Un journalisme engagé est-il utile ?

Un journalisme utile ? C’est le thème des 11e Assises internationales du journalisme de Tours, du 14 au 17 mars. Va-t-il de pair avec un journalisme d’engagement ? Le sociologue des médias Jean-Marie Charon menait un intéressant débat sur le sujet, avec Noël Mamère, François Ernenwein (La Croix), Patrick Apel-Muller (l’Humanité), Nadia Henni-Moulaï (MeltingBook) et Émilie Kovacs (Ekopo). Après des décennies d’idéal journalistique ancré dans la distance et l’équilibre de traitement des faits, vivons-nous un tournant avec la sortie de plusieurs initiatives éditoriales engagées ?

“Le goût de la vérité n’exclue pas la prise de parti” (A. Camus). On en débat ?

Il y aurait d’un côté les médias mainstream (courant dominant), débarrassés de toute emprise idéologique, et de l’autre les médias d’opinion, engagés. « Je vais crever la baudruche : ça n’existe pas », lance d’emblée le rédacteur en chef de La Croix François Ernenwein. Ce que corrobore le directeur de la rédaction de l’Humanité Patrick Appel-Muller, « oui, je pense que le journalisme c’est de l’engagement, même chez ceux qui disent qu’ils ne s’engagent pas ».

Un journalisme constructif demande les mêmes qualités que l’enquête sur les faits

Cet engagement passe parfois par la résistance à des tentations qui gangrènent le journalisme actuel : la non-hiérarchisation des informations, et la dictature de l’instant. « Nous devons y résister », ajoute F. Ernenwein, « nous avons vu récemment dans certaines affaires de justice ou de faits divers l’hystérisation et le non respect des procédures judiciaires ». Résolument observateur, le journaliste se doit de « refuser la tentation de l’influence. Ce n’est pas à nous de nous ériger en 4e pouvoir » poursuit-il. « À l’Huma nous sommes nés dans cette contradiction : Jaurès crée le journal suite aux affaires Dreyfus et des emprunts russes. Pour autant, l’engagement ne dispense pas du besoin pour les lecteurs d’avoir des informations complètes, et contradictoires ».

« On nous place dans des postures où il faudrait prendre partie », regrette Nadia Henni-Moulaï, créatrice de MeltingBook, au départ une sorte de « carnet d’adresse inclusif des gens aux trajectoires intéressantes qu’on n’entendait jamais dans les médias ». Reconnaissant que son site était plutôt « avant-gardiste », l’entrepreneuse des médias avait clairement fait le choix de portraitiser des gens des quartiers, sans mettre forcément l’accent sur une évidence qui ne l’est pas : les jeunes, qui ne sont pas les seuls à vivre dans les « quartiers ». « Il y a une défiance, un rejet des informations et des journalistes » témoigne Émilie Kovacs fondatrice et rédactrice d’Ekopo. Sans tomber dans un optimisme béat, elle cherche à mettre en valeur « ce qui se fait de bien, ceux qui font avancer les choses. Je n’ai rien contre les enquêtes qui montrent des faits, mais je crois que ce sont les mêmes qualités, la même rigueur, et la même déontologie pour produire un journalisme constructif ».

Une presse qui ressemble à ses lecteurs, crédible, et sur le terrain

Selon Noël Mamère, qui a commencé sa carrière comme journaliste, à Résistance, puis Antenne 2, « le journalisme n’est pas là pour se substituer à une société défaillante. Il est là pour regarder le monde tel qu’il est. Il doit montrer. Pour ça il a besoin de temps et il faut lutter contre la tyrannie de l’émotion et de la précipitation qui attirerait l’audience. La fonction du journaliste c’est quoi ? C’est dire que sais-je ? Et faire partager ce doute. Tous les médias sont d’opinion, ceux qui se cachent et ceux qui le disent ».

Les grandes difficultés traversées par les médias en France actuellement – notamment économiques, la précarisation des jeunes journalistes, le court-circuitage de l’information par les réseaux sociaux et la multiplication des fake news – fait dire à Noël Mamère que « la vérité n’est plus qu’une opinion parmi d’autres ». « La pression économique entraine la pression sur les contenus », observe P. Apel-Muller. « Un citoyen responsable est un citoyen qui accepte de payer pour une information de qualité. Elle a un coût et ça se paie » martèle le rédacteur en chef de La Croix. « Une presse d’engagement est une presse qui ressemble à ses lecteurs, qui fonde une relation qui se crée sur la crédibilité. Et celle-ci se trouve sur le terrain », conclut avec pertinence Nadia Henni-Moulaï. On ne saurait mieux dire…

F.Sabourin

Commentaires

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  1. Un Président présent sur Tours Métropole durant deux jours, les assises internationales du journalisme dorénavant établies à Tours, ne nous y trompons pas, le coeur de cette région est bien à Tours !

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