qu’on lit sur certains sites et médias spécialisés, et sur les réseaux sociaux. Il est vrai que pour capturer un véhicule en infraction, il faut que 20km/h séparent le véhicule porteur de sa cible… Un argument des conducteurs anti-radars embarqués qui pourraient être externalisés à des sociétés privées. C’est vrai, tout ça ? « Franchement, nous ne faisons pas ça », déclare le gendarme Guillaume, opérateur assis à bord à la place du passager, tout en pianotant sur la tablette pour l’adapter à la bonne vitesse. « Notre objectif n’est pas de faire du chiffre, mais du contrôle routier, point. Rouler en dessous de la vitesse autorisée ne servirait à rien d’autre que de prendre le risque de se faire tamponner par un véhicule qui évaluerait mal notre vitesse. Concernant les radars externalisés dans les véhicules de sociétés privées, nous n’avons pour l’instant aucune information sur le sujet », ajoute-t-il. Difficile d’ignorer pourtant que depuis octobre dernier en Normandie – particulièrement dans l’Eure – 26 véhicules type ETM avec radars embarqués tournent en phase d’expérimentation. Une rapide recherche sur le net et de nombreux articles de confrères normands en font état. On connaîtrait même le nom de la société privée qui aurait décroché le marché public – passé plutôt discrètement – Challacin Accueil Services, dont le siège est en Seine-Saint-Denis. Mais force est de constater que ni les préfectures de Loir-et-Cher ou du Loiret que nous avons interrogées sur le sujet, ni les forces de police ou de gendarmerie n’ont été en mesure de nous indiquer ce qui se trame.

Verbalisé par erreur ?

La difficulté pour notre équipage de l’Escadron de Sécurité routière basé à la Chaussée-Saint-Victor est de faire s’adapter la tablette – et son logiciel – aux nombreux changements de limitation vitesse sur les routes de campagne. C’est du reste un grief relevé par les automobilistes eux-mêmes qui déclarent ne jamais savoir « où on en est ». « Ça rame un peu parfois en effet », avoue l’opérateur. Serait-il dès lors possible de se faire flasher à 90 km/h alors que la tablette n’a pas encore mis à jour et pense que la vitesse est encore limitée à 70 ? « Non, car avant d’envoyer les fichiers d’infractions au centre de contrôle automatisé de Rennes, nous vérifions que toutes les infractions le soient effectivement », se veut rassurant Guillaume. En clair : quand la tablette et son logiciel peinent un peu à mettre à jour, le gendarme note la plaque de la voiture flashée par erreur, puis le signale ensuite au centre national de traitement à Rennes (CNT). Le risque est donc limité d’être verbalisé par erreur. Il est en outre possible de masquer quelques secondes la caméra pour empêcher une prise de vue intempestive.

“Si les comportements changent…”

En une heure de conduite depuis la quatre voies blésoise, puis à travers la Sologne chambourdine et la levée de la Loire, en plein après-midi, le Gatso Milla a effectué 112 mesures, relevant 3 infractions dont « seulement » une de validée. On est loin de l’abattage dénoncé par ailleurs. « Les gens n’ont pas conscience du danger qu’ils prennent et qu’ils font prendre aux autres. La clé ce sont les comportements », insiste le capitaine Josse, commandant l’Escadron de Sécurité routière de Loir-et-Cher. Il insiste : « Si les comportements des conducteurs changent, il n’y a aucune raison de se faire flasher par une voiture radar ». Tout en rappelant que la principale et plus importante cause d’accidents en Loir-et-Cher comme ailleurs reste la conduite sous emprise addictive : alcool, stupéfiants, voire les deux en même temps. « La vitesse est toujours un facteur aggravant, mais pas la première cause d’accident ». Alors pourquoi insister sur les contrôles routiers de vitesse ? « Nous passons 80 % de notre temps à faire cela, c’est notre mission ; on est présent sur tous les créneaux horaires. Par ce biais-là nous relevons aussi beaucoup d’autres infractions, notamment les conduites sous l’emprise d’alcool ou de stupéfiants, et aussi par exemple des défauts de permis de conduite », souligne le capitaine Josse. Plus de 400 délits liés aux permis de conduire ont été relevés en 2017 : conduite malgré une suspension, annulation, retrait, ou défaut pur et simple de permis.

F.Sabourin.

(1) Cinq dans le Loiret ; cinq dans l’Indre-et-Loire ; trois dans l’Indre ; trois dans le Cher ; trois dans l’Eure-et-Loir.

Quelques chiffres

– L’Escadron de Sécurité routière de Loir-et-Cher c’est 74 gendarmes dans 4 unités (La Chaussée-Saint-Victor, Salbris, Saint-Romain-sur-Cher, Vendôme), 3 pelotons motorisés (un par autoroute : A10, A85, A71).

– En 2017, 172 accidents ont eu lieu en zone gendarmerie faisant 29 tués et 239 blessés. En 2016 : 153 accidents ; 26 tués ; 189 blessés.

– Première cause d’accidents de la route : la conduite addictive (alcool, stupéfiants) ; Deuxième cause : la vitesse (dans tous les cas, facteur aggravant). Les accidents en conduite « distractive » (usage du téléphone au volant par exemple) sont en forte augmentation.

– Trois ETM (véhicules circulant avec radar embarqués) circulent en Loir-et-Cher. Équipés d’un radar modèle Gatso Milla, ils peuvent contrôler en mouvement en rapprochement et/ou en éloignement, ou à l’arrêt. La différence de vitesse entre le véhicule porteur et le véhicule cible doit être de 20km/h. Une marge d’erreur (ou « tolérance ») de 10 % est appliquée. Le radar retiendra, par exemple, 61km/h dans le cas d’une limitation à 50. 91km/h pour 80. 102km/h pour une vitesse limitée à 90. 146km/h pour 130. En 2017, ils ont flashé 11.000 véhicules en infraction à la vitesse en Loir-et-Cher. Soit une trentaine par jour dans tout le département, pour ces trois véhicules qui effectuent des sorties par période de quatre heures à chaque fois.

 

Commentaires

Toutes les réactions sous forme de commentaires sont soumises à validation de la rédaction de Magcentre avant leur publication sur le site. Conformément à l'article 10 du décret du 29 octobre 2009, les internautes peuvent signaler tout contenu illicite à l'adresse redaction@magcentre.fr qui s'engage à mettre en oeuvre les moyens nécessaires à la suppression des dits contenus.

  1. “si les comportements changent “? bien d’accord mais à condition que ce soit dans la réciprocité.
    En voyage en Suède j’ai pu constater que les gendarmes ne se cachent pas: panneau police lumineux en bas d’une côte , accident ? non au sommet là où il est interdit de doubler une voiture de gendarmerie feu bleu tournant et deux policiers devant le véhicule qui nous regardent passer ! peu de risque qu’un chauffard double !
    De retour en France , des appels de phare et un peu plus loin cachés par un mur une voiture de gendarmerie et un radar.
    Commençons ENSEMBLE déjà à ne plus jouer aux “gendarmes et aux voleurs” cela amènera progressivement les conducteurs à respecter les règles nécessaires à une bonne conduite puisque les policiers eux-mêmes se comporteront correctement.
    Cette réciprocité pourrait d’ailleurs s’appliquer sans bien d’autres domaines!
    .

  2. Une question que vous n’avez pas posée. Que font les gendarmes en voiture banalisée lorsqu’ils constatent une infraction grave au code de la route ? Interviennent-ils pour intercepter le ou les véhicules fautifs ou sont-ils obligés de faire appel à des renforts ?

    • Cette question leur a été posée : s’ils constatent une infraction grave ils ont la possibilité de mettre un gyrophare et d’intercepter le véhicule, sauf si la “poursuite” met en danger le reste des automobilistes (en clair : pas de poursuite façon film américain avec Steeve McQueen). Le cas échéant, ils peuvent prévenir d’autres patrouilles en indiquant le modèle et le n°, et l’axe emprunté, pour une interception plus loin.

      • Merci pour votre réponse à ma question. Ces ETM doivent tout de même coûter un certain prix. Tout comme les véhicules rapides d’interception sur les autoroutes.

Comments are closed.

Recevez chaque jour les nouveaux articles par e-mail

Votre e-mail ne sera communiqué à aucun tiers et servira uniquement à vous envoyer les titres chaque jour par e-mail