Monique Faucheux, présidente de l’Unef à Orléans en 68 : « mai 68 reste fondamentale »

Les célébrations des 50 ans de Mai 68 sont en train de finir doucement alors pour clore cet anniversaire Magcentre.fr a rencontré Monique Faucheux. En 1968, c’est la seule femme présidente de l’Unef en région. Les événements, elle les a vécus intensément et y a beaucoup pris part. 50 ans plus tard, c’est le moment de faire le bilan, et surtout de transmettre à tous ce que cette période extraordinaire lui a appris.

Elle a des yeux bleus qui pétillent, un sourire franc et des cheveux blancs qui virevoltent autour de son visage. Monique Faucheux nous accueille en cette matinée de fin mai pour nous parler de ce qu’elle a vécu à Orléans, 50 ans plus tôt. Pour les célébrations de Mai 68, elle a revu d’anciens amis, d’anciens camarades de cette période, et on sent sa joie de renouer avec cette ancienne partie de sa vie. Elle a également donné plusieurs interviews et a participé à des conférences sur le sujet. Une chose l’agace cependant lors de ces conférences, où les anciens étudiants et militants sont conviés : c’est ce machisme de l’époque qui revient au galop. Les hommes parlent entre eux de leurs exploits d’alors, racontent anecdotes sur anecdotes sans écouter les questions des jeunes, et sans laisser la parole aux autres. « Ils roulent encore les mécaniques. De vrais vieux machos ! » regrette-t-elle.

Mai 68, une période fantasmée

Monique Faucheux ne veut pas se focaliser sur toutes ces anecdotes et autres prétendues gloires personnelles. Elle préfère être dans la transmission, partager ce qu’elle a vécu, ce qu’elle a vu et appris de cette période si particulière. Engager un dialogue et réfléchir à « l’héritage » de Mai 68 . « C’est une période fantasmée, et de tous les côtés, qu’on soit pour ou contre. On met tout sur le dos de Mai 68 ! Moi, je ne renie pas ce moment, c’était une période historique. Il y a eu des excès, c’est vrai. Mais Mai 68 reste fondamentale. C’était les prémisses d’une nouvelle société ! »

En ce mois de mai 68, Monique Faucheux est une jeune étudiante en 3e année de licence de physique chimie et souhaite continuer ses études pour devenir enseignante. C’est également la première femme présidente de l’Unef en province. À Orléans, l’Unef existe depuis les débuts de l’université à la Source, qui date justement des années 60. C’est Yves Denizeau, ancien président de l’Unef à Orléans, qui lui propose de prendre sa succession. Elle est ensuite élue démocratiquement. Elle s’est souvent demandée pourquoi Yves Denizeau lui avait proposé à elle de devenir présidente. Peut-être parce qu’elle avait du tempérament et ne craignait pas les responsabilités.

Une jeune femme présidente à l’Unef !

Quoi qu’il en soit, en 68, la voilà présidente du syndicat. Une bonne surprise pour cette fille de commerçants, issue de la nouvelle classe moyenne, dans laquelle on avait un peu d’argent mais pas de bagage culturel. Dès le début de l’année scolaire, elle se mobilise contre la réforme Fouchet, qui veut instaurer une sélection à l’entrée de l’université. « Au début, personne ne faisait attention à nous. Puis soudain, en mai, tout a changé. Les regards se sont tournés vers nous et tout le monde nous écoutait ! », raconte-t-elle. Cette manipulation des foules, qui fascine lorsqu’on a le pouvoir, l’a profondément marqué et alarmé. « En plein Mai 68, tous suivaient nos mots d’ordre sans contestation. J’ai réalisé à ce moment-là comment on pouvait manipuler les foules et leur faire faire n’importe quoi et les pires horreurs. Cela m’a permis dans ma vie d’adulte de ne pas me laisser fasciner par le pouvoir ».

La révolte de Mai 68 n’est pas arrivée de nul part. Depuis plusieurs années déjà, une grogne existait. Les étudiants voulaient plus de liberté dans le partage du savoir, ils souhaitaient la mixité dans les cités U et se positionnaient également contre la guerre du Viêtnam. L’extrême droite était très présente à ce moment et les heurts fréquents. À Orléans, les étudiants étaient très isolés à la Source et Monique Faucheux a le souvenir d’une certaine misère parmi eux. Si le mouvement de révolte débute à Nanterre, il est très rapidement suivi partout en France. L’ancienne présidente se rappelle avoir suivi à la radio le déroulement des événements. « Je pense que ce sont les violences policières qui ont tout déclenché » explique-t-elle rétrospectivement.

Les manifestations à Orléans

Les syndicats de gauche, pourtant très morcelés, s’unissent. Une convergence apparaît soudain, l’entraide face à la répression s’organise. À la Source, les facultés de sciences, de lettres puis de droit sont progressivement bloquées et les examens reportés. Le 10 mai, c’est la première grande manifestation en centre-ville. Elle est aussitôt interdite par le préfet d’alors, M. Juillet. Mais à Orléans, les professeurs décident de participer à la manifestation et protègent ainsi les étudiants des violences policières. C’est cette protection et le soutien de ces adultes qui laisse une trace importante chez Monique Faucheux. « Mai 68, c’est aussi une crise inter-générationnelle. Et pourtant à Orléans, certains adultes ont été formidables. Ils nous ont soutenus et écoutés. En particulier le recteur Antoine (http://www.magcentre.fr/39952-deces-de-gerald-antoine-lancien-recteur-de-lacademie/), avec qui je m’entretenais régulièrement. C’est grâce à lui qu’on a pu éviter les violences des policiers » raconte-t-elle avec émotion.

Le ralliement des ouvriers orléanais

Le 13 mai, lors de la grande manifestation nationale, il y a plus de 10.000 manifestants à Orléans. Les ouvriers ont rejoint le mouvement via les organisations syndicales et des grèves avaient déjà eu lieu dans certaines usines. Ensemble en ce 13 mai, étudiants, lycéens et ouvriers font front pour demander plus de justice sociale. Monique Faucheux, elle, se retrouve en première ligne. La jeune femme est juchée sur les épaules d’un militant syndical ouvrier, et déclame avec vigueur son discours. Une photo prise ce jour-là la montre en jupe sur les épaules de cet ouvrier, avec un air concentré et sérieux, en train de parler aux manifestants. Il n’y a pas eu de barricades cependant à Orléans. Quant aux pavés, « une copine m’a dit un jour que les pavés à Orléans étaient bien trop gros pour être enlevés, pas comme à Paris » dit-elle en riant.

À partir du 15 mai, c’est la phase d’occupation des universités et des usines. Monique Faucheux court partout, elle passe son temps dans les négociations avec les ouvriers, parle avec eux à la sortie de l’usine. « C’est un peu mon regret dans ce mois de mai, je n’ai pas pu participer à tous les ateliers, les forums de discussions avec les étudiants et les ouvriers. J’étais une « femme d’appareil », je n’avais pas le temps d’y aller, je devais représenter les étudiants dans les négociations ». Elle se souvient néanmoins des nombreux échanges qui ont eu lieu entre les étudiants et les ouvriers, ainsi que de l’entraide qui s’effectuait. « Beaucoup d’étudiants allaient apporter des sandwichs aux ouvriers. Avec 14 jours de grèves, ils avaient des pertes d’argent importantes ». Il n’y a pas que les entreprises qui sont en grève en cette fin de mai, les services publics aussi rejoignent le mouvement : la SNCF, les établissements publics, les hôpitaux psychiatriques (comme celui de Fleury-les-Aubrais)…

L’attaque de la bibliothèque par un commando d’extrême droite

À l’université, les étudiants envahissent la bibliothèque pour en faire leur quartier général. Ils organisent ainsi des forums de discussions et ont même un poste émetteur. Mais dans la nuit du 15 au 16 juin, un commando armé d’extrême-droite mène une attaque à la bibliothèque contre les étudiants. Ils portent des masques et sont armés de couteaux, pistolets, matraques et gourdins. La police, qui surveille le campus, les a laissé passer. Car il s’agit en réalité d’un groupe téléguidé par la préfecture et soutenu par le préfet M. Juillet, qui sera d’ailleurs mis en congé spécial après 68. En attendant, les étudiants sont violentés : « Une de mes amies, tirée par les cheveux, avait un pistolet dans le dos, raconte Monique Faucheux, qui n’était pas à la bibliothèque cette nuit-là. Il y a eu beaucoup de dégât. Après cet événement, j’ai eu de nombreux échanges avec le recteur Antoine, qui avait toujours été opposé à une intervention de la police. Il était très inquiet et en colère aussi, car quand il est arrivé sur le campus cette nuit-là, à 3h du matin, les policiers lui avaient refusé l’accès à la bibliothèque. Et ses appels au secours aux forces de l’ordre pour protéger les étudiants sont restés sans réponse ».

Après ce sinistre événement, les choses reprennent petit à petit leur cours normal. Le mouvement du mois de mai est scindé en deux, entre ceux qui acceptent des négociations en vue des accords de Grenelles, et ceux qui restent dans l’utopie. Les élections législatives, remportées par la droite le 23 juin, sont une douche froide. S’en suivra pour beaucoup des années de désillusions et de poudre noire. Monique Faucheux ne les a pas vécues, ces terribles années, car très rapidement, elle se marie et s’envole quelques années pour le Mali en tant qu’enseignante.

Monique Faucheux et l’héritage de Mai 68

Aujourd’hui, elle fait le bilan de Mai 68 : « Les rapports hiérarchiques ont changé, la verticalité du savoir aussi. Des nouvelles structures ont été créées, comme les IUT, qui étaient à la base pour les élèves ayant un bac technologique. Alors qu’aujourd’hui, c’est devenu hyper sélectif ! Sinon les rapports hommes-femmes ont heureusement beaucoup évolué. En fait, Mai 68, c’était les prémisses d’une nouvelle société, plus humaine, qui semble réapparaître un peu aujourd’hui, avec des concepts d’auto-gestion et d’écologie par exemple ». De retour à Orléans depuis 2010, Monique Faucheux est toujours autant impliquée dans des associations, même si elle ne s’est jamais politisée par la suite. Certaines déclarations des anciens soixante-huitard l’énervent parfois, comme le ralliement de Daniel Cohen-Bendit à Macron : « Ils m’agacent les vieux ronchons ! » plaisante-t-elle à leur propos. Car l’ancienne présidente de l’Unef n’a pas baissé les bras et soutient aujourd’hui les jeunes dans leurs luttes pour plus d’égalité et de dignité humaines. Toujours dans l’échange et le dialogue, des valeurs qui ne l’ont pas quittée depuis ce fameux mois de mai de 68.

Valentine Martin

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