Loiret: l’ancien DGS devant le tribunal, “un Minotaure qui avait besoin de manger du cadre”

Le grand déballage a bien eu lieu jeudi jusqu’à une heure avancée de la nuit, sept ans après les crises qui ont gravement secoué le conseil général du Loiret de 2008 à 2011. Chacun a largement vidé son sac à l’audience. Mais quelques allusions fugaces, tant du procureur que de Pierre-Antoine Ragueneau sur les « turpitudes » et le soutien inconditionnel d’Eric Doligé à son directeur général, laissent à penser qu’il reste encore quelques cadavres inavouables dans les placards du département. Au bout de la nuit, le procureur a requis un an de prison avec sursis contre Thierry Lidolff qu’un ancien agent a décrit comme un « Minotaure qui avait besoin de manger du cadre ».

Thierry-Yves Lideolff sur les bancs du tribunal et à sa gauche Eric Doligé.

Opération décentralisation jeudi pour une interminable séance de linge sale lavé en famille. A quelques pas de l’hôtel de la Bretonnerie où le conseil départemental donne d’habitude ses réceptions de prestiges, la salle du tribunal correctionnel était garnie de salariés ou d’ancien agents du département. Sauf que l’on n’était pas au spectacle comme l’a rappelé vigoureusement la présidente Gaëlle Reverter. Passe encore que la salle croule sous les rires à quelques saillies teintées d’’accent méridional du procureur Nicolas Bessonne. Mais pas question de commenter ni de s’exclamer aux réponses parfois surprenantes, d’autres à côté de la plaque, de l’ancien directeur général des services durant 16 ans, Thierry-Yves Lidolff, poursuivi pour harcèlement moral par ses deux anciens DGA (Directeur généraux adjoints), Georges Dubrez et Pierre-Antoine Ragueneau.

Management par la peur

Le prévenu av ec son avocat, Christian Curtil.

Deux thèses se sont affrontées durant l’audience : « management par la peur », comme l’a décrit Georges Dubrez, le DGA chargé de l’aménagement.  A son propos Thierry-Yves Lifolff (DGS de 1995 à 2012), dont la réforme organisationnelle des services a déclenché le conflit, a même écrit sur un document, « Georges Dubrez n’existe pas ».  Vexation, autoritarisme, autocratie, le « management » du prévenu semble faire l’unanimité contre lui. Selon les témoignages, il ne s’adressait à ses secrétaires que par des “post-it” déposés sur leur bureau ! Pas de porte claquée, pas d’éclat de voix, mais comme l’a qualifié le procureur, « de la destruction acupuncturale ».  « Il acceptait difficilement la contradiction » avait estimé lors de l’enquête, le vice-président Jean-Noël Cardoux, devenu sénateur depuis. Entre autres « détails »,  il tapotait comme un métronome tortionnaire avec son crayon sur la table lorsqu’un DGA prenait la parole. En plus des trois DGA, dix agents du département, auraient quitté leur emploi en raison du “management par la peur”, du prévenu.

La longue plaidoirie d’Eric Doligé

Thierry-Yves Lidolff à son arrivée au tribunal avec Eric Doligé.

La thèse inverse a été développée au cours du très long interrogatoire  -2h 15- par la présidente, du seul témoin cité par la défense, Eric Doligé : celle d’un complot ourdi contre le DGS et le président, un « putch » mené par les deux plaignants et par Christian Le Coz, un autre DGA “complotiste”.  A 75 ans, l’inamovible président du département de l’époque, ancien député puis sénateur du Loiret, garde d’autant plus de souvenirs de cette période noire qu’il la qualifie ainsi : « j’ai connu une période que je ne souhaite à personne de vivre ». Selon l’ancien patron de la droite dans le Loiret, il a été mis devant le chantage de ses trois DGA : où bien Thierry-Yves Lidolff est écarté, ou bien le trio de généraux rebelles porte plainte et met l’affaire sur la place publique. “Ce qui a été fait” ,constate  amèrement Eric Doligé.

Comme la meilleure défense c’est l’attaque, Eric Doligé ne s’est pas privé de descendre en flamme les deux plaignants. De Georges Dubrez, reclassé dans un  autre département, il raconte qu’un collègue président de département lui aurait confié que cette recrue n’était pas un cadeau. De Pierre-Antoine Ragueneau , il se souvient d’anciennes collaboratrices du service communication venues en pleurs dans son bureau pour avoir été traitées, l’une de « putain » et l’autre de « grosse vache ».

Mettre la fessée aux DGA

Pierre-Antoine Ragueneau, l’un des deux DGA plaignants.

A l’origine de ces tranches de poésie, tout avait commencé en 2008. Comme l’a rappelé Maitre Perrine Athon-Perez, conseil de Georges Dubrez, « c’est le procès de tous les agents victimes de Lidolff », surnommé « Adolf,  et qui menaçait de « mettre la fessée » à ses DGA. En 2008, les syndicats du conseil général avaient les premiers dénoncé, « le climat » que faisait régner le DGS. Puis il y eut ce rapport de la Cour régionale des comptes qui s’étonnait du salaire très élevé de Thierry-Yves Lidolff, 15 000€ mensuels plus les avantages en nature, bien au dessus du barème et pour cause il était composé de 9 000€ de primes !

Toujours à propos d’argent, Nicolas Bessonne avait interrogé en préambule le prévenu sur les 53 000€ qu’avait coûté le réaménagement de son bureau au conseil général des Hauts-de-Seine, le premier département de France en terme de budget, son employeur suivant, , et qui avaient défrayé la chronique dans la presse nationale. « C’était un motif pour me licencier », répond l’ancien DGS qui explique que cette somme couvrait aussi les travaux du hall d’accueil et de plusieurs bureaux.  « On ne devient pas DG des Hauts-de-Seine comme ça », plaide Thierry-Yves Lidolff. Droit dans ses bottes, comme son DGS, Eric Doligé qui le décrit ainsi : « il était dur avec lui-même donc il était dur avec les autres ».  

Pas de vague avant les cantonales

Alerté par le médecin du travail, sollicité par ses DGA en demande de soutien, Eric Doligé n’a eu de cesse au contraire de défendre son directeur général. Et même de porter plainte contre eux le 5 avril, une démarche qui n’a pas abouti, alors qu’ll avait demandé dans le même temps aux trois DGA de ne pas faire de vague six mois avant les cantonales de 2011. Au département, dans le couple indissociable Doligé-Lidolff, le président était “le bon”, patelin, compréhensif, bienveillant vis-à-vis du personnel, et son directeur, le “méchant”, l’adjudant-chef qui ne voulait voir qu’une  seule tête.                                                                                                                                                Au final, la défense de Thierry-Yves Lidolff aura coûté plus de 220 000€ au département du Loiret donc au contribuable. Ce qui fait quand même beaucoup aux yeux du procureur, « pour une affaire de harcèlement moral, dès lors qu’il s’agit des deniers publics ».  Nicolas Bessonne requiert un an de prison avec sursis à l’encontre de l’ancien DGS et 10 000 € d’amende. Le délibéré sera rendu le 13 juillet.

Ch.B

 

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