« Jusqu’à la garde », à vue ?

Le premier film de Xavier Legrand, Jusqu’à la garde, raconte le divorce compliqué d’un couple et le devenir de leurs deux enfants. C’est autour du fils, 11 ans, que la tension se cristallise particulièrement. Un thriller dans le huis-clos familial qui a été projeté mercredi 7 février aux Lobis à Blois en présence du président du TGI Denys Baillard, de la juge aux affaires familiales Christine Dabansens, de l’avocate Angela Vizinho-Joneau et de la psychologue Cendrine Peris.


Jusqu’à la garde s’ouvre sur une scène que beaucoup connaissent, hélas : un couple s’affronte devant le juge aux affaires familiales, laquelle (c’est une femme) doit statuer sur la résidence des enfants en fonction d’éléments contenus dans le dossier, des points d’accords éventuels entre les deux parents et les plaidoiries de leurs avocats. Visages fermés des deux côtés, tension palpable, et au milieu de tout cela, une juge qui doit trancher, forte du témoignage de l’enfant lu à l’audience, qui exprime le refus de continuer à voir son père, « l’autre » comme il dit. Sa mère – interprétée par Léa Drucker – accuse le père – Denis Ménochet – de violences et demande la résidence exclusive de leurs enfants, dont l’aînée a bientôt 18 ans. Coincé entre ses parents, le jeune Julien, 11 ans (très bon Thomas Gioria), va tout faire pour que le pire n’arrive pas.

Dans un étau

Rien n’est en trop dans le premier film de Xavier Legrand – primé à la Mostra de Venise par un lion d’argent et le prix Futur du meilleur premier film – et surtout pas la musique additionnelle, qui serait venue appuyer l’angoisse, la tension, la panique. Mieux que discrète : elle est totalement absente. Grâce au respect des silences, des questions sans réponse, et aux bruits du quotidien, il capte le spectateur et le place lui-même dans l’étau d’un thriller domestique et familial. Qui est Antoine, ce colosse dont on sent la masse fissurée et fragile, qui se défend pour voir son fils, pour faire respecter ses droits ? Après le doute insinué durant l’audience du juge, on le découvre étouffant, tortueux, manipulateur, oppressant tant vis-à-vis de Julien que de sa mère, son ex-femme, et aussi vis-à-vis de lui-même, comme un grand enfant perdu. Que s’est-il passé avant, pourquoi en arriver là ? Et vers où va-t-on ? Quelques gestes discrètement mis en lumière par la caméra de Xavier Legrand nous donnent des indications sur le drame qui se trame : le bouclage des ceintures de sécurité dans la voiture, bruit sec et nerveux ; une portière qui claque ; la main du père posée sur la nuque de son fils, comme une pince, alors qu’ils marchent dans la rue ; l’enlacement dans ses bras de son ex-femme comme s’il voulait être consolé, ou la briser définitivement. D’où remontent ces blessures secrètes que le spectateur ne peut qu’imaginer ?

“L’avis de l’enfant c’est son souhait, pas forcément son intérêt”

D. Baillard (TGI), C. Peris (psychologue), Me Vizinho-Joneau (avocate), C. Dabansens (JAF).

À l’issue de la projection dans la salle des Lobis à Blois mercredi 7 février, le président du TGI, une juge aux affaires familiales (JAF), une avocate et une psychologue ont débattu avec le public. Les violences faites aux femmes ont accaparé une bonne partie du débat, jouant parfois sur le manichéisme et les amalgames, que Denys Baillard (président du TGI de Blois et ex juge des enfants à Angoulême et JAF) et Christine Dabansens ont tenté de déminer : « On voit la difficulté de l’application du jugement. Ce couple a une histoire avant, et si les avocats ne la mettent pas au dossier, on ne la connaît pas ». Maître Angela Vizinho-Joneau (bâtonnier en 2016-2017) apporte d’autres éléments d’éclairage : « l’avocat a un rôle central, c’est lui qui va orienter le juge ; mais il a aussi un rôle de conciliateur : tenter de rapprocher ou de faire s’entendre un peu le couple ». Sur l’audition de l’enfant, qui a occupé une autre bonne partie du débat, Christine Dabansens explique que « l’enfant peut être auditionné, soit par un juge, soit par un tiers. Ça permet d’avoir un ressenti par rapport à l’enfant. C’est toujours difficile de savoir si l’enfant est instrumentalisé. Dans 80 % des cas, l’avis de l’enfant est respecté, mais pas systématiquement. L’avis de l’enfant c’est son souhait, pas forcément son intérêt ». « La sécurité, la stabilité, les repères : c’est ce dont un enfant a le plus besoin », insiste la psychologue Cendrine Peris, ce qui explique malgré tout que « la résidence alternée est ce qui est actuellement privilégié. C’est au juge d’apprécier. On regarde aussi la pratique antérieure des parents » conclut la JAF. Le tout – faut-il le rappeler – dans l’intérêt de l’enfant, coincé parfois dans l’enfer des adultes.

F.Sabourin.

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