“Oh, que c’est rare un vrai ministre !”

Avec la longue attente du remaniement annoncé, l’exécutif, loin de la détermination jupitérienne affichée en début de mandat, rejoue En attendant Godot. Mais en définitive, à quoi sert un remaniement gouvernemental ?

par Pierre Allorant

En cas de changement de Premier ministre, l’affichage marque une rupture, un tournant de ligne politique et d’incarnation : Pompidou après Debré en 1962, Couve de Murville succédant à Pompidou en 1968, Chaban-Delmas renvoyé en 1972, ces moments ont rythmé les premières présidences. Mais avec le quinquennat, le rythme s’est déréglé, le sentiment d’usure s’accélère et un changement de gouvernement ne peut suffire à donner un second souffle, car il n’y a plus de fusible à Matignon ; c’est le Président qui est directement démonétisé.

Le gouvernement nommé le 17 mai 2017, au lendemain des éléctions

Qu’a apporté à François Hollande de sacrifier son fidèle Jean-Marc Ayrault aux ambitions coalisées de Valls, Montebourg et Hamon ? Quant à un simple réaménagement technique, poste pour poste, il n’apporte rien, tant l’opinion accorde peu d’attention au départ programmé des Mézard ou Travert, modernes Bouvard et Pecuchet des castings ministériels. Seuls les fondamentaux compteront à la fin : amélioration du pouvoir d’achat, accélération de la croissance, baisse du chômage.

À remanier avec précaution

Au-delà du mauvais vaudeville actuel, qui s’éternise depuis l’onde de choc de l’affaire Benalla, trois éléments peuvent expliquer le présent couac gouvernemental : en premier lieu, les effets de la déconnexion entre fonction exécutive territoriale et mandat national, le manque d’attractivité de portefeuilles ministériels en réalité souvent démunis de moyens d’action sur la haute administration. Au surplus, la majorité parlementaire, née du tsunami dégagiste de 2017, manque cruellement de personnalités au poids politique reconnu, surtout après la démission expresse des leaders du Modem.

Enfin, les tergiversations depuis huit jours révèlent sans doute des tensions grosses de danger entre l’Élysée et Matignon : la valse-hésitation sur la démission, le discours de politique générale et l’engagement de responsabilité d’un gouvernement Philippe ressourcé rappelle un bras-de-fer classique sous la Cinquième République, de Chaban à Rocard. Banaliser ou limiter l’ampleur du remaniement ne contribue qu’à nourrir les doutes sur le maintien à terme, au lendemain des européennes de 2019 voire des municipales de 2020, d’Édouard Philippe à la tête du gouvernement.

Les leçons du pouvoir ou le retour du moment Hollande

Ajoutez à cela d’apparents refus d’entrer dans une équipe qui ne gagne plus, et vous aurez la recette d’une recomposition éventée avant d’avoir produit le moindre second souffle. Or cette maladresse, ce sentiment d’hésitation au sommet de l’État, ce soupçon permanent de discordances ou de frondes au sein d’une majorité, c’est précisément tout ce avec quoi Macron entendait rompre en remerciant les pratiques du moment Hollande. Si véritablement les scénarios divergent pour la place Beauvau ou plus fondamentalement sur l’orientation des élargissements de base politique à opérer (signal aux anciens socialistes ou clin d’œil aux maires LR en rupture de ban?) ce sont des jours intranquilles que s’apprête à vivre le couple exécutif.

« Oh, que c’est rare un vrai ministre ! »

Or, ce n’est pas une mer calme qui s’annonce pour leur traversée des prochains mois : en plus des échéances électorales périlleuses, les chantiers législatifs et constitutionnels sont à haut risque : la réforme des retraites et ses inévitables perdants, singulièrement du côté des fonctionnaires ; et une révision constitutionnelle, présentée comme le grand projet politique du quinquennat, mais en panne sèche de majorité parlementaire, sauf à renier l’engagement présidentiel sur la réduction des effectifs du Sénat.

On le sait, un remaniement bouleverse rarement la donne politique, mais une mise en scène et un dispositif ratés accélèrent très sûrement le discrédit et la rupture avec l’opinion, le sentiment que le pouvoir n’écoute plus ou ne comprend plus les territoires.

Comment ne pas penser, en cet instant suspendu, à cette confidence du roi Louis-Philippe à Victor Hugo, citée dans le récent livre de Jean-Pierre Sueur, dernier élu du Loiret à avoir appartenu à un gouvernement il y a un quart de siècle déjà : « Oh, que c’est rare un vrai ministre ! »

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