Classes “prépas” : une prof de Pothier met un zéro pointé à Vincent Peillon

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Enseignante en prépa littéraire à Pothier, le plus prestigieux lycée d’Orléans, Françoise Feugeas-Verdon s’oppose à la réforme de Vincent Peillon. Elle explique dans le détail pourquoi.

“Un projet de réforme des conditions de travail et de rémunération des professeurs en classes préparatoires et en lycée est en cours de négociation depuis le 19 novembre 2013. Un dernier groupe de travail s’est réuni lundi 2/12, normalement les discussions sont terminées. Le ministère essaie de faire vite pour mettre ces mesures en application dès la rentrée 2014. Il a fait lundi quelques concessions jugées tout à fait insuffisantes et inacceptables par tous les collègues qui demandent le retrait pur et simple du projet. Les réactions sont vives et nombreuses dans les classes préparatoires aux grandes écoles.

Il s’agit de nous supprimer 2 heures d’allégement de service : l’une pour effectif de + de 37 élèves et l’autre pour « première chaire » c’est-à-dire classe de concours (2ème année, genre khâgne et maths spés) ; cela revient à augmenter l’obligation réglementaire de service des professeurs, ce qui se traduirait selon les cas par une baisse de rémunération de l’ordre de 10 à 20% (perte de 2 heures supplémentaires) ou par une augmentation non rémunérée de 15 à 25 % de la charge de travail (sous-service à compléter par des interrogations orales). Travailler autant pour gagner moins, ou travailler plus pour gagner autant, selon les cas !

Personnellement j’ai 5 heures en hypokhâgne (47 élèves) et 5 heures en khâgne (préparation du concours de l’ENS de la rue d’Ulm) donc je fais 10 heures de cours mais comme je bénéficie des 2 pondérations, je dois donc 8 heures dans le calcul actuel, et je touche donc 2 heures supplémentaires qui constituent (avec mes interrogations orales) la seule différence entre mon salaire et un salaire, à indice égal, du secondaire : ces 2 heures constituent donc une sorte d’ « indemnité » que le ministère veut aujourd’hui supprimer et remplacer par une indemnité n’en compensant même pas le tiers ! Les heures d’interrogations orales en subissent aussi les conséquences puisque leur taux est revu au plus bas.

l’héritage du CNR

IMG_6929 (1)Cette opération est une manœuvre cynique visant la division, en essayant de nous faire passer pour des privilégiés ou des nantis élitistes auprès de nos collègues du secondaire, ou de ZEP, et de l’opinion, mais c’est faux ! Aujourd’hui un agrégé en lycée ou collège doit 14 ou 15h, un agrégé ou prof de chaire supérieure en prépa doit 8, 9 ou 10 h (selon qu’il a des effectifs chargés, une classe de concours, ou pas) : tout ça remonte au statut de 1950, que Peillon essaie de ringardiser en évoquant les conservatismes, alors que c’est le digne héritage du CNR (*) et du service public, de l’école gratuite et égalitaire par le mérite, du vrai élitisme républicain pour lequel on œuvre concrètement tous les jours !! La différence d’horaire avec un service du secondaire est pleinement justifiée : J’ai longtemps enseigné dans le secondaire, dans les Ardennes puis au lycée Benjamin Franklin à Orléans, je suis en lien étroit avec des collègues du secondaire, je sais et je dis qu’il y a beaucoup de travail en collège et en lycée mais la mission que l’on poursuit en classe préparatoire demande non seulement plus de préparation de cours, sur un programme qui se renouvelle tous les ans, pour faire accéder tous nos étudiants au niveau des concours très ambitieux qu’ils passent avec succès, ou aux ECTS qu’ils obtiennent à niveau bac +2 (voire bac+3) à l’Université, mais aussi un temps infini sur des copies en très grandes quantités à un rythme extrêmement soutenu tout au long de l’année, un accompagnement très personnalisé dans la préparation de nos étudiants, leur orientation future, des liens avec les écoles, l’information et la promotion des filières auprès des lycéens, des familles, le recrutement (c’est nous qui les classons sur « Admission Post Bac »), la composition des classes, l’information sur les options, le calendrier des devoirs, des concours blancs, les surveillances de devoirs hebdomadaires en dehors de nos heures de cours, l’organisation de la venue d’intervenants extérieurs, etc. Certes c’est un vrai bonheur d’avoir ces passionnantes responsabilités mais faut-il pour autant accepter de le faire désormais « gratuitement » ?

En fait, on se demande bien ce qu’on a fait de mal pour être sanctionnés de la sorte, ou si le ministre pense que nous étions trop payés pour le travail fourni !?

Soit dit en passant si dans de rares cas certains collègues parviennent à de très gros revenus comme on l’entend parfois (ils ne peuvent toutefois dépasser le double de leur salaire de base), ce n’est pas le projet Peillon qui changera cet état de fait, puisque ces cas isolés continueront à faire une quantité d’heures supplémentaires et de colles, et qu’en fait les plus touchés seront ceux qui perdront leurs 2 seules heures sup, voire quelques heures de plus, exigées par leurs services, définis, dans tous les cas, par l’inspection générale !

Mobilisation en prépa

e suis normalienne, agrégée, syndiquée au SNES depuis mon entrée à l’ENS (*) de Fontenay-aux-roses, j’essaie à la fois de reproduire et transmettre ce qu’il y avait de génial, d’excellent, de stimulant, de drôle, de pertinent, de libérateur dans l’enseignement que j’ai reçu moi-même en prépa à Henri IV ET de l’adapter aux temps et aux élèves nouveaux, de l’améliorer, de le démocratiser, le décoincer, l’aérer, le renouveler pour former des jeunes intellectuels ambitieux, malins, confiants en eux-mêmes, cultivés, critiques, humanistes, alertes.

Affiche_A4_JPO_2014Les plus fragiles d’entre eux ont besoin d’un soutien vraiment très attentif et très patient pour consolider leur expression, leur culture, combler leurs lacunes, alors que d’autres, déjà très dynamiques, en grand appétit, attendent beaucoup de nos exigences d’approfondissement et de dépassement ! C’est le grand écart tous les jours, c’est très excitant et harassant à la fois, et ça mérite salaire ! C’est pour ça que le projet est inacceptable !

Il priverait brutalement une catégorie de salariés d’une partie de ses revenus, alors même que la qualité de leur travail et de leur engagement est reconnue, y compris par le ministère- Par surcroît une telle attaque est sans précédent dans la fonction publique française et son acceptation ouvrirait la porte à une précarisation généralisée de tous les professeurs et des autres fonctionnaires français. Cela remet en cause un système de formation de haute exigence, gratuit, dont l’ouverture sociale est je le répète partout saluée, et qui fournit à la nation une grande partie de ses « forces vives », ingénieurs, professeurs, cadres dans les entreprises, hauts fonctionnaires. Ce projet tente éhontément de se fonder sur notre tendance à la mauvaise conscience face aux revendications salariales ou statutaires, et tente de dresser les professeurs les uns contre les autres, de façon purement démagogique. La revalorisation du métier d’enseignant doit se faire par le haut, pas en déshabillant les uns pour habiller les autres. Comment peut-on, d’un côté, faire les louanges des classes préparatoires pour leurs résultats et leur attractivité et, de l’autre, attaquer si durement leurs professeurs ?”

 

http://www.netvibes.com/coordinationcpge2013#ACTUALITES

  • *  ENS: Ecole normale supérieure
  •  * CNR: Comité national de la Résistance

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