Violences faites aux femmes : procès fictif, coups réels

Dans le cadre de la semaine consacré au thème des violences faites aux femmes, un procès fictif s’est déroulé au TGI de Blois pour dénoncer ce véritable fléau sociétal.

Au centre, la présidente d'un jour : Me Emmanuelle Fossier.

Au centre, la présidente d’un jour : Me Emmanuelle Fossier.

Le chiffre donne le vertige, et ce n’est pas celui de l’amour cher à Alain Bashung : 364 femmes loir-et-chériennes ont porté plainte en 2014 pour violences à leur égard au sein du couple. 118 sont décédées cette même année en France des suites de coups reçus par « l’homme de leur vie ». Pour sensibiliser le public à ces drames hélas de plus en plus fréquents, les avocats du barreau de Blois ont décidé de « jouer » un procès d’assises fictif, lundi 23 novembre dernier au tribunal de grande instance (TGI).

Les 110 places assises étaient pratiquement toutes occupées par des femmes. « Est-ce que le sujet n’intéresse pas les hommes ? », a regretté Frédéric Chevalier, procureur de la République. « Vous n’allez pas assister à un spectacle mais vous êtes invités à réfléchir : la justice est confrontée quotidiennement à ce type de dossier », a-t-il ajouté en préambule, avant de laisser les places aux magistrats d’un jour.

Car ce sont bien les avocats eux-mêmes qui ont décidé d’endosser leurs rôles : Me Emmanuelle Fossier a troqué la robe noire pour le rouge et l’hermine de présidente de la cour d’assises. Me Laurence Grenouilloux était l’avocate de l’accusation. Les jurées : des représentantes du planning familial et des associations d’aides aux victimes, très habituées à ce genre de procès.

« Une claque, des coups, puis après, c’est le trou noir »

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Beaucoup de femmes ont assisté à ce procès d’assises fictif

Dans le box, Anatole Laurent, 39 ans, accusé d’avoir porté des coups à son épouse Julie, coups qui ont entrainé une incapacité de travail et des séquelles physiques et neurologiques irrémédiables. « Quand je suis rentré du travail, notre jeune fils Louis criait et pleurait, j’ai demandé à ma femme de s’en occuper, mais elle était au téléphone. Le ton est très vite monté, elle criait et le seul choix que j’ai eu pour que ça cesse c’est de lui mettre une claque. C’était un accident, une dispute qui a mal tourné ; je n’ai jamais voulu que ça se termine comme ça », se défend-il maladroitement. A la barre, Julie évoque, elle, « une claque, des coups, puis après, c’est le trou noir. » Elle passera 15 jours dans le coma.

Un accident qui laisse perplexe le médecin expert qui a examiné la plaignante : « Il y a des hématomes anciens aux bras, un traumatisme crânien suite aux coups échangés, des troubles neurologiques majeurs. Un claudication qui entraine une perte importante d’autonomie, une incapacité de travail de 20 %. Une chute accidentelle de la victime ne peut conduire à de telles séquelles » énonce-t-il froidement. Dans le passé déjà, une plainte pour séquestration avait été déposée par Julie puis retirée, mais selon son avocate, « c’est un signal très clair de violences conjugales avérées. » Et le retrait de la plainte n’empêche pas le procureur de la République de poursuivre l’enquête, puisqu’il a de toute façon été saisi.

L’enquête de personnalité décrit Anatole comme un homme « éduqué au respect des autres et à la valeur du travail ; un salarié effacé mais très investit dans son activité d’informaticien. Son ancienne petite amie le décrit comme étouffant et jaloux. Il n’aime pas être contredit. Un homme serviable, mais jaloux. »

Peine maximum requise

« Son mari a fait le vide autour d’elle, et tenait des propos dénigrants, des insultes répétées. Julie hésitait à quitter le domicile conjugal car elle ne voulait pas faire subir à son jeune fils ce qu’elle avait elle-même subit dans son histoire familiale », dira son avocate, interprétée par Me Sandrine Cariou. Pour l’avocate générale : « Prise de pouvoir, emprise, isolement, violence : c’est le classique des violences conjugales. Les gens de ma génération n’ont pas oublié Marie Trintignant morte à cause d’un seul coup de son compagnon (1). Mme Julie Laurent a eu de la chance, mais les séquelles dont elle est victime lui feront oublier parfois jusqu’au prénom de son enfant… »

Dans la salle, le public retient son souffle. « Vous avez omis », ajoute-t-elle dans son réquisitoire, « que la personne que vous avez frappé est celle que vous aviez choisi. La violence a commencé le jour où vous avez cessé de la regarder comme une femme. Et vous dites que c’est un accident ! Combien de fois devra-t-on entendre parler de portes de placards comme des criminelles ? C’est un scénario connu des parquets, hélas. » Elle requiert une peine de 15 ans de prison ferme, la peine maximum.

La dépendance matérielle empêche souvent une mesure d’éloignement

Dans sa plaidoirie, l’avocate de l’accusé Me Eléonore Terrien-Fréneau parle « d’un accident parfaitement isolé dans la vie du couple. Pour juger de la sanction requise, il faut évaluer la capacité de réinsertion de mon client. Actuellement, l’employeur est prêt à le reprendre. La prison ferme ne permettra pas à M. Anatole Laurent de se réinsérer. Il n’y a pas, en outre, une remise en cause de sa qualité de père. Je demande de réduire la peine. »

La présidente de la cour d’assises d’un jour indique qu’à ce moment-là, normalement, les jurés se retirent pour délibérer. Ce procès fictif est inspiré de faits réels ; l’accusé avait été condamné à 8 ans de réclusion. En France, 330.000 femmes déclarent avoir déjà subi, au moins une fois, des violences de la part de l’homme qui partage leur vie. « Il n’y en a pas plus qu’avant », ajoute Me Sandrine Cariou, « mais il y en a plus qui parle ». Environ sept aller-retour entre le domicile et l’extérieur sont effectués par les victimes. Une loi de 2010 prévoit l’éviction de l’auteur des violences, « mais elle n’est pas appliquée », s’étranglent les avocates du barreau de Blois. « Souvent, la dépendance matérielle en est la cause ».

F.S

  1. Le 1er août 2003, l’actrice et fille du comédien Jean-Louis Trintignant est morte d’un œdème cérébral après avoir été battue par son compagnon (un chanteur d’un groupe rock), en marge d’un tournage à Vilnius (Lituanie). Il avait été condamné à 8 ans de prison ferme.

Journée internationale contre les violences faites aux femmes : jeudi 25 novembre. Du 23 au 27, retrouvez le programme à Blois sur www.blois.fr et www.loir-et-cher.gouv.fr

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