Orléans : le procès de la pédophilie et du pesant silence de l’Église

Le procès en correctionnelle du père Pierre de Castelet (69 ans) accusé d’abus sexuels sur mineurs de moins de 15 ans et de l’ex évêque d’Orléans Mgr André Fort (83 ans) qui n’avait pas dénoncé les faits, avait lieu mardi 30 octobre au tribunal de grande instance d’Orléans. Le procureur de la République N. Bessone a requis à l’encontre de l’ancien évêque – absent du tribunal pour raisons de santé – un an de prison ferme assorti d’un mandat d’arrêt. Et trois ans avec six mois de sursis avec mise à l’épreuve requis contre le père de Castelet, assorti de 3 ans de mise à l’épreuve, interdiction d’exercer la prêtrise, interdiction d’exercer une activité professionnelle ou bénévole qui le mettrait en contact avec des mineurs. Un jugement qui doit être selon le procureur « un électrochoc ». « Jusqu’à aujourd’hui même André Fort a continué à bafouer les victimes en ne venant pas à la barre. La seule chose qu’on lui demandait, c’était de faire son travail en dénonçant les faits, ce qu’a fait son successeur Jacques Blaquart ».

O. Savignac, une des victimes du père de Castelet.

Certes, c’est d’abord le procès d’actes pédophiles commis sur des jeunes garçons de 11 à 13 ans à l’époque des faits, par un prêtre qui était aussi directeur du camp et « infirmier » autoproclamé. Mais c’est aussi et surtout le procès du silence et du temps. « Le temps est le meilleur allié du silence qu’impose l’Église. On a fait en sorte que les victimes portent sur leurs épaules le poids des faits qui leur sont tombés dessus à Arthez-d’Asson, dans les Pyrénées-Atlantiques, en juillet 1993 », a plaidé Me Edmond-Claude Frety, avocat des trois parties civiles. Ils ont aujourd’hui 36, 37 et 38 ans, Olivier Savignac, Philippe Cottin et Paul-Benoît Wendling. Ils en avaient 11, 12 et 13 en juillet 1993.

Au début de ce camps du MEJ (Mouvement eucharistique des jeunes) il y a 25 ans, leur aumônier, qui était aussi leur directeur de camp et infirmier autoproclamé malgré la présence d’une animatrice du camp dédiée à cette fonction puisqu’élève infirmière, le père Pierre de Coye de Castelet, 44 ans à l’époque, a voulu voir les garçons de ce camp mixte pour « vérifier leurs fiches médicales ». « Qu’ils aient mal aux dents, une angine, mal au genou, à la cheville ou qu’ils présentent des problèmes de constipation, cela finissait toujours par des palpations au bas du ventre, sur les parties génitales et les fesses », insistera le procureur de la République d’Orléans Nicolas Bessone. Rapidement, le camp bruisse de rumeurs, les animateurs tentent de défendre les jeunes, et l’animatrice élève-infirmière, sans doute plus pugnace que d’autres, surprend le prêtre en « action » dans l’infirmerie improvisée dans son bungalow. Un jeune garçon, venu pour une blessure au genou consécutive à une partie de foot, a le short et le slip baissé, le père de Castelet à genou devant lui. La jeune femme sonne l’alerte, le MEJ envoie sur place l’aumônier national, le très jésuite François-Xavier Boca, qui décide d’exfiltrer l’aumônier… dans un autre camp, en Auvergne, avec des 13-15 ans. « pour éviter qu’il y ait des conséquences judiciaires », dira-t-il. « C’était il y a 25 ans, à l’époque on avait tendance à faire comme ça »

Silence radio de la hiérarchie

Mgr André Fort, accusé de ne pas avoir dénoncé les faits à la justice.

Trois évêques vont se succéder au siège épiscopal orléanais, être mis au courant, mais n’en feront rien, « ou pas grand-chose » plaidera Me Frety. Mgr Picandet (décédé depuis), Mgr Daucourt (1998-2002, qui sera ensuite évêque de Nanterre), et Mgr André Fort (2002-2010). C’est ce dernier qui a le plus sous-estimé la gravité des faits portés à sa connaissance dès 1998 à son prédécesseur, puis de nouveau en 2008 et en mai 2010. Absent au tribunal d’Orléans mardi 30 octobre pour « raisons de santé », un certificat médical ayant été produit la veille et porté à la connaissance des parties civiles et des magistrats que très tard dans la soirée, André Fort est, de la bouche même de Me Frety, « très fort pour nier ses responsabilités. En mai 2010 dans la tête de Mgr Fort il savait déjà qu’il y avait des problèmes avec de Castelet ». Mais à ce moment-là, l’évêque d’Orléans, atteint d’un cancer de la vessie, s’inquiète  surtout de son futur déménagement : il a en effet atteint la limite d’âge, envoyé sa démission au pape Benoît XVI, et son successeur Jacques Blaquart n’a pas encore été nommé. Mgr Fort reçoit Olivier Savignac auteur d’une lettre, qui a constaté que le père de Castelet court toujours dans la nature et a même des activités auprès de jeunes scouts, et lui donne des gages qu’il va faire quelque chose. Il ordonne une expertise psychiatrique auprès d’un médecin psychiatre qu’il connaît, le docteur Philippe Champagne de Labriolle, qui reçoit le père de Castelet à l’évêché et plie l’affaire en une heure. Le rapport d’expertise ne sera donné qu’à l’intéressé lui-même et à l’évêque. L’affaire est une fois encore étouffée.

Mgr Jacques Blaquart.

Mgr Jacques Blaquart prend ses fonctions le 17 octobre 2010 à Orléans. Il ne sait rien de ces affaires, quand il « ordonne » (sic) au père de Castelet, docteur en droit canonique, d’intervenir en mai 2011 dans une conférence diocésaine sur l’Église et la pédophilie… « Je n’avais pas envie d’y aller », se défend l’intéressé, « mais j’en avais reçu l’ordre, je suis au service des gens, j’y suis allé » dit-il sans sourciller. Olivier Savignac, qui ratisse Internet pour savoir ce que devient le prêtre responsable de son malheur et des autres garçons victimes, tombe des nues quand il apprend la chose. Il écrit une lettre assez véhémente à l’adresse du nouvel évêque Jacques Blaquart. Cette lettre est sur son bureau le 8 décembre 2011. Moins d’une semaine après – mais 19 ans après les faits – cette lettre est sur celui du procureur de la République. L’instruction démarre en janvier 2012. « Il ne s’agit pas de distribuer des médailles à qui que ce soit », expliquera le procureur N. Bessone, « mais cet évêque est celui qui sauve l’honneur ». L’avocat des parties civiles avait plaidé : « Il fait la démarche, il respecte la loi pénale républicaine ».

“Fragilités narcissiques et émotives ; grande dépendance affective”

Maître Frety, avocat des parties civiles.

S’en suivent quasiment 7 ans d’instruction au cours desquelles le père de Castelet, s’il nie les faits durant sa garde à vue, les reconnaîtra ensuite. « J’ai fait des manœuvres pour me rapprocher d’eux », dit-il en parlant des jeunes garçons de 11 à 13 ans présents à ce camp dans le Béarn en juillet 1993. « J’étais à ce moment-là très fatigué, un peu surmené ; j’étais demandeur d’affection » dit-il lorsque la présidente du tribunal Gaëlle Reverter, l’interroge. « Pourquoi n’êtes-vous pas allé chercher cette affection auprès d’un adulte ? » demande-t-elle. « Ça n’est pas la même chose. Les adultes étaient très pris. Les enfants avaient des temps de liberté » répond le prêtre. « Est-ce qu’ils pouvaient dire non à cette demande d’intimité ? » questionne encore la présidente. « Je le pensais. Je m’imaginais que c’était neutre… ça s’est enchaîné comme ça. S’ils ne manifestaient aucun rejet, c’est qu’ils étaient d’accord. Je savais en gros que c’était interdit et mal, mais je ne me rendais pas compte de la gravité. J’ai eu un dérapage. Ce que je cherchais, c’était rentrer dans leur intimité sans les brusquer » conclut l’homme de 44 ans à l’époque des faits. Il est décrit par l’expertise psychiatrique judiciaire comme ayant des « fragilités narcissiques et émotives, une grande dépendance affective et une certaine immaturité affective, réadaptable socialement, présentant un risque faible de récidive ».

“Le poids du silence est encore très fort ; des gens se taisent depuis 30 ans”

L’audition des trois victimes présentes donne la mesure du préjudice subi, aggravé par l’insoutenable chape de silence qui leur est imposé pendant toutes ces années. « Il y a eu un impact immédiat dans ma vie », témoigne Olivier Savignac, le plus pugnace mais sans esprit de vengeance et surtout animé par le souhait que le père de Castelet ne fasse pas d’autres victimes. « Dès lors que je me suis retrouvé sur ce lit, mon enfance s’est arrêtée. Et il y avait ce cadre, qui était censé nous protéger, mais qui ne nous protège pas. Après cela, pour moi la sexualité c’était sale. À 14 ans j’avais des idées noires, à 16 ans je pensais déjà au suicide. En 1993, j’allais à ce camp avec ma jeunesse et mes convictions parce que j’avais vraiment la foi. Or ce qu’il a cassé en moi c’est aussi la foi, et la déconstruction de tous mes repères. Par chance, bien des années après je m’en suis sorti, mais j’ai gardé une méfiance envers les hommes d’Église. Et je me pose la question : je suis victimes depuis 1993, mais est-ce qu’il y en a d’autres ? En 2011 je vois une photo sur Internet de Castelet au milieu de jeunes, j’écris une lettre à J. Blaquart et c’est lui qui va se positionner ». Aux trois victimes qui témoigneront, la même question leur sera posée : « qu’attendez-vous de ce procès ? ». La réponse est commune : « La reconnaissance que nous sommes des victimes. J’attends que le père de Castelet ait un mot pour les victimes, ce qu’il n’a pas encore eu. Et que Mgr Fort prenne ses responsabilités ». Samedi prochain 3 novembre, Olivier Savignac sera à Lourdes, devant la conférence épiscopale réunie en assemblée plénière annuelle. Il témoignera, car pour lui, « c’est une étape pour l’Église, je souhaite que nous trouvions des axes de travail pour s’en sortir ». L’avocat Me Frety demande encore : « Y a-t-il encore beaucoup de silences ? ». Olivier Savignac répond : « Le poids du silence est encore très fort ; des gens se taisent depuis 30 ans ».

Un an ferme et un mandat d’arrêt pour l’évêque André Fort. 3 ans fermes pour de Castelet

Ce poids du silence d’une hiérarchie catholique qui déplaçait les prêtres suspectés de faits pédophiles, faisant peser au final sur les épaules des victimes – enfants à l’époque des faits – l’autre poids, celui de la culpabilité ; l’absence de prise en compte réelle de la gravité des faits ; la confusion entre un droit canonique « évanescent, très fluctuant » et « un droit pénal qui doit s’appliquer à tous » (Me Frety) : c’est tout cela et bien plus qui était dans la salle du tribunal de grande instance d’Orléans mardi 30 octobre pour ce procès où le grand absent du jour – Mgr Fort – préfigure un autre procès en janvier prochain du cardinal-archevêque de Lyon Mgr Philippe Barbarin. Dans ses réquisitions, le procureur de la République Nicolas Bessone, qui certifie ne pas faire « le procès de la foi ni de l’Église catholique, ce n’est pas ce que souhaitent les trois personnes qui sont ici », a demandé au tribunal un an d’emprisonnement ferme à l’encontre de l’ancien évêque d’Orléans – malgré son âge et son état de santé – assorti d’un mandat d’arrêt pour « qu’il vienne reconnaître ses responsabilités ». « Il a jusqu’à encore aujourd’hui bafoué les victimes, c’est un camouflet à la justice des hommes, et aussi aux vertus évangéliques qu’il prêchait dans sa cathédrale de protéger les enfants ». Il a requis contre le père de Castelet trois ans fermes avec 6 mois de sursis, assorti d’une obligation de soins, d’une interdiction définitive d’exercer la profession de prêtre et d’exercer toute activité professionnelle ou bénévole qui le mettrait en contact des mineurs.

“Au bout de vingt ans, des dizaines de victimes”

« Il y a 3 ou 4 articles dans le code pénale sur le sujet, le droit canonique est très clair aussi, le Pape Benoît XVI a été très clair et l’actuel l’est encore plus : il n’y a pas besoin d’un comité Théodule pour définir ce qu’est la pédophilie » avait insisté l’avocat des parties civiles. Et comme pour tordre le cou aux rumeurs qui laisseraient entendre – car il y en a – que lui et les victimes feraient tout cela par appât du gain et souci de vengeance, Me Frety prend soin de préciser qu’il est « catholique, je n’ai pas de présupposé, je crois en Dieu et en l’Église mais je crois qu’il y a des bombes à retardement et les auteurs ne sont pas soignés. On peut toujours dire qu’il n’y a que 2, 3 ou 4 victimes par prêtre et par diocèse, mais au bout de 20 ans on a des dizaines de victimes ». Dont trois d’entre elles mardi 30 octobre, sur le banc du tribunal d’Orléans, qui n’attendent qu’une chose : « la simple reconnaissance et que ça ne se reproduise pas ».

Délibéré le jeudi 22 novembre.

F.Sabourin

La défense de Mgr Fort plaide la relaxe. Celle de P. de Castelet la « perte de contrôle momentanée, sans préméditation »

Lors des plaidoiries de la défense, tard dans la soirée, Me Benoît de Gaullier, représentant l’évêque émérite d’Orléans Mgr André Fort, absent au procès, a plaidé la relaxe. « Il n’a pas eu l’intention de commettre une infraction particulière, et n’avait pas perçu toutes les obligations qui étaient les siennes ; comme les victimes n’étaient plus mineures, il a pensé qu’il n’était pas obligé de dénoncé les faits. En 2010, la victime qu’il reçoit ne lui avait pas demandé non plus que les choses soient rendues publiques ».

L’avocate de P. de Castelet, Me Agnès Bonardi a quant à elle plaidé la « misère affective et sexuelle » de cet homme devenu prêtre, une mère décrite comme une « adjudant-chef, qui ne l’a jamais aimé ». Une sexualité « qui était tabou », après qu’elle l’ait surpris en train de fricoter avec son frère aîné dans la maison familiale. « Lorsque la sexualité est un tabou, le secret est un poison et le silence accentue la douleur » ajoute-t-elle. « La prêtrise devait le laisser dans ses murs d’une sexualité cassée dans son enfance. Il s’est enkysté quelque chose qui a explosé en juillet 1993 ». Elle précise encore que de « se faire virer de ce camps a eu un effet positif sur lui : ça a marqué l’interdit. Il a cessé tout agissement par la suite ». Me Bonardi a demandé que la peine soit entièrement assortie de sursis pour le père de Castelet.

En attendant le renvoi en correctionnel du cardinal archevêque de Lyon

Le procureur de la République d’Orléans Nicolas Bessone l’a précisé au début de son réquisitoire, « Mgr André Fort est le deuxième évêque à être renvoyé en correctionnelle depuis la Libération ». Mgr Pican, ancien évêque de Bayeux-Lisieux de 1988 à 2010 (décédé le 23 juillet dernier à l’âge de 84 ans) avait été appelé à comparaître devant la cour d’assises du Calvados en octobre 2000, pour non dénonciation de crimes pédophiles dans l’affaire René Bissey, prêtre condamné à 18 ans de réclusion, reconnu coupable de viols et agressions sexuelles sur 11 mineurs. C’était la première fois qu’un évêque avait à répondre de ses actes devant la justice depuis 1841. Sa mise en examen était intervenue après les plaintes de quatre familles de victimes estimant qu’en tant que supérieur hiérarchique, l’évêque connaissait les agissements du prêtre et n’avait pas cherché à les faire cesser. En 2001, il avait renoncé à faire appel, dans une volonté d’apaisement à l’égard des victimes.

Le cardinal-archevêque de Lyon Philippe Barbarin comparaîtra le 7 janvier prochain devant le tribunal correctionnel de Lyon, lui aussi pour non-dénonciation d’abus sexuels dans le cadre de l’affaire Preynat, prêtre lyonnais ayant abusé sexuellement pendant près de trois décennies de mineurs.

 

Commentaires

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  1. et 3 ans de prison pour l’auteur des faits me paraissent bien peu, si tant est que la prison serve à quelque chose ! mais on y passe plus de temps pour moins que ça…les violences sexuelles sont décidément moins graves que le deal de stupéfiants ou les vols des gamins !

    • Je souhaite des sanctions exemplaires pour les crimes sexuels !
      Mais pour le reste, je pense le contraire, le deal et la consommation de stupéfiants n’est pas assez punis, parfois des relaxes et souvent du sursis ; quant aux gamins voleurs beaucoup de laxismes, surtout des remontrances ou rappel à la loi, il faut beaucoup de faits pour que ces “oh, les vilains petits garnements” soient condamnés.
      Que vous défendiez la cause des victimes d’agressions sexuelles, absolument d’accord ; faut-il pour autant négliger les autres.
      Un simple vol, à l’arraché ou à la roulotte (et j’en passe) n’est pas anodin, si vous n’avez pas vécu cela, vous ne pouvez pas savoir !

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