Festen, “la conspiration des oreilles bouchées” au CDN d’Orléans

Le rideau se lève sur un décor au réalisme très élaboré d’un intérieur bourgeois avec la table dressée dans l’axe de la scène, jusqu’au feu de bois dans la cheminée, tout le dispositif restitue l’absence de ce fameux quatrième mur si caractéristique du théâtre classique, dispositif qui permet même aux spectateurs de se nourrir des effluves du repas servi, on se croirait un instant au CADO… Mais ce dispositif qui piège notre regard dans sa profondeur se complète de l’aplat d’un écran au dessus du décor scénique qui va faire imploser le spectacle théâtral en démembrant le visage des comédiens de leur corps scénique…

Festen cl simon-gosselin

“Festen”, la pièce donnée par le CDNO ce mercredi et jeudi, est inspirée du film homonyme du réalisateur danois Thomas Vinterberg qui fit l’effet d’une bombe dans la torpeur de Cannes 98. Le metteur en scène, Cyril Teste, reprend sous une forme théâtrale le récit de Christian, qui décide de révéler le soir des soixante ans de son père, à la famille et aux amis réunis pour fêter cet anniversaire, le calvaire qu’il subit avec sa sœur Linda qui s’est depuis suicidée, soumis durant son enfance aux violences sexuelles d’un père incestueux.

Un film féministe des années 90 qui dénonçait pour la première fois publiquement les viols incestueux*, portait le titre de “la conspiration des oreilles bouchées”, titre qui trouve dans cette pièce une illustration infernale dans la révélation d’un secret de famille, autant partagé qu’enseveli par des protagonistes dont les victimes ne peuvent échapper à une culpabilité inversée…

Quand le théâtre découvre le gros plan

Le personnage de Christian interprété par l’incandescent Mathias Labelle, est d’un tragique absolu jusqu’à cette scène digne d’Hamlet où il s’enduit le visage de terre, ou comme ses hallucinations de la présence de sa sœur. Car il faut bien revenir à ce dispositif vidéo qui transfigure, au sens propre, les acteurs sur scène, par l’utilisation de deux caméras sans fil qui captent, plus souvent en gros plan en ne s’interdisant pas les regards caméra, les protagonistes du drame familial.

Festen l’apparition de la sœur Linda cl simon-gosselin

Evidemment cette restitution en temps réel des visages des comédiens révolutionne la perception du spectateur en inventant une sorte de théâtre “augmenté” ou de cinéma direct sous la forme d’un long plan séquence qui couvre la continuité scénique, mais contrairement à ce qu’affirme le metteur en scène qui fait référence au tournage en vidéo du “Festen” danois qui généra plus de soixante heures de rush et dont le montage devra articuler le récit plan par plan, le dispositif ici nécessite une rigueur et une dextérité des opérateurs et une connivence millimétrée avec les comédiens car chaque représentation théâtrale ne comporte qu’une seule prise d’une heure cinquante…

A cette présence visuelle, il faut ajouter un étonnant travail sonore qui isole dans le brouhaha de la fête chaque personnage filmé comme si le son était capté par une sorte de perchman invisible sur scène, la disparition de l’espace sonore de la scène pose là la limite d’un dispositif technique dont l’exploration n’a sans doute pas fini de nous étonner, comme ces stupéfiantes apparitions de la sœur suicidée dans le champ d’une caméra dévoilant l’irréel…

GP

*En 2015, on estimait à 4 millions le nombre de victimes viols incestueux en France.

Festen, de Thomas Vinterberg et Mogens Rukov

Mercredi 15 et Jeudi 16 avril
Théâtre d’Orléans / CDNO

Adaptation théâtrale : Bo Hr.Hansen

Adaptation française : Daniel Benoin

Mise en scène : Cyril Teste

Avec : Estelle André, Vincent Berger, Hervé Blanc, Sandy Boizard ou Marion Pellissier, Sophie Cattani, Bénédicte Guilbert, Mathias Labelle, Danièle Léon, Xavier Maly, Lou Martin-Fernet, Ludovic Molière, Catherine Morlot, Anthony Paliotti, Pierre Timaitre, Gérald Weingand, Laureline Le Bris-Cep

Durée : 1 h 50

 

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