Genevoix et Jünger : L’intellectuel et le lansquenet dans l’ivresse de la bataille

Genevoix

Maurice Genevoix.

 Maurice Genevoix était Français, Ernst Jünger Allemand. La Grande guerre fit un guerrier de l’un et de l’autre. Le Français Maurice Genevoix devint lieutenant au 106ème régiment d’infanterie de Châlon-sur-Marne, l’Allemand Ernst Jünger sous-officier au 73ème régiment de fusiliers de Hanovre. Ennemis parce que leurs pays l’étaient. Ils ne le savaient pas mais ils se trouvèrent face à face, à portée le fusil, le 25 avril 1915 de part et d’autre de la crête des Eparges où s’est déroulée l’une des plus sanglantes batailles de la Grande Guerre. Tous deux y furent gravement blessés.

« Jünker est né écrivain, c’est la guerre qui a fait Genevoix écrivain », écrit Bernard Maris dans son très beau livre, très prenant, qui porte loin la pensée et l’oblige à réfléchir, « L’homme dans la guerre ». Comme aux Eparges, il met face à face Genevoix et Jünger, écrivains marqués par la Première Guerre mondiale. C’est un livre qui prend aux tripes, empreint d’émotion, rédigé aux Vernelles à Saint-Denis de l’Hôtel sur le propre bureau, « la vieille table » de Maurice Genevoix dont Bernard Maris était le gendre. Il avait épousé Sylvie, la seconde fille de l’écrivain décédée en septembre 2012.

Pour garder un juste équilibre entre le Français et l’Allemand qui ont traversé la quasi-totalité du vingtième siècle, il fait appel à l’Iliade et l’Odyssée, ce premier récit épique de l’Occident, celui qui révèle sans fard la démesure des hommes qui conduit à la guerre. Hector, Patrocle, Agamemnon, Ulysse…., les héros de l’éternel Homère dont les motivations et les réactions n’ont rien de désuet.

Deux conceptions du monde 

guerre« L’homme dans la guerre Jünger reste radicalement différent de l’homme dans la guerre Genevoix », démontre Bernard Maris. Deux sortes d’hommes, deux cultures acquises dans la chair de deux nations riches de deux histoires structurées, pensées, vivantes, toujours en recherche d’affirmation.

Genevoix, passé par le lycée d’Orléans comme Paul Morand et Charles Péguy, qui comme Charles Péguy , rendit hommage aux professeurs qui y enseignaient, attentifs au potentiel de leurs élèves et à les pousser dans la voix qui leur permettrait de le développer, était normalien, destiné à l’enseignement dont il se détourna dans l’après guerre pour l’écriture, un intellectuel.

Jünger, fils de pharmacien, est un lansquenet. Il revendique son appartenance à cette lignée de féroces soldats, combattants hors pair, ces mâles, pilleurs et buveurs qui font de la guerre leur affaire, « dont le parcours sanglant ne cesse pas avec le combat ». Il est à peine âgé de 19 ans, lorsqu’il reconnaît qu’il aurait aimé faire partie de la cohorte des reîtres de Holk, « cavaliers noirs ou du diable » féroces soudards des guerres de religion qui, au XVIème siècle, détroussaient les morts après la bataille.

Ernst Junger.

Ernst Jünger.

Genevoix et Jünger furent des guerriers. Tous deux ont éprouvé et décrit l’érotisme des combats. « La plongée dans la bataille me jetait dans une ivresse physique plus aliénante que celle de l’alcool », reconnaît Genevoix auquel Jünger emboîte le pas .Mais là s’arrête l’identité de sentiment. L’après combat diverge totalement. Jünger demeure un lansquenet quand Genevois ressent profondément la mort des hommes « redevenus ce qu’ils sont, des enfants, des enfants à consoler ».

Pour Jünger, « la guerre est plus grande, plus haute, plus grande que la vie et l’humanité même »… « la forme suprême de l’énergie ». Genevoix revient de la guerre en aimant d’avantage la vie, les hommes, les animaux, les plantes, les forêts et la terre. Deux conceptions opposées du monde, irréconciliables. Genevoix exprime la sienne dans « Ceux de 14 », Ernst Jünger dans « Orages d’acier ». Genevoix fut à l’origine de la création du Mémorial de Verdun « De Gaulle lui demanda de faire le discours du cinquantenaire de la bataille. Genevoix allait toujours aux cérémonies d’anciens combattants, qu’il ne méprisait pas et dont il voulut jusqu’au terme de sa vie être le grand témoin. Il parlait volontiers en public, à la télévision, de la guerre, lisait ses textes, avec une vibration extraordinaire. Le 24 juin 1979, lors du 63ème anniversaire de la bataille de Verdun, Ernst Jünger, présent, fut salué par monsieur Vigneron, maire et conseiller général de la Meuse. Cette fois Genevoix était absent », rapporte Bernard Maris.

« L’homme dans la guerre » est un livre humaniste. Il expose et suggère. Porté par une langue maîtrisée, par un auteur qui la possède admirablement et lui fait épouser sa pensée, il montre les versants multiples de notre humanité, sans rien en cacher, sans condamner d’entrée l’un ou l’autre. A méditer.

Françoise Cariès

« L’homme dans la guerre. Maurice Genevoix face à Jünger »

(Grasset ) 170 pages , 16 euros.

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