Orléans, procès pédophilie dans l’Église : une absence qui en dit aussi long que la présence

L’évêque émérite André Fort n’était donc pas présent lors du procès où il devait comparaître pour non dénonciation d’abus sexuels sur mineurs de moins de 15 ans par un prêtre du diocèse d’Orléans. Âgé de 83 ans, malade, il a produit un certificat médical suite à une récente intervention chirurgicale le dispensant de sa présence au tribunal d’Orléans le 30 octobre. Une absence qui a passablement irrité le procureur de la République Nicolas Bessone et l’avocat des parties civiles Me Frety. Au-delà de cette absence de dernière minute, c’était aussi le procès d’une hiérarchie ecclésiale qui était peu enclin à reconnaître la gravité des faits et à assumer ses responsabilités.

 

Flaubert n’aurait pas mieux dit : « Il était comme l’auteur dans son œuvre : présent partout, visible nulle part ». Au tribunal d’Orléans, ville provinciale bourgeoise et catholique où « il est difficile de mettre en cause un évêque » comme l’a noté l’avocat des parties civiles Me Frety, Mgr Fort, déjà pas très bavard sur l’affaire qui secoue son ancien diocèse, ne l’a pas été beaucoup plus à l’audience. Et pour cause : il a brillé par son absence.

Nicolas Bessone procureur de la République d’Orléans.

Elle a passablement irrité d’entrée de jeu l’avocat des parties civiles, qui a indiqué sèchement qu’il aurait « aimé qu’on soit averti plus tôt, pour envisager un renvoi. C’est une attitude surprenante voire décevante pour des personnes qui attendent ce procès depuis 25 ans. Cette absence paraît symbolique et s’approche d’une incapacité à ne pas assumer les faits ». Le procureur de la République Nicolas Bessone lui a emboîté le pas avec des mots peu amènes vis-à-vis de l’évêque émérite d’Orléans. « Il s’agit de lâcheté et l’absence de reconnaître ses responsabilités, je m’associe aux regrets de l’avocat des parties civiles. Il esquive des questions qui auraient pu être douloureuses ». Doutant de la réalité de son incapacité médicale à venir de Saône-et-Loire, où il vit actuellement, le procureur Bessone, qui est passé par Bastia et Marseille, a même indiqué qu’il avait « longtemps hésité à envoyer un médecin légiste, comme je le faisais avec les mafieux corses et les truands marseillais. Je n’ai pas osé le faire pour un évêque… ».

« C’est pas si grave »

Pour la hiérarchie de l’Église en France, il n’a pas toujours été facile de reconnaître que les « agissements » de certains prêtres étaient non seulement des « péchés graves », mais, au regard du code pénal républicain, des « délits » qu’il fallait dénoncer. Exemple – s’il n’en fallait qu’un seul – du père François-Xavier Boca, jésuite aumônier national du MEJ (Mouvement eucharistique des jeunes). À l’époque des faits, il est envoyé en urgence dans le Béarn sur les lieux du camp où les animateurs, visiblement conscients du problème qui est en train de se passer, prennent la défense des enfants. « À l’époque on faisait partir les personnes », dit-il, justifiant qu’il n’a pas, alors qu’il avait connaissance des faits, dénoncé le prêtre et ses « examens infirmiers ». « Pensez-vous que c’était illégal ? La loi et la perception des faits étaient la même. Pourquoi l’avoir envoyé dans un autre camp, avec des enfants de 13-15 ans ? » interroge la présidente Gaëlle Reverter. « C’était une erreur. J’ai mal géré, ou le moins mal possible » se défend le jésuite, désormais en retraite, après avoir dirigé un établissement scolaire à Reims. « La société a changé depuis. Et ne mêlons pas trop vite l’Église là-dedans, dans le milieu scolaire c’est pas mal non plus » bottant en touche.

Me Frety, avocat des parties civiles.

« Les enfants subissent des attouchements et personne ne prévient les parents ? Quand l’un d’entre eux se casse une cheville, vous les prévenez non ? » questionne encore la présidente. « C’était il y a 25 ans. À l’époque on avait tendance à faire comme ça ». Une fois rentré du camp, François-Xavier Boca écrit une lettre « très jésuite » selon Me Frety, à l’évêque d’Orléans René-Lucien Picandet pour le prévenir « de ne pas laisser pourrir davantage la situation » pour « éviter qu’il y ait des conséquences judiciaires ». Une lettre dans laquelle l’avocat des parties civiles note que « vous aimez les points de suspension, monsieur Fort aussi d’ailleurs. En 1993, il y avait déjà de quoi faire au sujet de la non-dénonciation d’abus sexuels, ça avait été voté en 1992 d’ailleurs ».

« Au moment des faits, vous êtes le premier à être informé dans la chaîne hiérarchique. Vous avez préféré ne pas demander les yeux dans les yeux à Castelet s’il avait tripoté des enfants. Est-ce que vous vous êtes plus préoccupé de la réputation de l’Église que du préjudice subit par les enfants ? » lui demande le procureur Bessone. En réponse et pour encore justifier l’exfiltration du prêtre dans un autre camp, F-X. Boca répond : « C’est horrible, mais on se disait : c’est pas si grave ». Mgr Picandet, évêque d’Orléans de 1981 à 1997, aujourd’hui décédé, ne donne pas suite au très jésuite courrier de l’aumônier du MEJ. Son successeur, Mgr Daucourt (1998-2002) bénéficie de la prescription dans la non-dénonciation des faits.

“De quoi te mêles-tu ?”

Mgr Bernard-Marie Aubertin, archevêque de Tours.

Appelé à la barre lui aussi comme témoin, l’archevêque de Tours Bernard-Marie Aubertin a su lui aussi, grâce à un courrier datant de 2007 adressé par une des victimes, Philippe Cottin, qui pensait qu’un lien hiérarchique existait entre évêque et archevêque, et que cela ferait peut-être bouger les choses. « L’archevêque métropolitain n’a pas d’autorité hiérarchique, seulement en cas de suppléance ou s’il y a litige entre un évêque et un de ses prêtres » dit-il, interrogé par le tribunal. « Vous êtes informé de crimes pédophiles et vous n’informez personne dans votre juridiction ? » demande la présidente. « Je n’en ai aucun souvenir » dit-il timidement. Ce dont il se souvient parfaitement bien en revanche, c’est de la Pentecôte 2010. Ce jour-là, un grand rassemblement louveteaux scouts d’Europe a lieu en Indre-et-Loire, dans son diocèse. Il y fait un bref passage et s’étonne de la présence du père de Castelet, ayant visiblement des responsabilités auprès des jeunes. Quelques semaines plus tard, il s’en étonne auprès de l’évêque d’Orléans André Fort, qui le tance vertement : « Ah toi aussi tu vas me parler de ces rumeurs, de ces ragots ? » et « le ton qui allait avec » précise Mgr Aubertin. « C’était du style : de quoi te mêles-tu ? Visiblement, il était très contrarié ». La présidente Gaëlle Reverter s’étonne : « lorsqu’il y a changement d’évêque, il n’y a pas une sorte de passation de pouvoirs, avec les dossiers sensibles dont le successeur doit avoir rapidement connaissance ? Ou un guide de bonnes pratiques ? La pédophilie de ce prêtre a-t-elle été signalée ? Qui est finalement responsable ? Le prêtre ? L’évêque ? L’archevêque ? ». « Je ne me souviens plus » répond l’archevêque de Tours à la mémoire sélective.

Jacques Blaquart sauve l’honneur

J. Blaquart.

Le procureur Nicolas Bessone relèvera dans son réquisitoire, implacable, que les deux témoins s’étaient éclipsés rapidement à l’issue de leurs auditions devant le tribunal sans attendre la fin de l’audience. Le seul responsable hiérarchique qui trouve grâce à ses yeux demeure l’actuel évêque d’Orléans Jacques Blaquart, qui n’a pas ignoré, lui, que c’était une obligation de dénoncer de tels crimes en vertu du respect de la loi pénale. « C’est le seul qui sauve l’honneur » souffle le procureur de la République. « Il est informé le 8 décembre 2011 par une lettre d’Olivier Savignac », dans laquelle cette victime du père de Castelet s’étrangle en apprenant qu’il est intervenu dans une soirée diocésaine sur les relations Église et pédophilie, en qualité de spécialiste de droit canonique.

« Jacques Blaquart ne met même pas une semaine à transmettre le courrier sur le bureau du procureur de l’époque. L’instruction démarre en janvier, même si au départ le magistrat instructeur n’a pas fait preuve de beaucoup de zèle dans cette affaire » poursuit le procureur. Avant de conclure : « Les bombes sont à retardement, elles éclatent. Notre société qui a besoin de valeurs, de spiritualité et pourquoi pas portées par des religions quelles qu’elles soient, comment peut-elle avoir confiance ? Alors on nous dit c’était un autre temps. Chacun renvoyait à un autre le silence et la confiance là où il devrait faire valoir le droit. On a avancé, on a fait du travail mais on n’est pas encore arrivé. Monsieur Fort a jusqu’à aujourd’hui bafoué les victimes, c’est un camouflet à la justice des hommes. Je sais que la décision que je vais vous demander est difficile, parce que c’est un homme âgé, parce que c’est un évêque, mais je souhaite qu’il prenne ses responsabilités. L’institution de l’Église doit regarder la réalité en face. Votre jugement doit être un électrochoc ». Il a requis un an de prison ferme contre l’évêque émérite d’Orléans assorti d’un mandat d’arrêt.

F.Sabourin

Commentaires

Toutes les réactions sous forme de commentaires sont soumises à validation de la rédaction de Magcentre avant leur publication sur le site. Conformément à l'article 10 du décret du 29 octobre 2009, les internautes peuvent signaler tout contenu illicite à l'adresse redaction@magcentre.fr qui s'engage à mettre en oeuvre les moyens nécessaires à la suppression des dits contenus.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.