Où va la Hongrie ?

Siofok, lac Balaton, Hongrie, été 2018. Le temps est splendide, l’eau du lac est étonnamment chaude, les enfants jouent, leurs parents savourent ce soleil si généreux en ce mois d’août. Ici, bien peu de touristes, et les Hongrois s’étonnent même d’en rencontrer. « On ne vient ici que lorsqu’on y a de la famille », me précise une médecin émigrée à Hambourg depuis des années et qui retourne au pays voir sa vieille mère. Nationalité.

 

Par Jean-Pierre Delpuech

 

 

 

Au-delà de la torpeur estivale, le temps semble s’être arrêté au pays des Magyars. Le peuple, silencieux, – mais lui donne-t-on les moyens de vivre une véritable démocratie d’opinions – reconduit démocratiquement au pouvoir, depuis des années, son nouveau chef, Viktor Orban. Nationalisme.

Victor Orban. @Parlement européen.

Ce petit État à la si longue histoire européenne se recroqueville, s’isole, engrillage ses frontières. Le parti d’Orban, le Fidesz, gouverne en bâillonnant ses opposants, en muselant la presse, en remettant en cause l’indépendance de sa justice, et en se partageant la rente comme dans la plus vulgaire des dictatures. Le peuple se tait, consent-il ? Nation.

Il y a quelques semaines le Parlement européen a voté à une large majorité le déclenchement d’une procédure contre la Hongrie, estimant qu’il existe dans ce pays « un risque grave de violation des valeurs fondatrices de l’UE » (1). C’est la première fois que des députés européens demandent au Conseil de l’UE d’agir ainsi à l’égard d’un des pays membres de l’Union européenne. Histoire.

Justement, l’histoire. En quoi l’histoire, cet « art de la pensée », selon l’heureuse expression du médiatique Patrick Boucheron, peut nous permettre d’éclairer le destin politique récent de cette nation brillante et de tenter de répondre à cette question : où va la Hongrie ?

 

Une nation en quête d’indépendance

 

Gyor. @Jean-Pierre Delpuech

On ne peut chercher à comprendre l’histoire récente hongroise sans se tourner vers son passé et saisir cet axiome : le questionnement des Hongrois a toujours été de recouvrir leur indépendance. Les Magyars ont possédé un royaume pendant cinq siècles jusqu’au moment où la poussée de l’Empire ottoman a permis à la dynastie des Habsbourg de gagner la couronne de St Étienne. Les Hongrois sont devenus des sujets de l’empereur de Vienne pendant quatre siècles. Les soulèvements de 1848-1849 sont les conséquences de cette aspiration à davantage de liberté. Le compromis de 1867 qui a transformé l’Empire autrichien en Autriche-Hongrie n’a rien réglé. La Hongrie y était nommée administrativement Transléithanie ; situés au cœur de cet immense Empire, tout en se sentant extérieurs à celui-ci, les Hongrois espéraient retrouver leur autonomie, leur indépendance.

Le lac Balaton. @Jean-Pierre Delpuech.

A la suite de la Première Guerre mondiale, les traités de Versailles, de St-Germain-en-Laye et de Trianon ont totalement redessiné la carte de l’Europe centrale et orientale. Des États ont été créés, les négociateurs ont bouleversé les géographies historiques en agrandissant des pays, en réduisant les frontières d’autres. On rêvait alors d’États-nations, et l’Autriche-Hongrie, mosaïque de nationalités, devait disparaître. Pourtant, à bien y regarder, seules l’Autriche et la Hongrie formaient de véritables États nationaux complets. L’amputation de territoire consacrée par le Traité de Trianon en juin 1920 fut spectaculaire : la nouvelle Hongrie perdait de plus de 200 000 km² (les deux tiers du territoire du royaume d’avant-guerre), le rattachement hasardeux et forcé de populations dans les États voisins allait alimenter pour longtemps les programmes des nationalistes avec les conséquences que l’on sait. Que l’on y songe : plus d’un million de Magyars vivaient désormais dans la nouvelle Tchécoslovaquie, principalement au sud du pays, d’autres en Roumanie. Ils y sont toujours.

 

Origines d’une démocrature

 

Le Parlement à Budapest. @office de tourisme Hongrie.

Le nationalisme porté par le Fidesz d’Orban et son allié d’extrême droite Jobbik repose pour partie sur une réaction à quatre décennies d’imposition d’un modèle marxiste-léniniste à prétention planétaire. L’échec de ce modèle marqué par l’effondrement du communisme autorise les plus anciens qui ont grandi sous ces régimes, comme les nouvelles générations, à se tourner vers un passé refoulé. Pour la majorité des Hongrois, les traités de 1920 et 1947 sont considérés comme profondément injustes et un fort ressentiment perdure. Le découpage territorial opéré s’est fait, selon eux, au détriment du pays et de l’unité de l’ethnie hongroise. La chape de plomb soviétique a enfoui pendant de longues années cette question territoriale ainsi que le sort des communautés magyares dispersées dans les pays frères, et bien évidemment coupé court à toutes velléités irrédentistes.

Viktor Orban et son parti ancrent leur discours sur cette réalité historique, sociologique, voire psychologique. L’Europe de l’Ouest se caractérise par une relative stabilité de ses frontières, ce qui n’est pas du tout le cas en Europe centrale et orientale où il y a chez les populations un sentiment profond d’insécurité à propos des limites territoriales des États. Ici, la nation se rattache surtout à la langue commune, à une identité linguistico-culturelle. Le Fidesz d’Orban peut aisément appuyer son nationalisme sur le particularisme idiomatique magyar. Le hongrois n’est ni une langue slave ni germanique ni latine, c’est une langue finno-ougrienne. Cette singularité renforce la dimension ethnocentriste du nationalisme hongrois, la langue renvoyant là, et peut-être plus qu’ailleurs, à une ethnie spécifique.

Un autre héritage du communisme doit être mis en avant pour comprendre le nationalisme actuellement à l’œuvre par l’homme fort de Budapest. La fin du communisme a laissé dans ce qu’on appelait jusque-là les pays du Bloc de l’Est un véritable vide politique. Les régimes totalitaires d’Europe centrale et orientale ont annihilé toute forme de pensée politique autre que celle produite par les partis communistes au pouvoir. George Orwell dans son « 1984 » avait immédiatement perçu ce destin politique tragique. La vie politique actuelle dans la démocrature hongroise en est la conséquence. Par son discours nationaliste et populiste, Viktor Orban séduit les foules hongroises ; son propos simpliste est accessible au plus grand nombre ; il mobilise facilement. Ceci est renforcé par une opposition qui souffre de ce manque de conscience politique nationale et que le pouvoir cherche à réduire au silence par tous les moyens.

 

La Hongrie a besoin de l’UE et des Hongrois

 

Le Parlement européen.

J’échange régulièrement avec ce jeune étudiant en géographie qui travaille comme saisonnier dans l’hôtel où nous résidons – complexe hôtelier récent qui a bénéficié dans son financement de fonds européens.  Il me dit être de nationalité roumaine, originaire d’un petit village des Carpates ; « mais je suis aussi Hongrois », précise-t-il. A ce titre, il étudie et prépare son Master à Budapest. La Hongrie d’Orban accorde en effet toutes facilités à ses « nationaux » égarés géographiquement par l’histoire pour rejoindre la mère patrie (2). La Hongrie d’Orban surveille aussi de très près ses universités ; ainsi l’Université d’Europe centrale est actuellement menacée. Cette université a joué un très grand rôle dans le développement de la recherche historique en Hongrie mais aussi dans toute l’Europe de l’Est. Les conditions essentielles d’indépendance intellectuelle et méthodologique de la recherche en sciences sociales y sont actuellement remises en cause (3). Peu de temps après la chute du mur, les Hongrois qui n’ont jamais oublié 1956, ont arraché les statues des penseurs du communisme et autres leaders du PC hongrois ; on pouvait les retrouver autour des années 2000 dans des parcs à thème situés à proximité de la capitale ; on y allait en car, façon excursion. Un must pour touristes américains en mal d’histoire de la guerre froide. Aujourd’hui, le Fidesz et son allié d’extrême droite Jobbik déboulonnent les derniers bronzes jusque-là épargnés ; c’est ainsi que la statue du philosophe marxiste Georg Lukacs (1885-1971), ministre de la culture en 1956, a récemment disparu du parc Szent-Istvan à Budapest où elle était installée depuis 1985. 

Cette mise en conformité du passé – là encore Orwell –  avec la vision du monde du maître de Budapest doit nous alerter. Observons la situation.

La frontière Hongrie-Serbie en mars 2017.

Viktor Orban s’est fait le porte-drapeau de la cause nationaliste en Europe et entend bien imposer cette idéologie au cœur du débat politique européen. Il prône le retour en Europe du principe de l’État-nation et s’impose comme chef de fil du camp anti-immigration. Il est à craindre que ce seul débat envahisse la campagne électorale pour les prochaines élections européennes et en devienne le seul enjeu. Lors de la procédure du Parlement européen contre la Hongrie, Viktor Orban a éructé contre les « forces pro-immigrations » et conclut en disant : « Vous allez condamner un pays et un peuple ». Au cœur de l’Union européenne et profitant d’aides considérables de cette dernière depuis son adhésion en mai 2004 (4), la Hongrie est un pays où la liberté de la presse est bafouée, où la corruption est endémique et la non conformité des marchés publics, la règle. Ici les fortunes se font ou se défont en fonction de la proximité avec le chef, car tout converge irrémédiablement vers lui. Un pays où les ONG comme d’ailleurs les universités sont asphyxiées dès lors qu’elles sont jugées déviantes. Un pays où les droits des femmes ne sont pas respectés (5). Un pays dont le régime politique a criminalisé récemment les SDF. Un pays dont le Premier ministre (calviniste) prétend défendre les valeurs chrétiennes et où les demandeurs d’asile sont refoulés…

Pour mémoire, l’article 2 du traité de l’UE dispose que « L’Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’État de droit, ainsi que de respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités. Ces valeurs sont communes aux États membres dans une société caractérisée par le pluralisme, la non-discrimination, la tolérance, la justice, la solidarité et l’égalité entre les femmes et les hommes. »

L’UE doit agir, elle l’a fait et c’est très bien. Notre jeune président philosophe et l’expérimentée chancelière allemande s’activent pour contrecarrer la montée en puissance de la vulgate « illibérale » entendue en Orbanie et freiner ses émules régionaux. Avec quel succès et pour combien de temps ?

Finalement seul le peuple magyar pourra s’élever démocratiquement et efficacement contre la radicalisation du pouvoir entamée par le leader danubien. Pour cela, l’opposition doit faire son examen de conscience, se renouveler, afin d’offrir aux citoyens hongrois une alternative politique crédible. Dans cette perspective, ce peuple indépendant pourrait ainsi s’interroger sur les ressorts de la poutinophilie de son chef actuel et de cet ancrage forcé à l’Est si longtemps combattu… pour  gagner cette fois-ci une réelle liberté.

Jean-Pierre Delpuech

Notes :

(1) http://www.europarl.europa.eu/news/fr/press-room/20180906IPR12104/etat-de-droit-en-hongrie-le-parlement-appelle-l-ue-a-agir

 

(2) Beaucoup de Magyars de Transylvanie possèdent la double nationalité et peuvent ainsi voter aux élections hongroises. Au total, les « Hongrois d’outre-frontières » sont trois millions à disposer de ce droit de vote octroyé par Viktor Orban.

 

(3) Université fondée par George Soros, milliardaire américain d’origine hongroise ; naguère bienfaiteur du Fidesz et aujourd’hui ennemi juré de Viktor Orban.

4) Les fonds européens alloués entre 2014 et 2020 au gouvernement nationaliste de Viktor Orban s’élèvent à 5 milliards et demi d’euros. La Hongrie est l’un des principaux bénéficiaires de l’argent des contribuables européens.

(5) Ainsi, les violences faites aux femmes hongroises sont minorées, elles bénéficient de bien peu de soutien (nombre insignifiant de places en foyer). Le droit à l’avortement est progressivement remis en question ; le travail féminin est peu encouragé, le statut de mère au foyer valorisé ; la représentativité politique féminine est ridicule ; par contre, « l’industrie du charme » est toujours aussi florissante à Budapest…

L’auteur :

Jean-Pierre Delpuech est professeur d’Histoire-Géographie, directeur éditorial des Éditions Infimes.  Il est, entre autres, membre de l’association Arts et Littératures Au Pluriel, organisatrice du premier festival du livre d’Orléans. Il s’intéresse en particulier aux questions de mémoire et de patrimoine.

Commentaires

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  1. article nul…gros poncifs éculés répétés à l’envi .
    Mais ça marche , je l’ai lu !
    Jo napot kivanok..;

    • Vous avez tout fait raison mais il devient lourd de corriger toutes les inepties qui se disent sur la Hongrie a commencer par celles de Macron qui ne connait rien,vraiment rien aux pays d Europe Centrale et qui malheureusement pour lui se discredite aux yeux des autres dirigeants

    • Vive la prévarication , les petits et gros calculs persos , les détournements et la corruption … chacun , à son tour espère et se démène pour en profiter Règle du jeu immuable ?. Voir la place dans le classement mondial sur la corruption .

  2. Article remarquable expliquant parfaitement les ressentis que nous pouvons avoir sur place grâce à des amitiés tissées de longue date sur place… Ce pays se ferme et se replie sur lui même ! ce n’est pas la meilleure des choses…

  3. Quel tissu de mensonges, quelle haine du peuple souverain qui décide de QUI il met au pouvoir. Le respect de la décision populaire lors d’une élection est le principe même de la démocratie…mais enfermé dans votre idéologie vous semblez l’avoir oublié.
    Vous êtes bien dans la ligne de ce vieux monde qui s’effondre: tout ce qui ne pense pas comme moi, est nécessairement d’extrême droite. Heureusement les peuples ne s’y trompent plus et leur sagesse est train de l’emporter dans de nombreux pays…y compris bientôt en France …ne vous en déplaise.

  4. N’oublions pas le passé de 1919 à 1945. La Hongrie, première dictature cléricalo-fasciste d’Europe centrale, et la forte tradition antisémite.

  5. N’importe quoi dans certains commentaires, tout de suite on repère ceux qui “donne raison” au voyou qui a braqué la prof !
    Et quoique vous en pensiez Viktor Orban n’est pas un vilain d’extrême droite ; c’est même le dernier barrage à l’extrême droite dans ce pays !
    Et s’il ne veut pas d’immigrés dans son pays, libre à lui et libre choix aux hongrois ; ils ont simplement un peu d’avance sur le reste de l’Europe, nous y viendrons tous par la force des choses.
    Il faudra le faire pendant que sommes encore en démocratie, avant que l’histoire se répète.
    Viktor Orban ne cherche pas à envahir l’Europe, au contraire il protège son petit pays (93 000 km2 – 9 850 000 h) !

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