Macron dans l’Aisne: Château-Thierry, cité de balles, bulles et fables

Emmanuel Macron se rend dans le nord de l’Aisne mercredi 7 novembre. Il présidera la cérémonie nationale du cessez-le-feu de la 1ère Guerre mondiale à la Pierre d’Haudroy. En attendant, au sud du département, Château-Thierry, a mis à l’honneur l’amitié franco-américaine forgée lors du conflit. On a trinqué au champagne sous le regard bon enfant d’un natif des lieux, Jean de la Fontaine.

Fraternité d’Armes franco-américaine à la cote 204.@YH.JPG

 

Près de 117 000 Américains engagés en 1917-1918 dans les forces combattantes alliées perdirent la vie lors de la Première Guerre mondiale. Témoignage des liens tissés lors du meurtrier conflit, la Maison de l’amitié France-Amérique accueille aujourd’hui la Maison du Tourisme de Château-Thierry. Son directeur, Fatah Nikilih, nous conduit à l’étage où une exposition permanente rend hommage à Quentin Roosevelt. « Nous entretenons sa mémoire, raconte-t-il, car, âgé de 20 ans, le fils de Théodore Roosevelt, président des Etats-Unis de 1901 à 1909, servait comme aviateur dans l’US Army. Son avion a été abattu par des chasseurs allemands, tout près d’ici, le 14 juillet 1918. »

Le mémorial de la cote 204 sur les hauteurs de Château-Thierry © YH.jpg

De la Maison, on aperçoit un autre symbole de ces liens transatlantiques nés de la fraternité d’armes, le Monument de la Cote 204, qui surplombe la ville. Nous gagnons les hauteurs et découvrons l’imposant mémorial composé de douze colonnes de pierre, accueillant sur une face, un aigle, symbole du sceau américain. Sans doute pour souligner sa qualité architecturale, le monument a été surnommé « le radiateur » par d’impertinents Castrothéodoriciens, de simples habitants de Château-Thierry (et non de sophistiqués exégètes de la dynastie des Castro)…

Regards d’enfants de l’Aisne saisis par des marines américains au printemps 1918 © YH.jpg

Il vaut la peine de pénétrer dans les soubassements du « radiateur ». Un Centre d’interprétation, petit musée qui ne dit pas son nom, y est ouvert depuis la fin mai 2018. Il donne à voir la vision américaine de la Première guerre mondiale. Surtout, il livre les impressions de soldats des dix divisions et des deux corps d’armée américains engagés dans les combats. On retient en particulier la découverte des destructions à proximité du front et ces regards bouleversants d’enfants, probablement orphelins, en passe d’être évacués de la zone de guerre.

                                                De C204 à C215

Christian Guémy, alias C215, dédicace livres et visuels durant le festival oenotouristique © YH.jpg

À Château-Thierry (15 000 habitants), le festival « Champagne et vous » bat son plein, en cette fin octobre. Des pique-niques s’improvisent sous des banderoles où flottent de petits drapeaux français et américains entremêlés. « L’heure est à la célébration de l’amitié entre les peuples », lance un vigneron, coupe en main. Surprise, Christian Guémy, plus connu comme C215, l’une des stars du street art, tient un stand. Il dédicace ses compositions et son dernier livre, « Petits poèmes vagabonds ». Je lui lance : « Je ne m’attendais à voir ici l’artiste impliqué dans le mouvement « Toujours Charlie », celui qui s’est aussi engagé auprès de Cédric Herrou, l’agriculteur aidant les migrants à passer la frontière franco-italienne. » « J’aime bien être là où l’on ne m’attend pas », rétorque-t-il en souriant. Avant d’ajouter : « Vous parlez d’engagement, mais je suis d’abord un artiste qui pose des questions, qui réfléchit à la citoyenneté. » Au fait, pourquoi ce nom de C215 ? « Je l’ai choisi en raison de sa musicalité. C215, ça siffle et ça claque. »

Pique-nique au champagne sous le signe de l’amitié franco-américaine © YH.jpg

Non loin, les visiteurs sifflent plutôt les coupes de bulles. Des vignerons en nombre font déguster leur production, tandis que d’autres animent des ateliers, comme celui sur  le « dégorgement », l’expulsion du dépôt de levure concentré dans le col de la bouteille.

À côté, l’équipe des « Aigles de Château-Thierry » présente un spectacle de rapaces en vol. Nouveau clin d’œil en direction des Etats-Unis ou discret hommage à Jean de La Fontaine ? En effet, dans la troupe des volatiles, nous remarquons surtout un hibou de poche aux yeux d’un jaune perçant. « C’est un Grand duc africain, le plus petit des Grands ducs », nous précise-t-on. Comme dit l’autre, « on a souvent besoin d’un plus petit que soi » ! 

                             Taxis de la Marne sur le front viticole

Une Ford modèle 1931.@Y.H JPG

À nous de sentir souffler le vent de l’histoire. Nous empruntons quelques voitures de collection pour rallier « le front viticole ». Direction la coopérative de Crouttes-sur-Marne. Mon premier « taxi de la Marne » est une bonne vieille « dodoche » de juin 1990, « la dernière sortie », indique le propriétaire de la 2 CV. Le relais est assuré par une Ford A, modèle 1931, « la même que celle utilisée par le fameux gangster John Dillinger ». Ce dernier semait le FBI en roulant à plus de 100 km/h. Nous poussons à notre tour quelques pointes de vitesse, comme si nous venions de braquer quelques caves réputées.

Eric Lévêque, viticulteur à Barzy-sur-Marne, initie à la connaissance du champagne © YH.jpg

Étape suivante, chez Eric Lévêque, viticulteur à Barzy-sur-Marne. Dans un cadre pimpant, Eric Lévêque se fait pédagogue. Il rappelle que le département de l’Aisne reçut officiellement l’appellation Champagne par un décret du 17 décembre 1908. Aujourd’hui, le vignoble couvre 3420 hectares, soit 10 % des surfaces plantées de l’AOC Champagne. Il projette une vidéo qui retrace le travail du vigneron, de la taille de la vigne (en hiver) jusqu’au remuage des bouteilles en passant par le liage des sarments, le relevage et le palissage pour assurer l’aération des raisins. Devant des plants de pinot meunier (cépage dominant dans la région), de chardonnay et de pinot noir, le viticulteur explique « l’assemblage » qui permet de « lisser la qualité sur deux ou trois années ». Pas toujours impératif. « 2018, assure-t-il, s’annonce comme un très bon cru. Nous aurons sûrement droit à une année millésimée. » Enfin, il achève la visite par un exercice sensoriel : un test déroutant de nos cinq sens (la vue, le goût, l’ouïe, le toucher et l’odorat) à base de produits dérivés de la vigne. À en perdre la tête ! J’ai tout juste décroché la moyenne.

                                                 Fabuleux fabuliste

Retour à Château-Thierry. Nous passons devant un rond-point où s’est perché un corbeau tenant dans son bec un fromage. À l’entrée du centre-ville, devant une artère ornée d’ombrelles, trône la statue de Jean de La Fontaine (1621-1695). Sa demeure natale, un hôtel particulier, a été transformée en musée. Le fabuliste a en outre droit à un circuit touristique guidé, empruntant les lieux qu’il fréquentait jadis comme l’auberge du Cadran, où l’épicurien séduisait les beautés locales. Un festival lui est même consacré chaque année à la fin du printemps.


L’Hôtel-Dieu de Château-Thierry © YH.jpg

Nous passons aussi devant l’impressionnant complexe de l’Hôtel-Dieu fondé en 1304 où de nombreux soldats américains furent soignés en 1917/18. Décidément, Château-Thierry mélange avec talent les atouts de balades littéraires et effervescentes et les souvenirs d’une terre de mémoire. Nous apportons notre modeste contribution en nous interrogeant sur le pourquoi de l’hécatombe guerrière. Nous nous plongeons dans l’ouvrage de référence de l’historien britannique Christopher Clark, « Les Somnambules ». On y découvre comment les principales puissances européennes se sont précipitées en juillet 1914 dans l’engrenage de l’affrontement et ont vécu l’enfer, suite à l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo. Sans méditer le conseil délivré par la fable « Le lion et le rat » : « Patience et longueur de temps/Font plus que force ni que rage »…

                                                                                                               Yves Hardy

Pratique

° Y aller. Depuis Orléans, on rejoint Château-Thierry en 2h40 via l’A 10 et l’A 4.

° Y séjourner. Château de la Marjolaine. Accueil convivial dans cet ancien relais de chasse transformé en gentilhommière de charme. À Essômes-sur-Marne, près de Château-Thierry.  Tél : 03 23 69 77 80   www.chateaumarjolaine.com

° À faire. Visiter le Centre d’interprétation  du Monument américain de la Cote 204, sur les hauteurs de Château-Thierry et le Musée La Fontaine dans sa maison natal. Participer au festival consacré au fabuliste, à partir de la mi-mai 2019 : www.festival-jeandelafontaine.com

° À écouter. « La Fontaine in swing ». Une mise en musique de 19 fables de La Fontaine par l’ensemble vocal Jazzafable. CD « Saxs N’Jazzafable ».

À Crouttes-sur-Marne devant les coteaux de vigne © YH .jpg

° À noter dans vos tablettes. Le prochain festival œnotouristique « Champagne et vous » des 19 et 20 octobre 2019. Pour trinquer à la santé de l’Aisne.

° À lire. « Les Somnambules. Été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre », par Christopher Clark (Ed. Flammarion, 660 pages, 25 €).

° Renseignements. Agence Aisne Tourisme à Laon. Tél : 03 23 27 76 76

www.jaimelaisne.com         et Maison du Tourisme de Château-Thierry :

 Tél : 03 23 83 51 14    www.lesportesdelachampagne.com

 

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