Des paroles et des actes

Alors que les ”gilets jaunes” semblent ne pas savoir comment mettre un point final – un rond-point, évidemment – à leur tour de France hivernal, la succession hebdomadaire de leurs ”actes” amène à s’interroger sur les fondements de notre système politique, ses ressorts et la voie opportune pour sortir d’une telle crise de confiance entre gouvernants et gouvernés. Chacun mesure qu’un tel fossé de méfiance remonte loin, sans doute, au bas mot, au malentendu de la réélection quasi-unanime de Jacques Chirac voire à la fameuse promesse de s’attaquer à la ”fracture sociale” en 1995, si ce n’est au ”tournant de la rigueur” de 1982-1983.

par Pierre Allorant

Or ”l’heure de vérité” approche, celle où le pouvoir devra passer des paroles, tant celles des brillantes performances de stand-up politique présidentiel que les innombrables débats municipaux tenus partout dans l’hexagone, aux actes manifestant un véritable désir d’avenir de la démocratie permanente. Alors que la plupart des commentateurs annoncent déjà, goguenards ou fatalistes, l’inévitable déception, l’attente des réponses de l’exécutif à ces états provinciaux informels ouvre le moment de s’interroger sur le processus de décision en démocratie. 

”We, the people”

”Nous, le peuple”, c’est une formule que bien au-delà de la Constitution américaine, bien des acteurs du théâtre politique emploient aujourd’hui, de tel député grandiloquent aux porte-paroles autoproclamés d’un mouvement de contestation qui, telle la Terreur de 1793, mange immédiatement ses enfants en désavouant ses leaders successifs. Si le peuple est souverain, il n’exerce directement ce pouvoir qu’à la faveur des référendums, rares depuis la fin de la République gaullienne. Le désarroi du bateau ivre britannique témoigne aussi des risques de feindre de donner la décision directe au peuple en lui mentant délibérément sur les conséquences de son vote. Pour autant, en écartant autant que possible la pollution des fake news, revenir devant le peuple en l’interrogeant directement reste l’un des moyens les plus légitimes pour trancher le noeud gordien d’une crise, le référendum pouvant d’ailleurs précéder un retour aux urnes législatives après dissolution.

Passage à l’acte

Pour Emmanuel Macron, acteur contrarié et grand amateur de spectacles vivants, l’avant-dernier acte approche. Celui de l’annonce d’une palette de réponses, institutionnelles, politques et sociales. Seules les premières paraissent envisageables par la voie référendaire : reconnaissance du vote blanc au sein des suffrages exprimés, introduction d’une dose de proportionnelle plus forte que prévue aux législatives, au plus grand bonheur de François Bayrou, ou encore acte III de la décentralisation vers une clarification des compétences et de l’autonomie fiscale des collectivités territoriales, tout cela pourrait bien faire l’objet fin juin d’une tentative de ressourcement du macronisme au bain de jouvence de la démocratie directe toujours teintée d’une once plébiscitaire.

Des conférences régionales citoyennes à la conférence sociale

En revanche, le profond sentiment d’injustice sociale et de relégation territoriale ne trouvera pas à épancher sa soif dans une telle réponse institutionnelle. Comme l’avait suggéré dans le désert Laurent Berger dans les premiers jours de la crispation, de la circonférence des ronds points à la conférence sociale, il n’y a qu’un pas, celui de l’ouverture du dialogue avec les corps intermédiaires, ces partenaires sociaux que le début de quinquennat a tant négligé, au prétexte paradoxal de leur affaiblissement, à l’instar des maires. Réindexer les retraites, augmenter les bas salaires, baisser la TVA sur les produits de base, trouver une alternative à un rétablissement pur et simple de l’ISF à travers soit l’impôt sur les successions, soit une tranche supplémentaire d’impôt sur le revenu, le pouvoir n’y coupera pas, ou bien ce serait un entêtement suicidaire qui plomberait sa présente remontée dans l’opinion.       

Sortir de la comédie du pouvoir

Ensuite, il sera bien temps de réfléchir à une traduction politique et gouvernementale de ce tournant du mandat, à moins d’un an d’une autre échéance délicate pour un mouvement jeune et peu ancré sur le territoire : les élections municipales de 2020. Mais chacun sait qu’un changement de premier ministre ou pire, une nouvelle composition du casting gouvernemental, n’a jamais sauvé de la défaite annoncée un pouvoir discrédité sur le fond.

Force est de constater qu’entre le scrutin européen du 26 mai, à haut risque en plein brouillard – ou plutôt fog sur Westminster – sur le Brexit avec ou sans deal, l’Europe hésite sur le scenario de cette pièce de boulevard, proche du ridicule tragicomique, à l’avant-scène d’un décor international de tragédies et d’un piètre vaudeville, monté de toute pièce : le drame shakespearien d’une Maison Blanche livrée aux mensonges et aux caprices d’Ubu roi.

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