Terres d’élection

Élire, comme gouverner, c’est choisir… du moins lorsqu’on en a la possibilité. Les abstentionnistes des « démocratures » d’Erdogan et de Poutine savent ce que voter sans choix, sans alternance possible, veut dire. Ce mois de mars est riche en scrutins de natures et de conséquences très diverses, qui recomposent un paysage français bouleversé en 2017, dans un contexte international déstabilisé et menaçant.

Par Pierre Allorant

 

Ici et maintenant, le Loiret sous les feux de la rampe

Il y a exactement 50 ans, Mai 68 brocardait les rites de la démocratie parlementaire « bourgeoise » en y voyant des « pièges à cons ». Aujourd’hui, l’interrogation porte moins sur le principe que sur les modalités de renforcement de la concertation, de la consultation et de la participation, cette idée neuve portée par le référendum repoussé en avril 1969. Et, coïncidence des temps, le Loiret semble décidément au centre de l’actualité politique : pour la première fois, le Premier ministre et le leader de l’ancien parti majoritaire ont été l’un professeur associé de droit public, l’autre étudiant en sciences économiques à la faculté de droit d’Orléans. Même la France insoumise n’est pas en reste, puisque, loin des rivages corses chers à Nicolas Hulot, Jean-Luc Mélenchon pratique l’art de la résidence secondaire dans le Gâtinais, pendant que son lieutenant Alexis Corbière se fait autoentrepreneur, fréquentant tel un pénitent les médias honnis.

Des oppositions reconstituées et incarnées ?

Après Laurent Wauquiez, Marine Le Pen a été plébiscitée par les militants de son nouveau Rassemblement National, mais sur fond de scepticisme persistant pour ces deux leaders sur leur capacité à convaincre et à entraîner au-delà du premier cercle des partisans, et même à unir leurs troupes, fracturées par « l’étrange défaite » de la droite et par l’humiliation cathodique de sa dirigeante pour l’ex-FN qui se prétendait aussi respectable et crédible qu’un parti de gouvernement.

Plus Faure que la mort, le PS bouge encore

Olivier Faure

Pour le PS, l’enjeu de l’élection interne de son premier secrétaire était encore plus simple : bouger encore, ou disparaître. Or le test a été plutôt concluant au-delà des espérances, tant sur la participation que sur la capacité à vivre ensemble des différentes motions. Avec, cerise sur le gâteau d’Olivier Faure, la divine surprise de la victoire législative en Haute-Garonne. Mais attention à ne pas céder à l’euphorie passagère, un succès partiel ne fait pas le printemps et le PS n’est pas redevenu en une semaine le grand parti de gouvernement qui a dominé la gauche 45 années durant. Simplement, il n’est pas mort, et cela constitue en soi une réelle information. Il faudra encore compter sur ses réseaux militants et d’élus particulièrement pour les prochaines échéances municipales et régionales.

La revanche de la France périphérique

Laurent Wauquiez et Jean-Pierre Door.

Pareillement, le succès annoncé de Jean-Pierre Door dans l’est du Loiret n’est en définitive qu’un retour à la normale, au cœur d’un bastion conservateur et dans un contexte de démobilisation électorale et de grogne des retraites et des espaces ruraux. En effet, la 4e circonscription du Loiret est le fief depuis 2001 du bon docteur Door, député-maire actif au Parlement (une rareté), très ancré dans sa ville moyenne, peu propice au macronisme à l’écart des métropoles. La vague de juin 2017 s’étant retirée, restent les fondamentaux : un arrondissement en crise où Macron n’a atteint que 19 % au 1er tour de la présidentielle contre 30 à Marine Le Pen. Ajoutez à cela une gauche pulvérisée en de multiples candidatures et qui reste à un étiage très bas, surtout pour le PCF en dépit de son ancrage municipal à Châlette, un tassement marqué du FN, et vous obtiendrez la reconduction tranquille d’un notable défiant le cumul des mandats dans le temps en une sorte de rêve incarné du combat de Gérard Larcher, moderne Sancho Pança des sénateurs à vie.

Les enfants perdus de la grève alternée

Alors que le Président de la République, fidèle à sa stratégie initiale, ne veut surtout pas donner de temps au temps et enchaîne les réformes comme le PSG les victoires sans péril en championnat et les désillusions européennes sans gloire, l’échéance de conflits majeurs s’approche. D’abord, avant le convoi bloqué du train de sénateurs, fatal en son temps au général de Gaulle, la grève perlée des cheminots, ce tour de France en 80 jours de « grève alternée », vingt mille lieues sous la ponctualité, les usagers du rail se retrouvant ballotés d’une gare l’autre tels les enfants d’un divorce entre l’État et l’opérateur ferroviaire historique, avec le pari pour Macron d’une séparation entre une opinion ulcérée et les grévistes.

Référendum, piège à Président ?

(c) Pascal Montagne. Infos Tours.

Passé cet aiguillage périlleux du printemps, restera au Président de la République la décision la plus délicate et la plus lourde de conséquence de son début de mandat : accepter de revoir à la baisse ses ambitions de réforme de la vie politique ou bien entamer le bras-de-fer avec toutes les oppositions coagulées en un nouveau « cartel des non », à savoir jouer l’arme du référendum pour briser le veto des « perpétuels » du Palais du Luxembourg. Certes, la limitation des cumuls dans le temps, la réduction du nombre de parlementaires ou l’introduction d’une part de représentation proportionnelle bénéficient d’un préjugé favorable dans l’opinion, mais de 1869 à 2005 en passant par 1992, on sait que la vérité en-deçà la campagne ressemble à l’erreur au-delà du scrutin. Alors que le retour de la croissance n’a pas encore réparti ses fruits, le risque serait grand pour Emmanuel Macron que son incontestable détermination et son goût de l’action n’apparaissent, en définitive, comme une République en Marche forcée.

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