À Suèvres, l’ombre de la petite martyre de l’A10 planait encore

Le mystère de la petite fille retrouvée morte portant de nombreuses traces de violences, au bord de l’autoroute A10 en août 1987 est en passe d’être, enfin, éclairci. Inass, c’est son prénom et on l’a appris dans la matinée du jeudi 14 juin suite à la garde à vue de ses parents, retrouvés grâce au travail acharné des enquêteurs, est enterrée dans le petit cimetière de Suèvres, dans le Loir-et-Cher, près de Blois. Une commune qui se souvient très bien de l’affaire.


65.000 écoles avaient été visitées, 6.000 médecins consultés, 130.000 affiches. 27.000 portraits-robots. 10.000 fiches de familles signalées par les services sociaux. En vain. Le crime parfait. Le 11 août 1987, quand deux agents de Cofiroute font la macabre découverte dans un fossé de l’A10 sur la commune de Suèvres, entre Blois et Mer (Loir-et-Cher) c’est la sidération. Le corps de la fillette est affreusement martyrisé, et porte des traces de brûlures par un fer à repasser, de cigarettes, des traces anciennes de fractures, des coups, et des morsures que le médecin légiste qualifiera de morsures faites par une dentition humaine… À l’époque, tout le monde dans le village de Suèvres et aux alentours, les enquêteurs et même les journalistes sont sous le choc et un sentiment domine : l’horreur.

“On n’a pas idée de faire subir des trucs pareil à un enfant !”

Au bar le Paris-Vincennes, jeudi 14 juin en fin de matinée, la manchette du quotidien local fait causer. « Martyre de l’A10 : vers la fin du mystère ? », titre la Nouvelle République. L’information est tombée tard la veille : les parents de la fillette, séparés depuis 2010 et résidant dans les Hauts-de-Seine pour le père et dans l’Aisne pour la mère, ont été arrêtés et placés en garde à vue mardi 12 juin. L’ADN prélevé sur l’un des frères d’Inass – c’est le prénom de « l’inconnue de l’A10 » – fin 2016 dans une toute autre affaire a permis de recouper grâce au fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG), et de retrouver les parents. Accoudé au bar devant un café, Alain n’a rien oublié de cet été 1987 et des mois qui ont suivi : « J’habitais dans un HLM à Mer. Il y avait des affiches avec sa photo placardées partout, un appel à témoins » indique-t-il, désormais résident à Suèvres. « J’avais 25 ans, je m’en souviens très bien. Elle avait été affreusement martyrisée, brûlée, mordu. On n’a pas idée de faire subir des trucs pareils à une enfant ! » ajoute-t-il. « A une enfant et à n’importe qui d’autre ! », renchérit Laurence, patronne du Paris-Vincennes.

“Cette pauvre enfant sera toujours la petite de l’A10”

Dans le cimetière de Suèvres, à deux pas de l’église, tout est calme, comme dans un cimetière… La tombe de celle qu’on appelait aussi dans le bourg « la petite fille de l’A10 » jouxte celles des enfants morts en bas âge. On pourra désormais y inscrire son nom. C’est le maire de Suèvres de l’époque, Kléber Cousin, qui procéda à son inhumation, demandée par le procureur de la République de l’époque. « J’ai fait préparer un emplacement pour l’inhumation. Comme on ne savait pas de quelle religion cette petite pouvait être, le prêtre de la paroisse a demandé conseil à l’évêque, Mgr Goupy, qui a donné son autorisation pour une petite cérémonie dans le cimetière. On s’est retrouvé une quarantaine de personnes derrière le corbillard », livre-t-il en forme de témoignage dans Les Mystères du Loir-et-Cher du journaliste et féru d’histoire locale Pascal Audoux. « Pour l’anecdote » précise ce dernier joint par Magcentre.fr, « dans le mois qui a suivi un gendarme et le garde champêtre se sont relayés pour observer discrètement les allées et venues des visiteurs du cimetière ». Sans succès, la petite inconnue de l’A10 va le rester longtemps. Viviane, sortant de la boulangerie une baguette à la main se rappelle aussi l’affaire, avec vive émotion. « J’ai aujourd’hui deux petites filles qui ont l’âge de celle qui a été retrouvée en 1987… Ça fait froid dans le dos. Pour nous ici à Suèvres, cette pauvre enfant sera toujours la petite de l’A10… ».

Les enquêteurs de gendarmerie ont toujours gardé un espoir d’aboutir

Suèvres, jeudi 14 juin.

« Quand j’ai enquêté pour les Mystères du Loir-et-Cher », nous explique Pascal Audoux, « ce qui m’a frappé c’est l’immense frustration des habitants de Suèvres de ne pas savoir, de ne pas connaître même le nom de la victime. 25 ans après c’était encore très présent dans les esprits ». L’affaire aurait pourtant pu être prescrite en 2007, 10 ans après avoir été frappée d’un non lieu faute d’avoir trouvé la moindre piste sérieuse permettant de poursuivre l’enquête. Le procureur de la République de Blois de l’époque, Joëlle Rieutort, a décidé de rouvrir une information judiciaire pour « mauvais traitements sur mineur, homicide et recel de cadavre ». La section de recherche de la gendarmerie d’Orléans reprend tout de A à Z. Les progrès de l’ADN permettent de déterminer celui du père et partiellement celui de la mère. D’autres éléments – tels que des grains de sable trouvés sur le corps de la victime – parviennent à déterminer que les derniers jours de l’enfant se sont passés dans un périmètre entre Oucques, Marchenoir et Meung-sur-Loire. Des traces de peinture automobile sont également retrouvées sur la robe de chambre de la petite fille, mais rien ne permet finalement d’atteindre le but recherché (1).

“Ici repose un ange”

En septembre 2012 en présence des médias, le procureur de la République Dominique Puechmaille et la gendarmerie lancent un nouvel appel à témoins, repoussant le délai de prescription de dix ans. « On compte toujours sur un remords d’un membre de la famille, sur un témoin qui à l’époque des faits n’aurait pas fait le lien avec la disparition de l’enfant ou qui se rappellerait d’un élément anodin » (2). Les enquêteurs de gendarmerie n’ont jamais cessé d’y croire, même si l’espoir s’amenuisait à mesure que le temps passait, « mais ils ont toujours gardé un espoir » assure Pascal Audoux.

Dans le cimetière de Suèvres, nul doute que la tombe de la petite martyre de l’A10 – toujours très bien entretenue – va recevoir quelques visites dans les jours à venir. Fleurie régulièrement, depuis presque 31 ans, elle porte une petite plaque en marbre sur laquelle est gravé : « Ici repose un ange ». Désormais les Sodobriens (3) pourront mettre un prénom sur lui., sur elle

F.Sabourin

(1) Le Parisien, 25/09/2012.
(2) Pascal Audoux, Les Mystères du Loir-et-Cher, éditions De Borée, 2015.
(3) Le nom des habitants de Suèvres, dans le Loir-et-Cher.

9 millions de téléspectateurs en 1993 pour l’émission « Témoin numéro 1 »

C’était, on s’en souvient, l’amission phare de Jacques Pradel. Témoin numéro 1, sur TF1, rassemblait des millions de téléspectateurs. En 1993, le procureur de la République accepte que l’affaire de « l’inconnue de l’A10 » soit davantage médiatisée. 9 millions de téléspectateurs rivés devant l’écran vont regarder l’émission. Suite à l’appel à témoin, 84 coups de téléphone seront reçus à la fin de l’émission. La plupart de ces appels ne donneront rien et certains sont fantaisistes. Un gendarme dépressif s’accuse du meurtre. Un voyant croit reconnaître l’enfant bâtard d’un ancien ministre… Une piste menant vers la Tunisie est jugée sérieuse, mais elle n’aboutira finalement pas.

 

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