Géo foot 2018: la planète foot, c’est le Pérou ?

Durant la Coupe du monde en Russie, notre chroniqueur Pierre Allorant fait rebondir l’actualité du ballon rond planétaire sur le terrain de l’actualité  internationale et nationale. Et réciproquement. Premier épisode juste avant France-Pérou. 
   

Par Pierre Allorant 

 

Feu le G7, vive le G 32

Les Bleus avant France Pérou.@FFF

 Alors que le G7 vient d’être mis à mal par le dynamiteur en chef de relations internationales policées, Donald l’ami de Kim qui ne veut pas du bien à ses alliés, la Coupe du monde en Russie mobilise les regards et se substitue aux cénacles classiques. Sport mondialisé de longue date, le football est devenu un enjeu et une vitrine abondamment utilisé par tous les régimes, en premier lieu les pays organisateurs. Mais au-delà, les gouvernements de toutes les nations espèrent puiser dans les victoires de leur sélection un regain d’unité et d’enthousiasme collectifs, un soutien au moral des consommateurs et donc à la croissance économique, voire une justification de l’efficacité de leur ligne politique. Bien évidemment, après l’annexion de la Crimée, le soutien sans faille au « boucher de Damas » et l’affaire de l’empoisonnement de l’ex-agent double à Londres, Poutine, loin de raser les murs, montre les muscles des victoires faciles de son équipe nationale, masque les relents xénophobes de ses hooligans infréquentables et profite de l’exposition médiatique pour se faire une virginité. Bref, cent ans après le moine débauché, c’est Rase Poutine qui régale gratis.

Dégagisme : tortilla pour les Allemands et Brésil en Berne

Avec la première journée des matchs de groupes qualificatifs pour les huitièmes de finale, un parfum de « dégagisme » plane sur le mondial, avec deux tremblements de terre dominicaux, et cette fois le néo-supporter de l’OM, Jean-Luc Mélenchon, n’y est pour rien : la défaite incongrue du champion sortant contre le Mexique et le nul du Brésil contre la Suisse, avec la Selecao en Berne, c’est comme si Nadal et Federer se faisaient piteusement malmener à Roland Garros et à Wimbledon, « morts au premier tour ». Le Brésil boite, suspendu à la cheville de Neymar, certes moins mal en point que l’autre idole des favelas, Lula, passé directement de la présidence à la case prison, après avoir touché bien plus de 20 000 francs…

Quant à l’Allemagne, victime du syndrome de la tenante du titre, elle a semblé aussi lasse qu’Angela Merkel à l’issue de deux mois de négociations avec ses partenaires de la Grande coalition. Thomas Muller garde le charme d’un vieux percheron harassé, mais méfions-nous de l’orgueil blessé de la Mannschaft et rappelons-nous que, comme à la BCE, au foot, c’est l’Allemagne qui gagne à la fin.

Les absents perturbateurs et l’Europe des nations

Pire que les débuts hésitants des favoris, plusieurs grandes nations, au plan géopolitique ou footballistique, sont absentes et en mode « retraite de Russie », bien avant que d’autres subissent une Bérézina. Ainsi, bien que défrayant la chronique géopolitique, les Etats-Unis et, cas inédit, l’Italie ne participent pas à cette phase finale, englués dans leur gouvernance erratique et leur politique migratoire en eaux troubles. Autre absent de marque, les Pays-Bas à l’équipe vieillissante, restés à quai en période de basses eaux dans le port de Rotterdam, très loin des fastes oranges du « football total » issu de l’Ajax d’Amsterdam de 1974 et 1978, et même de 1998 ou 2014.

Toujours sur le Vieux continent, notre Europe soumise aux vents dominants de la « démocratie illibérale », de gouvernements populistes hostiles à la séparation des pouvoirs et à l’Etat de droit, un siècle après son effondrement de l’été 14 à Sarajevo, la double monarchie austro-hongroise est absente dans ses deux têtes, mais représentée par ses « Etats successeurs » slaves, adversaires lors de la guerre civile yougoslave de la fin du XXe s. : la Croatie, très intégrée à l’Union européenne, aux joueurs habitués des grands d’Espagne, du Barça au Real, et la Serbie, plus renfrognée, même si elle est aujourd’hui dirigée par un démocrate ouvert à l’adhésion.

Entente cordiale et bonheur d’être belge

Et la « perfide Albion », dans tout cela ? Revigorée par le succès médiatique du mariage princier, le royaume désuni se remet-il du sanglot long des violons du Brexit annoncé ? Avec une équipe jeune et prometteuse, l’Angleterre va-t-elle enfin conjurer la malédiction des coupes ratées loin des lèvres, plus proche de l’abus de bière et de la mise en bière précoce de ses ambitions que du champagne de la victoire finale ? En tout cas, à la 91e minute d’un combat douteux contre la Tunisie, sans général Montgomery mais avec le vrai prince Harry, ses supporters ont pu enfin entonner God save the Kane. Pas de quoi oublier la menace d’une stupide résurgence d’une frontière entre les deux Irlandes ou d’un vertigineux « no deal » en 2019 avec l’Union européenne, mais avoir tremblé jusqu’au temps additionnel conduit à se satisfaire de peu, demandez aux supporters français revenus des antipodes.

Quant au voisin belge, souvent attendu comme la révélation, comme à l’Euro 2016, et perdu dans la brume des espoirs envolés entre les Ardennes et Ostende, il a été soulagé par sa nette victoire contre Panama, un vrai Lukaku de maître qui ne doit rien au Hazard, canal de l’espoir d’un peuple dont les « Diables rouges » forment l’unique ciment depuis que la Sécurité sociale et les impôts sont réduits aux acquêts entre Wallons et Flamands.

SOS Méditerranées

Loin de la ritournelle un brin sirupeuse du Rudolph Valentino français des îles sanguinaires, Tino Rossi, « Méditerranée » est devenu le synonyme du plus indigne des cimetières marins, à ciel ouvert entre ses deux rives. Pendant que Tunisiens, Libyens et subsahariens se noient au large de Lampedusa, et que l’Aquarius a dû errer pour arriver enfin à bon port, à Valence c’est tout le flanc nord de « Mare nostrum » qui est menacé d’un naufrage moral et politique. Que sont oubliés les espoirs nés des printemps arabes, et les ambitions d’une Euro-Méditerranée de Dunkerque à Tamanrasset, de Sarko à Bachar et Mouamar. Dans cet hiver européen qui voit la Ligue du Nord et le mouvement Cinq étoiles en Marche sur Rome, anticipant de peu le centenaire de l’avènement du Duce, l’Italie, membre fondateur enthousiaste du Marché commun, berceau du traité de Rome, a été abandonnée dans le traitement de l’afflux des réfugiés, et toute l’Europe en paie aujourd’hui le prix fort.

Si la Grèce sort enfin de l’assistance financière respiratoire, c’est exsangue, avec une jeunesse exilée ou réduite à la fatalité du chômage et de la précarité, sans même le dérivatif de l’opium des exploits footballistiques. Quant à l’Espagne, reine de la planète ronde durant une décennie dorée, elle alterne un jeu envoûtant de passes sans fin à une touche de balle, et une impression de stérilité : tenue en échec par le seul Ronaldo Ier – roi cathodique de la péninsule,  souverain de tous les rudes Ibères et de Madère – et longtemps par la vaillante équipe perse, elle incarne bien un pays aujourd’hui sorti du marasme économique et de la vague du corruption du parti populaire (« Manipulite » à Madrid), et aussi de la rigidité post-franquiste du gouvernement Rajoy face à la sécession catalane. La démission surprise de son sélectionneur à la veille du Mondial témoigne de la persistante fragilité de l’unité nationale, à la merci d’un transfert du sélectionneur au Real. Ici, le « vol du papillon » et le nez de Cléopâtre s’appellent tempête dans le crâne de Zidane.

Point de fixation de toutes les peurs, du déferlement migratoire au « grand remplacement » dénoncé par les néo-maurrassiens, où en est le continent africain ? Pour le ballon rond, cela tourne un peu à l’éternel espoir rarement atteint, en dépit d’évidentes qualités. Le Maroc et la Tunisie, orphelines de leur voisine algérienne, n’arrivent pas à franchir le cap de cette bonne espérance, pas plus que l’Egypte du grand Salah, où le maréchal Sissi imperator devra plutôt subir l’affront d’un « non, mais », tel un bachelier recalé par Parcoursup. Par bonheur, compensant la déception du Nigéria, fleuve toujours invaincu en coupe du monde, le Sénégal relève le gant et se verrait bien en 1/8e de finale après s’être partagé la Pologne. Décidément, quand l’Afrique s’éveillera, le Sénégal s’éclatera.

Le Pérou ou lEldorado ?

Hugo Lloris, capitaine et gardien des Bleus.

Pour le 11 (ou le 23) de Didier Deschamps, c’est ce soir du 21 juin l’heure de vérité : en cas de victoire, c’est la fête et « tout pour la musique », on décroche le Pérou, la route bien dégagée vers les 1/8e de finale, voire l’Eldorado du « top 4 », la saveur des demi-finales, la petite madeleine de Séville millésime 1982, la garantie de matchs couperets contre les cadors du foot mondial ; et le Pérou renvoyé à cent ans de solitude, 36 ans après son dernier passage à la coupe du monde espagnole, plus proche de la désillusion colombienne contre le Japon que de l’exploit du Mexique, où le vieux Marquez est en passe de devenir aussi célèbre que le romancier Gabriel Garcia.

Dès lors, nul besoin de vidéos d’autopromotion ou de coup de Grizou, les images s’impriment durablement et accompagnent notre vie, au gré de notre génération et du moment de son accès au bonheur en mondiovision : bras en écharpe de « kaiser Franz » Beckenbauer, chevauchée fantastique de Cruijff, dribbles éblouissants de Pelé et Garincha, main de Maradona, éclairs de Socrates et de Platini, coups de tête de toutes sortes du « divin chauve » Zidane, goals de légende, de Lev Yachine à Dino Zoff, de Barthez à Buffon, et les bourdes des gardiens anglais loufoques. Oui, on a tous quelque chose en nous de cette ronde féérie.

Mais à l’heure où Laurent Wauquiez, dans son beau maillot rouge, chasse toute contestation interne comme un vulgaire demandeur d’asile – mère Thérésa, reviens, le maire sorti du Puy est devenu fou ! – où des camps pour enfants séparés de leurs parents ont ressurgi un temps dans des Etats démocratiques, doit-on encore s’intéresser aux soubresauts de partis français moribonds ? La planète entière, médusée, retient-elle son souffle en apprenant que dans un drôle de pays – comment peut-on être Persan ? – Mme Calmels, blonde sans filtre, sortie du miroir sans teint de la téléréalité, a été expulsée vers sa Virginie occidentale, la Nouvelle Aquitaine à « l’identité heureuse », pendant que, plus méthodique, Valérie Pécresse prépare déjà son atterrissage présidentiel, post-crash de LR aux européennes de 2019 ?

2019, une année sans Euro, ni Mondial, ni J.O., mais une année électorale, deux ans après le Big bang de 2017. Sans perspective claire et ambitieuse, avec ou sans victoire sportive, griserie d’un instant, les peuples pourraient saisir l’occasion de se rappeler au bon souvenir de leurs dirigeants somnambules, un siècle après le traité de Versailles. Pendant le Mondial, la planète continue de tourner, mais pas toujours rond.

P.A

Commentaires

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  1. Effectivement, la planète tourne comme un ballon de rugby !
    Cette entrée en matière pour vous informer que l’année prochaine, il y aura tout de même une grande compétition internationale, puisque le JAPON accueillera la coupe du monde de rugby à XV, du 20 septembre au 2 novembre 2019 !

    J’en profite pour souligner la victoire des “bleuets” (catégorie moins de 20 ans), champion du monde rugby à XV, battant l’Angleterre en finale (sans me moquer, ça valait quand même le coup de voir la bobine des anglais, au coup de sifflet final).
    Cette équipe de France là, a tout de même éliminé au passage, l’Afrique du Sud (en quart) et la Nouvelle Zélande (en demi) !
    Ces joueurs français sont la relève que nous attendions, une génération en or, du moins je l’espère !

  2. Quelle horreur ! Le grandissime, célébrissime Pierre Allorant se livrant aux mêmes vannes à deux balles que les plus affligeants des commentateurs sportifs ! Quelle déception de le voir se livrer à ce genre d’exercice populiste ! Triste et révélateur !

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