Théâtre : “Dernières mesures”, de Jean-Renaud Garcia

En plein cœur de l’été, le livre est un ami, un ami que l’on emmène à la plage, à la terrasse d’un café, dans un jardin public ou dans le train, une présence qui vous tient compagnie avec une délicieuse fidélité  et une captivante complicité. Le premier pas vers lui, certains le font dans une bibliothèque, dans une librairie, dans une grande surface, dans un point relais de gare ou d’hôpital, ou en cédant à la tentation d’une boite à livres qui vous tend ses pages dans la rue. Reste qu’il est parfois des rencontres avec un ouvrage qui sont dues à des invitations d’amis qui ne peuvent contenir leur désir de partager leur coup de cœur pour une lecture d’un trait à passion ininterrompue.

En compagnie de Pierre Louÿs et de Claude Debussy 

Ce coup de cœur, nous l’avons ainsi, quant à nous, éprouvé pour « Dernières mesures » le tapuscrit de Jean-Renaud Garcia, personnalité humble et chaleureuse qui vit et travaille aujourd’hui dans le Lot, bel homme de théâtre et de lettres, habitué des tréteaux comme des plateaux de cinéma et de télévision, auteur qui vient de mettre le point final à une pièce intimiste, petite forme au souffle magnifique, huis-clos musical  et bouleversant de vérité, œuvre déposée à la SACD et qui, gageons-le, ne peut qu’être éditée, créée.

A l’heure du trouble et des retrouvailles

Le buste de Claude Debussy par Grégoire Calvet au conservatoire d’Orléans

Ici, l’action se déroule chez Emma et Claude Debussy (1862-1918). Quelques jours avant le décès du compositeur, Pierre Louÿs, écrivain aux nouvelles teintées de fantastique qui fut peut-être l’ami le plus intime et l’auteur des textes des Chansons de “Bilitis (La Flûte de Pan, La Chevelure, Le tombeau des Naïades) vient lui rendre visite après quatorze ans de brouille.

Quatre personnages sont de fait ici en scène, Claude-Achille Debussy, , Emma-Debussy-Bardac, son épouse, Pierre Louÿs, Lilly Texier, ex femme de Debussy.

Pleines de verdeurs amoureuses sont les propos et les chansons qu’échangent en lever de rideau Debussy et Louÿs qui entretiennent une « complicité luxuriante » sur fond d’évocation piquante et lapidaire d’une époque et de portraits décochés d’une  plume de maître alerte. Ici seront convoqués, avec subtilité et fuyant le pléonasme pour le plus grand plaisir des mélomanes, des mélodies de Ravel, Satie, Rimsky Korsakov, Saint-Saëns, ou bien encore Chopin.

Vérité et poésie, drame et intensité

Très vite, après avoir  suggéré le climat de la rencontre, Jean-Renaud Garcia fait mouche et touche au profond. C’est Debussy,  qu’il fait parler : « Je vis dans une période d’inquiétude à peu près comme quelqu’un qui attendrait un train, dans une salle d’attente sans soleil ! J’ai en même temps l’envie de m’en aller et la peur de partir ».« Je suis le chant de Pelléas » dira même plus loin le compositeur.

Effleurant ces deux hommes qui semblent pleurer ensemble, va et vient, telle une passagère tranquille de La Cerisaie, Emma, l’épouse de Debussy, la compagne, la sœur, l’amante déterminée et la mère de l’enfant, Chouchou. Et puis il y a cette Lilly qui ressurgit du passé, femme amoureuse, délaissée et désespérée qui tenta de se tuer d’un coup de revolver en plein cœur. Flash-back : «Ton adoration me pèse ! Elle m’exaspère. Je suis ton jouet, une poupée que tu oublies au milieu de tes… De tes kilomètres de portées exaspérantes… Quelle vie me donnes-tu ? Nous vivons dans une désolation effrayante. Je ne partage rien de toi. Je hais la musique ! La nausée me prend. C’est pour faire cette musique là que tu m’oublies ? Malheureuse. Tu me rends malheureuse. J’aurais préféré que tu aies dix maîtresses, au lieu d’écrire… Ecrire jour et nuit ta mauvaise musique. »

Une musique palpable, “une peinture de l’âme”

Avec une pudeur extrême, une écriture limpide sans doute habitée par les épreuves et les bonheurs de la vie, Jean-Renaud Garcia déroule ici une émouvante et puissante histoire de réconciliation teintée de regret, d’amertume, d’envie  de tourner tant bien que mal la page. « Mettons que nous eûmes chacun un long point d’orgue » fait ainsi dire l’auteur à Claude Debussy.

Avec un sens aigu de la création, Jean-Renaud Garcia fait parler le compositeur de « La mer » aux mille et une nuances : « Je n’ai pas écrit ce que j’aurais dû… Je n’ai écrit que ce que j’ai pu…Les musiciens ont le privilège de capter toute la poésie de la nuit et du jour. Et d’en rythmer l’immense palpitation… Ma vie émane de moi, j’en suis pourtant un si piètre interprète ».

Et puis il laisse aussi Pierre Louÿs évoquer la beauté du  mystère musical de son ami:« On ne sait comment naissent les sons, sans chocs de marteaux, sans frôlement des cordes, ils s’élèvent dans un air transparent, qui les unit, sans les confondre, et puis ils s’évaporent en brumes irisées. La musique que tu nous donnes est palpable ! Est une peinture de l’âme. »

Faisant vivre ce Debussy amoureux de la caresse et de la légèreté s’en prenant à ce pseudo virtuose “assénant des  coups sur ce pauvre clavier qui ne lui a rien fait”, le montrant à la baguette, survolté pour diriger Péléas et Mélisande, Jean-Renaud Garcia prend à merveille le ton du poème pour presque clore cette pièce au tendre rebondissement :

« Je mesure le temps de l’absence
Mesure le temps perdu
Le temps suspendu
Qui s’évanouit comme un soupir
Sur une portée qui ne dure
Que le temps d’une mesure .»

“Debussy correspondait à une vibration intérieure” 

Pour écrire une telle pièce, ce quatuor de personnages à l’âme dont le vol est suspendu,  Jean-Renaud Garcia, dont la mère était chanteuse,  homme de théâtre et musicien qui étudia tout jeune  le piano mais aussi la flûte traversière  et la direction d’orchestre,  s’est rapproché de l’association Debussy et accéda à une correspondance de six mille lettres. Mais c’est surtout son amour pour Debussy qui a guidé sa main: ” Ecrire cette pièce m’a demandé un an de travail de prises de notes. Puis je me suis mis à écrire toutes les nuits, en écriture automatique,  en l’écoutant sans cesse . Tout est venu comme ça. Debussy correspondait à une vibration intérieure, il s’agissait d’une fibre qui correspondait à la mienne. En vérité, je n’ai pas l’impression que ce soit moi qui ait écrit cette pièce. Je me suis infiniment  imprégné de ses douleurs de corps et de cœur et ai tenté d’être le plus proche des émotions que j’ai ressenties en écoutant sa musique.”

En quatorze scènes, Jean-Renaud Garcia offre ici une pièce telle une étreinte de sentiments ininterrompue qui nous émeuvent et nous surprennent. Il ne reste plus qu’une si belle âme prenne corps.

Jean-Dominique Burtin.

Un artiste complet

Jean-Renaud Garcia en quelques mots: administrateur et associé dans une société de tournées théâtrales, photographe, publiciste, assistant réalisateur de Musées, metteur en page, directeur de compagnies, enseignant en art dramatique, en psychologie et comportemental, psychopédagogie.

En tant qu’acteur, aborde l’opérette, la comédie musicale, joue plus de soixante-dix pièces, vingt télévisions, séries et dramatiques.

Compagnie Renaud-Barrault, Comédie Française, Scènes Nationales, Festivals.

Auteur et sociétaire de la SACD, écrit plus d’une trentaine d’oeuvres pour le théâtre, la télévision et la radio, les sons et lumières.

Met en scène plus de vingt pièces du répertoire et créations contemporaines en théâtres parisiens, scènes nationales et festivals, des spectacles historiques et des sons et lumières.

Commentaires

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  1. Bonjour,
    Je suis très touchée par la présentation que vous faites de la pièce de Jean-Renaud Garcia. Il est rare de trouver des biographies aussi inspirées, où l’on peut enrichir sa culture autant que son âme. Je souhaiterais vivement lire ce texte. Où peut-on le trouver ? Je vous remercie par avance pour votre retour. Bien cordialement

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