Val de Somme, la mémoire à fleur de peau

En cette année de commémoration des 100 ans de la Grande Guerre dont l’apothéose sera l’ouverture en avril prochain du centre sir John Monash à Villers-Bretonneux, une visite sur les traces des soldats australiens dans la Somme s’impose. Sans oublier de passer par Amiens, la capitale régionale.

Par Bénédicte de Valicourt.

Centre John Monash-®Cox Architecture

L’homme aux cheveux gris est courbé sur une drôle de couronne de coquelicots en papier accrochée au bas de l’escalier de la haute tour du Mémorial national australien de Villers-Bretonneux, inauguré le 22 juillet 1938 par le roi George VI lui-même. « Le coquelicot symbolise le sacrifice des soldats australiens, dont 46 000 ont perdu la vie entre ici et la Belgique, » nous explique le guide.

Centre John Monash-©Cox-Architecture-SommeTourisme

De là, la vue est imprenable sur le cimetière du Commonwealth de 2 600 tombes parfaitement alignées, et on n’entend pas vraiment les travaux en cours à l’arrière. Et pourtant, c’est ici sur la plus haute colline de la région, celle où a été stoppée l’avancée allemande que le gouvernement australien construit à grand frais (60 millions d’euros) le Centre sir John Monash, qui sera inauguré en grand pompe en avril prochain.

Ouvert sept jours sur sept et gratuit, il retracera l’histoire des soldats australiens sur le front Occidental.  « Le nouveau bâtiment de 3 étages, c’est 12 000 tonnes de béton architectonique qui flottent, car les piliers ne reposent pas sur le plafond, nous explique avec enthousiasme Caroline Bartlett, maître d’ouvrage déléguée Centre Sir John Monash. Les murs seront habillés de bois provenant des 8 régions australiennes (6 états et 2 territoires), le  tout est partiellement enterré et recouvert à l’extérieur d’un gazon ».

Caroline Barlett ©BDV

Avec proche de l’entrée, une grande pièce entourée à 360 degrés d’écrans dans lesquels seront diffusés des scènes reconstituées de la Grande Guerre. « Des villages du nord ont été recrées et chaque visiteur aura la possibilité de s’immerger totalement dans cet univers, pendant 8 minutes environ derrière une porte acoustique, le tout étant piloté de Canberra”, ajoute Caroline Bartlett.

De 15 000 à 110 000 visiteurs sont attendus. Un afflux qui traduit parfaitement selon elle l’attachement extrêmement fort, encore aujourd’hui, de son pays à la Somme et au souvenir de la Grande Guerre. « C’était la première fois que l’on se battait en tant que nation, explique-t-elle. Cela a été fondamental pour l’accession du pays à l’indépendance ». Du coup le centre d’interprétation John Monash risque très vite de devenir le site phare du Chemin de mémoire australien, qui relie les sites des plus grandes batailles auxquelles les soldats australiens ont pris part, le long du Front Occidental et déjà arpenté par 21 000 australiens par an chaque année.

L’école Victoria de Villers-Bretonneux

Un parcours que l’on peut débuter à l’école primaire Victoria de Villers-Bretonneux, dont une partie a été transformée en musée franco-australien en 1975. Celle-ci a été reconstruite sur un modèle anglo-saxon, grâce à l’argent récolté par les écoliers de l’état de Victoria en Australie. Témoin la salle des fêtes au rez-de-chaussée, dont le parquet est en bois d’Australie et le plafond en armature métallique, à l’image des écoles sur place.

Anzac Villers ©SommeTourisme-Celine François

Au premier étage, le musée retrace l’histoire du corps expéditionnaire australien pendant la Grande Guerre. Uniformes de tous les corps d’armée, objets et émouvantes photographies d’époque des soldats : tout ici évoque les troupes australiennes qui après la dislocation de la 5eme armée britannique avaient pris position devant la ville, dernier verrou avant Amiens. Le 25 avril 1918, ils arrêtèrent définitivement la grande offensive allemande, en menant une action commando en pleine nuit et sans soutien d’artillerie. Un acte héroïque, effectué à la date anniversaire de leur débarquement tragique à Gallipoli, le 25 avril 1915. Depuis cette date symbolique est devenue « l’Anzac day », un jour férié en Australie où l’on célèbre la mémoire des fameux Diggers. Villers-Bretonneaux, l’une des villes françaises les plus connus en Australie, n’est pas en reste et reçoit aussi chaque année de plus en plus d’Australiens et de Néo-Zélandais pour les cérémonies de l’Anzac Day (environ 5 000 personnes) en présence de l’ambassadeur australien.

Le Hamel au lieu-dit « le Hurleux »

Le-Hamel Mémorial-Australien® Somme-Tourisme-AC

Direction le Hamel,  au lieu-dit « le Hurleux », qui porte bien son nom. Sur cette colline, l’une des plus hautes de la région, d’où on pouvait bombarder Amiens, le vent souffle fort et on voit à des kilomètres à la ronde. Un panneau indique l’endroit où le fameux Baron Rouge a été abattu après avoir touché 80 avions, près de la briqueterie de Vaux- sur- Somme. On peut aussi se balader sur la grande ligne de tranchées des Allemands. Et lire les différents panneaux qui longent le chemin qui rejoint le mémorial du corps d’armée australien. Ils retracent la mémorable bataille de du 4 juillet 1918, qui a duré à peine 93 minutes et a pourtant inspiré toutes les suivantes, dont la bataille d’Amiens. Ce fut, aux dires de tous, l’un des moments clés dans la victoire finale des Alliés, tellement la stratégie militaire utilisée par le lieutenant général John Monash était révolutionnaire et beaucoup moins couteuse en vies humaines, grâce à la coopération accrue entre l’infanterie et les unités blindées qui furent chargées de faire un « feu roulant » devant l’avancée des troupes. Les chars servirent également au ravitaillement en nourriture, munitions et médicaments aux troupes avancées. Cette bataille secondaire, donna aussi un coup d’arrêt à l’avance allemande, offrit un répit aux Alliés et permit d’organiser la contre-offensive alliée, l’Offensive des cent jours. 

Amiens

Retour à Amiens, qui a construit sa fortune sur le drap de laine et dont le centre-ville, remodelé au cordeau par l’architecte Pierre Duffau à la suite de l’incendie qui l’a ravagé pendant trois semaines en 1940, est très animé en cette fin d’après-midi. Au passage, nous empruntons la rue des Trois Cailloux, la grande artère commerçante de la ville pour admirer la vitrine de Jean Trogneux, connu pour ses chocolats mais aussi et surtout aujourd’hui comme la famille de Brigitte Macron, première dame de France. Un peu plus loin, la cathédrale devant laquelle Pierre Duffau qui souhaitait aérer la ville, a aménagé une vaste place.

Amiens vu de la Cathe?drale ©FLeonardi

De là, on peut passer des heures à admirer la façade foisonnante de la cathédrale Notre-Dame, joyau gothique classique classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, dont les travaux débutés en 1220 et achevés en un temps record de 68 ans, ont été surveillés par Saint Louis en personne. C’est l’époque la plus prospère de la ville, grâce au quasi-monopole du pastel, que lui avait donné Philippe Auguste. Pour effectuer la visite le mieux est de s’adresser à l’un des brillants guides conférenciers. Il vous guidera dans les méandres des décors de la façade, vous expliquera sans doute au passage que la charpente -qui ne se visite pas- est d’époque et abrite un bassin de 15 000 litres d’eau dans les combles (pour lutter contre les incendies) et vous emmènera en haut des tours. De là, beau point de vue sur les faîtages en ardoise et la flèche de Notre Dame à 112 m, la plus haute flèche en bois de France (1528) construite avec du chêne, offerte par François 1er, après que la foudre ait détruit la flèche d’origine à 126 mètres. On aperçoit au loin, le Zénith rouge, le Stade de la Licorne et la tour Signal coiffée d’une «boite rouge», signée Renzo Piano, qui est en train d’aménager un campus universitaire dans l’ancienne citadelle XVIIème.

Tour Perret @BDV

Mais il est temps de redescendre pour rejoindre le quartier de la gare reconstruit par les frères Perret et dominé par  la tour dessinée par Auguste Perret, l’architecte de la reconstruction au Havre, coiffée d’un sablier en verre de Saint Gobin depuis 2005. C’est le premier immeuble français en béton armée de plus de 100m de hauteur qui fut aussi, un certain temps, le plus haut building d’Europe. Bienvenue également : un tour dans l’ancien et charmant quartier Saint Leu, autrefois haut lieu des canailles de tout poils, remplacés aujourd’hui par des étudiants attablés aux terrasses de ses nombreux cafés. 

Les Hortillonnages

Autre fleuron de la ville : les hortillonnages. Un dédale de jardins flottants de 300 hectares, gagnés par les romains sur les anciens marais, aux portes de la ville, et cultivés autrefois par de nombreux maraichers. Il en reste 7 qui travaillent 8 hectares, le reste ayant été transformé en jardins d’agréments avec des petites cabanes où les Amiénois adorent venir le week-end (2000 propriétaires environ).

Amiens Hortillonnages AVP-®SommeTourisme

Depuis 2010, cet espace que l’on découvre en barque électrique est aussi le cadre privilégié sur les terres en friche du festival «Art, Villes et Paysage», lancé par le patron de la Maison de la culture d’Amiens. Tout le long du circuit en barque électrique, on découvre les 45 œuvres, imaginées par des artistes plasticiens et paysagistes du monde entier. « Chaque année, il y a une douzaine de nouvelles œuvres sélectionnées sur un appel d’offre international, explique Nathalie Vallée, chef de production. Et le festival va s’étendre sur tous les Hauts de France, avec 15 nouveaux jardins qui devraient ouvrir d’ici novembre 2018, dont un jardin de la paix, à proximité des lieux mémoriaux ». En attendant nous continuons la balade bucolique, en nous amarrant à chaque fois, pour descendre visiter l’installation. Au loin deux pêcheurs sur leur barque traditionnelle à cornet, se reflètent sur une cabine téléphonique déposée là par un artiste. On est vraiment ailleurs. 

Carnet de route

Visiter
-La Maison de Jules Verne à Amiens, un hôtel particulier du XIXe siècle rénové, où l’écrivain a vécu pendant près de 20 ans et écrit la plupart de ses voyages extraordinaires.

-Le marché sur l’eau le troisième dimanche de juin. Les maraîchers qui continuent à cultiver les terres des hortillonnages descendent la Somme sur leurs barques à cornets chargées de produits frais, en costumes traditionnels, afin de rejoindre le quai Bélu où ils les vendent dans les mêmes conditions qu’au XIXe siècle. Et aussi tous les samedis matin marché du quartier Saint Leu.

-Les jardins de Valloires à Argoules, au cœur de la Vallée de l’Authie. C’est autour de l’Abbaye, fondée au XIIème siècle par les moines de Citeaux, qu’ont été créés les jardins dessinés par le célèbre paysagiste Gilles Clément en 1987.

-Festival « Art, Villes et Paysage », d’avril au 15 octobre. artvillespaysage.com ou www.festivaldeshortillonnages.

-Balades à vélo le long du canal de la Somme, 120 kms de Perone à St Valérie.

Dîner 
Le Quai, quai Bélu : l’une des adresses les plus populaires de la ville. Cuisine et déco contemporaines, sur deux étages avec terrasse au bord de l’eau. 
www.restaurant-le-quai.com 

Se loger 
Hôtel Le Prieuré (3 étoiles). Certaines chambres ont des vues sur la cathédrale, juste à côté. Décoration contemporaine et accueil très sympa.   www.hotel-prieure-amiens.com

Y aller 
Une heure en train depuis Paris-Nord.

Lire
Guide Michelin des Champs de bataille 1914-1918
 www.somme-tourisme.com

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