Itinéraires et itinérances mémorielles…La petite auto de la Grande Guerre

                                                               Par Pierre Allorant

 

En grande difficulté dans sa relation avec l’opinion depuis les ratés de l’été, le président de la République a tenté cette semaine de renouer avec la solennité de sa fonction en passant, comme d’autres avant lui, par l’utilisation du « récit national », pour le meilleur (l’hommage à Genevoix et à celles et à Ceux de 14) et pour le pire : l’inutile provocation sur les deux vies et l’honneur perdu de Philippe Pétain, le maréchal indigne de l’hommage national, puisque précisément condamné à mort pour intelligence avec l’ennemi et frappé d’indignité nationale par la Haute-Cour de Justice en 1945.

Emmanuel Macron à la nécropole de Douaumont.@Elysee.

Entre itinéraires de vie et itinérances mémorielles, l’irruption d’errements historiographiques a, une nouvelle fois, recouvert de bruit et de fureur le message qui se voulait consensuel à la nation rassemblée, hier dans l’effort derrière le « Père la Victoire », aujourd’hui dans la tentative de sauver la paix et la construction européenne.

A l’écrivain méconnu, le Val de Loire, terre des hommes, reconnaissant

Maurice Genevoix. @Académie française.

Par la grâce de la transmission des goûts de lecture d’une grand-mère à son petit-fils devenu président de la Ve République, Maurice Genevoix va entrer au Panthéon en 2019, cent ans après le traité de Versailles. Bien que son nom ait été donné à un lycée de la métropole orléanaise, le dernier né, celui d’Ingré en 1992, et à un amphithéâtre de la faculté de lettres d’Orléans, le chantre de la nature ligérienne et solognote et le porte-parole de la souffrance de Ceux de 14 demeure largement méconnu, y compris dans sa terre d’élection du Val de Loire. Qui lit Genevoix aujourd’hui ?

Comme l’entrée de Jean Zay au Panthéon avait couronné les longs efforts de sa famille, des militants de l’école publique et des associations attachées à la connaissance de son action (Amis de Jean Zay, Cercle Jean Zay, Jean Zay au Panthéon), la reconnaissance tardive de l’importance testimoniale et littéraire de Maurice Genevoix est un beau cadeau déposé sur les tombes de                                                    sa fille Sylvie et de son gendre Bernard Maris qui avaient mené ce                                                      combat.  

Un adolescent d’autrefois à Châteauneuf-sur-Loire

La  Loire de Genevoix  à Châteauneuf-sur-Loire.

Le Val de Loire a été, après le martyr des soldats de la Grande Guerre, sa source d’inspiration principale, « charnelle » à la manière de Péguy. Il passe son enfance et son adolescence heureuses à Châteauneuf-sur-Loire. Son père y posséde un entrepôt d’épicerie et de vins dont les produits sont transportés en voitures à cheval aux alentours; c’est là qu’il côtoie les populations ligériennes et apprécient les paysages du fleuve royal, sauvage.

Par sa longévité, Genevoix a balayé le long XXe siècle : né la même année que de Gaulle, cette année 1890 qui voit la Troisième République sortir de la contestation populiste incarnée par Boulanger, le « général Revanche », et qui connaît les débuts de l’aviation avec Clément Ader, Genevoix s’est éteint dans l’Espagne post-franquiste de 1980 au moment de l’apparition du minitel.

Retour naturel en bord de Loire: au cadran de mon clocher à Saint-Denis-de-l’Hôtel

Après la guerre, il revient habiter dans la demeure familiale avant de s’installer en 1929 dans une vieille maison « pleine de mémoire et souriant à ses secrets » achetée dans le hameau des Vernelles à Saint-Denis-de-l’Hôtel. Cette maison est son havre, le lieu où il écrit l’essentiel de son œuvre, puis où il revient en 1974. « Promeneur de Loire », Genevoix célèbre la prospérité passée de son commerce, de sa batellerie, et remonte le temps pour y écouter « battre le cœur du pays », de Jeanne d’Arc aux Valois, tout en admirant la permanence de cette Loire « aussi jeune que son éternité », permanente à travers ses métamorphoses, « sous son vrai jour, une lente comète, un glissement, un miroitement, un chatoiement de poésie ».

 

 

« Romans-poèmes » écologistes et populaires entre Loire et Sologne

 

Dans ses romans et nouvelles comme dans ses écrits autobiographiques (Trente mille jours, Au cadran de mon clocher), il évoque le Val entre Châteauneuf et Orléans, entre  le fleuve et la forêt, toujours en lien avec ce monde disparu des petits métiers de l’Orléanais : vignerons, tonneliers, rouliers, maréchaux-ferrants, braconniers, pêcheurs, gardes-chasse, une France populaire, fraternelle, proche de la société de Péguy. De Raboliot à La Boîte à pêche, de Tendre bestiaire à La Forêt perdue, les animaux sont élevés au rang de héros et sont parents de l’homme face à la vie et à la mort.

Maurice Genevoix et la renaissance universitaire d’Orléans

Roger Secretain

L’actualité nous rappelle que Maurice Genevoix a inauguré sa carrière d’écrivain par son témoignage de combattant refusant toute exagération héroïque dans la peinture de la vie des soldats de la Grande Guerre. mais quel est son lien avec Orléans ? Celui-ci passe avant tout par l’amitié de Roger Secrétain, survivant du groupe de jeunes des revues avant-gardistes des années vingt, Le Mail et le Grenier, ces viviers de talents politiques et littéraires en herbe (Jean Zay, Marcel Abraham, René Berthelot), tous admiratifs du grand-frère  et du modèle, l’auteur de Sous Verdun et des Eparges.

Tout naturellement, quand le nouveau maire d’Orléans entreprend de conforter la consécration régionale d’Orléans par sa renaissance universitaire, c’est à Maurice Genevoix, secrétaire perpétuel de l’Académie française, qu’il fait appel en 1960 pour mettre sur pied et présider un grand colloque consacré au passé glorieux de la faculté de droit médiévale, rayonnante à travers l’Europe, et pour appuyer la demande aux autorités de l’Etat de la promesse de l’aube d’un recommencement intellectuel à « Paris-sur-Loire », sur fonds de fête de Jeanne d’Arc et de création du Centre Charles Péguy. Roger Secrétain ne s’y était pas trompé : Maurice Genevoix se situe dans les premiers rangs de ceux qui ont « éclairé nos chemins ».

Apollinaire, un destin français

En ces jours de commémoration, comment ne pas associer au romancier-poète régionaliste qui va entrer au Panthéon le poète magnifique qui, par sa blessure à la tête et sa mort de la grippe espagnole en novembre 1918, referme le carnage de la Grande Guerre comme la mort de Péguy l’avait ouverte – dans le sang et le deuil. Polonais de Monaco, italophone, l’un des plus grands écrivains français, Guillaume Apollinaire de Kostrowitzky est celui qui, d’emblée, comprend le mieux la césure définitive, la fin d’un monde et l’adieu à la Belle époque que signent la mobilisation et la déflagration mondiale. Dans La Petite auto (*) le voyage accompli de Deauville à Paris est une traversée dans le temps, un aller sans retour  :

 

« Nous dîmes adieu à toute une époque

Des Géants furieux se dressaient sur l’Europe

Les aigles quittaient leur aire attendant le soleil

Les poissons voraces montaient des abîmes

Les peuples accouraient pour se connaître à fond

Les morts tremblaient de peur dans leurs sombres demeures

Les chiens aboyaient vers là-bas où étaient les frontières

Je m’en allais portant en moi toutes ces armées qui se battaient

Je les sentaient monter en moi et s’étaler les contrées où elles

serpentaient

Avec les forêts les villages heureux de la Belgique

Francorchamps avec l’Eau Rouge et les pouhons

Région par où se font toujours les invasions

Artères ferroviaires où ceux qui s’en allaient mourir saluaient encore

une foie la vie colorée

(…)

Et quand après avoir passé l’après-midi

Par Fontainebleau

Nous arrivâmes à Paris

Au moment où l’on affichait la mobilisation

Nous comprîmes mon camarade et moi

Que la petite auto nous avait conduits dans une époque Nouvelle

Et bien qu’étant déjà tous deux des hommes mûrs

Nous venions cependant de naître ».

[1] Sur l’accablante responsabilité de Vichy dans l’antisémitisme d’Etat en France, voir en dernier lieu Laurent Joly, L’État contre les juifs: Vichy, les nazis et la persécution antisémite, Grasset, 2018.

[1] Maurice Genevoix, Val de Loire, terre des hommes, Saint-Cyr-sur-Loire, Christian Pirot, 2004.

[1] Géraldi Leroy, « Maurice Genevoix » dans Pierre Allorant, Alexandre Borrell et Jean Garrigues (dir.), 250 Lieux, personnages, moments. Patrimoine en Beauce, Berry, Gâtinais, Perche, Sologne, Touraine, collection « Patrimoines en en région Centre-Val de Loire », PUFR de l’université de Tours, 2018, p. 330-332.

*Apollinaire, Oeuvres poétiques, « Calligrammes », Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, NRF, 1981.

Commentaires

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  1. La médiathèque de La Source est oubliée dans les lieux dédiés à Maurice Genevoix. Une “bibliothèque” est pourtant le lieu le plus emblématique pour rendre hommage à un écrivain.
    Encore une vichy …citude!

  2. “Itinérances mémorielles ”
    Pourquoi les medias reprennent-ils tels des moutons de Panurge les éléments de langage de l’Elysée ?
    Déplacements commémoratifs,par exemple,expriment aussi bien voire mieux ce qu’a fait Macron cette semaine .

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