“Mélancolie(s)”: Tchekhov finalement…

Est-ce l’usage de ces prothèses vocales que sont ces micros-serre-têtes utilisés systématiquement par des acteurs qui stérilisent l’espace du plateau théâtral en une forme monophonique amplifiée, ou bien est-ce la provocation comme vision du monde, celle faussement improvisée des Chiens de Navarre (“Jusque dans vos bras”), ou celle par trop codifiée du texte du dramaturge autrichien Thomas Bernard (“Nous sommes repus mais pas repentis”), j’avoue m’être quelque peu ennuyé aux derniers spectacles du CDN d’Orléans, m’interrogeant sur le sort de ces nombreux lycéens découvrant sans doute le théâtre contemporain un peu comme s’ils découvraient la musique en écoutant Messiaen (encore que…) ?

Mélancolie(s)

Et puis cette représentation de “Mélancolie(s)” adaptée de Tchékov nous replonge en quelques répliques dans l’épaisseur de l’humain, dans un théâtre où chaque personnage prend le risque de sa présence pour nous dévoiler l’ambivalence de sentiments qui se troublent de scène en scène, dans une lente descente aux enfers collective. Un peu des Trois Sœurs et beaucoup d’Ivanov ont été « fusionnés » par Julie Deliquet, la metteuse en scène, puis repris, improvisés par huit comédiens du Collectif In Vitro, avec un impératif: que des mots de Tchekhov, ou presque ! Inutile d’aller vérifier tant souffle sur cette création un esprit tchekhovien dans cette dramaturgie du quotidien, quand le tragique touche à l’ordinaire de vies dont la banalité nous renvoie à notre propre vanité. Dans ce décor plus que minimaliste, les huit comédiens, seule concession contemporaine, se livrent à un jeu électrique, sans repos ni temps morts, les saisons se succèdent pour nous précipiter vers l’issue fatale: le jeu s’installe ainsi entre improvisation et respect du texte, tissant une tension palpable qui s’installe inexorablement.

Sous le regard d’un père mort, chacun construit ses souvenirs, se mure dans ses certitudes qui vont petit à petit transformer la fête de la vie en un affrontement où les relations se troublent, les envies se muent en jalousies et la connivence en haine dévorante: chaque réplique enferme chacun un peu plus dans son destin…

Seul le “s” de Mélancolie(s) est sans doute inutile.

GP

“Mélancolie(s)”

Avec Julie André, Gwendal Anglade, Eric Charon, Aleksandra de Cizancourt, Olivier Faliez, Magaly Godenaire, Agnès Ramy, David Seigneur

Mise en scène Julie Deliquet

http://www.cdn-orleans.com/

 

 

Commentaires

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  1. Personnellement, je ne suis pas du tout ennuyé tant ces spectacles traitant de l’analyse psychologique des personnages, regorgent de trouvailles scéniques, et où les acteurs/actrices jouent au plus haut niveau.
    Mais le top fut sans doute “Five easy pieces”, qui me laissera un souvenir exceptionnel !

    • Quant à moi qui n’ai assisté qu’à la représentation de Mélancolie(s) avec un -s car chacun avait la sienne propre, je ne me suis pas davantage ennuyé que vous : nous voilà donc au moins deux et — à en juger par le silence éloquent du public qui m’a impressionné au moins autant que le jeu des acteurs (un silence à couper au couteau ou à rompre d’un coup d’arme à feu ?), nous nous vîmes … des dizaines … en arrivant … aux applaudissements !

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